Les médias français et l’élection présidentielle au Venezuela : un débat franco-français passionné

Le Venezuela possède du pétrole, nous n’en avons pas. Le taux d’homicides vénézuelien est très élevé, le nôtre extrêmement bas. Son taux de pauvreté -bien qu’en diminution- n’a de nouveau rien avoir avec les derniers chiffres français. Le contexte entre nos deux pays n’a rien avoir, nous sommes différents sur tous les plans et pourtant cette élection a donné lieu à un étrange paradoxe : l’utilisation d’un thème non applicable à la réalité française dans nos débats franco-français. Voici comment et pourquoi journalistes, spécialistes et politiciens tombent dans le piège de l’importation d’images telles que le chavisme à des fins idéologiques. 

Une différence de traitement dans les médias, ou comment les journalistes tombent dans la piège du passionnel

En parcourant lemonde.fr, une curiosité attire l’œil et de nombreuses questions émergent. Pourquoi par exemple trouve t-on deux pages de recherche sur le sujet des élections mexicaines étalées sur un mois complet (dont l’issue a été largement contestée, et pour cause, l’achat des votes n’est désormais plus un secret) alors qu’on retrouve une page et demie d’articles consacrés à Chavez sur les 10 derniers jours. La question est donc de savoir pourquoi une telle différence de traitement médiatique alors que toutes les élections vénézuéliennes depuis l’accès au pouvoir de Chavez ont été saluées pour leurs bonnes tenues. Avouons-le, les courants conservateurs n’attendent qu’une seule chose : le moindre faux pas électoral pour décrédibiliser ces trop nombreuses élections et référendum, une véritable épine dans le pied pour de nombreux opposants.
Etant donné le nombre d’articles très critiques vis-a-vis du chavisme face aux articles le soutenant clairement, on peut se demander si la passion idéologique ne proviendrait pas plutôt du côté de ses détracteurs que de celui de ses sympathisants. Intervenant sur France Culture, Renée Fregosi (maître de conférence à l’Institut des hautes études d’Amérique latine) nous explique cet intérêt français par la passion de la révolution des mouvements d’extrême gauche. Selon elle, la base du problème chaviste serait sa structure même fondée autour d’un populisme indissociable de Chavez. Alors même que notre intervenante se mélange dans des concepts n’ayant pas la même définition en Amérique latine qu’en France, la définition française du populisme expliquerait à elle-seule le chavisme.

Le chavisme, c’est le populisme. Le populisme c’est la victimisation. La victimisation, c’est Mélenchon et les médias.

La rencontre entre l’ancien candidat à la présidentielle du Front de gauche et le Président Chavez devient le symbole de l’exportation d’une problématique latino-américaine dans le débat français

Il est alors étrange de voir une spécialiste du sujet s’écarter du thème principal pour  en faire un débat franco-français. Le populisme c’est la victimisation, c’est Mélenchon victime des médias. Pourquoi un débat si éloigné de notre pays devient-il finalement un débat sur la gauche française, sur l’opposition des sociaux-démocrates à la gauche communiste ou radicale ?

Mais, après tout, Mélenchon n’aurait-il pas provoqué lui-même ce débat enflammé ? Si un débat dérive autant sur la politique française, n’y a-t-il pas une raison plus profonde ? Celui de la passion, celui de l’idéologie qui n’a pas de frontière. Le chavisme est un espoir pour certains de la gauche radical alors qu’il est décrié comme une autocratie chez les conservateurs (qui n’ont pourtant pas établis autant de critiques face à Peña Nieto). C’est cette passion qui a conduit l’ancien candidat du Front de Gauche à soutenir Chavez lors de ses vacances estivales, puis de prendre sa défense dans un article paru dans Le Monde (« Hugo Chavez, un homme diffamé ») -un article qui sera repris par ailleurs dans les médias publics vénézuéliens. Mélenchon joue gros, il risque de perdre sa crédibilité en cas de défaite de son socialisme du XXIème siècle, c’est pourquoi il n’est pas intervenu lui-même dans les élections mais a plutôt envoyé la co-présidente du Parti de Gauche rendre compte de leur déroulement pour Rue89.

Les limites à l’adhésion au chavisme : Une « escroquerie intellectuelle »?

Marc Saint-Upéry le souligne: Chavez est un anti-modele à gauche voire une « escroquerie intellectuelle ». Il explique que non seulement le pays socialiste a augmenté la part du secteur privé dans la formation du PIB vénézuélien, mais également que le parti communiste vénézuélien -allié « discrètement réticent d’Hugo Chavez » critique un modèle de capitalisme dépendant entièrement de la rente du pétrole, une situation qui dérive dangereusement vers la maladie hollandaise. Marc Saint-Upéry va plus loin encore et démontre l’existence d’une bolibourgeoisie, surfant sur la corruption et vivant sur les importations du pays. Modèle de démocratie participative pour certains, il n’hésite pas à comparer le chef de l’Etat bolivarien à un Berlusconi, un Vladimir Poutine, voir à Viktor Orban sauce latine. Voilà pourquoi des personnalités politiques de gauche telles que Mélenchon ne devraient pas selon lui s’inspirer de personnages comme Chavez, véritables pièges idéologiques.

Vicente Ulive, écrivain, dans un article intitulé « Vénézuélien, je ne voterai pas pour Hugo Chavez. Voilà Pourquoi » a provoqué la contestation immédiate de la co-présidente du Parti de Gauche sur place à Caracas. Il démontre qu’au-delà des carences démocratiques, ce sont justement les outils de la démocratie participative qui ont été détourné de leur but premier et sont devenus de véritables « boites de résonance du pouvoir central, où la possibilité d’entamer une réflexion critique est minimale ». Pire, l’argent du Venezuela servirait à s’ingérer dans les affaires de certains pays clefs comme l’Argentine alors que Chavez lui-même crie à l’ingérence internationale. L’article révèle également que Chavez possèderait jusqu’à 600 000 hectares de terres sous le prête nom de Nelson Izarra (un ancien employé de Chavez). Autant de raisons qui devraient induire une certaine méfiance.

La diplomatie de Chavez est devenue la limite d’un soutien occidental à sa politique

Si la vice-présidente du Parti de Gauche est tombée dans le piège d’un soutien sans faille, l’adhésion au chavisme a tout de même ses limites même chez certains de ses plus fervents défenseurs comme l’a très bien souligné Renée Fregosi. Mélenchon a par exemple pris certaines distances avec la diplomatie de Chavez, critiquant son rapprochement inexplicable et inconcevable -depuis la France- avec des dirigeants tels que Mahmoud Ahmadinejad ou encore Kadhafi (voir photo).

La véritable escroquerie intellectuelle : « Les pétrodollars de Chavez nous choquent plus que la françafrique »

Alors qui croire dans un débat aussi passionné ? En réalité personne, personne ne détient la vérité, et personne ne connaît clairement la situation du Venezuela. Il y a tout de même des indices. Lorsque l’on regarde la jeunesse des démocraties latines, les très nombreuses affaires de corruption y compris dans des pays que l’on considérait comme plus développés tels que l’Argentine. Alors oui de la corruption il y en a et la démocratie vénézuélienne est loin d’être parfaite, mais il faudra bien un jour apprendre à regarder ce pays avec un point de vue moins français. Notre démocratie ne s’est pas formée en un jour (un siècle d’expériences avant d’avoir enfin le système stable de la IIIème République) et reste toujours très éloignée de la « perfection » démocratique. N’allons pas donner des leçons lorsque nos représentants se comportent parfois en véritables monarques républicains. Les pétrodollars de Chavez nous choquent aujourd’hui plus que la Françafrique. Pourquoi ? La seule raison est qu’on a touché au domaine du passionnel, au domaine du révolutionnaire, du rêve, de l’idéologie. Ce pays ne nous laisse pas indifférent, mais sommes-nous en capacité de le juger ?

 

http://www.rue89.com/2012/10/03/venezuelien-je-ne-voterai-pas-pour-hugo-chavez-voila-pourquoi-235803

http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/10/04/un-antimodele-a-gauche_1770208_3232.html

http://www.rue89.com/2012/10/05/martine-billard-caracas-rompre-avec-les-mensonges-sur-chavez-235910

http://www.franceculture.fr/emission-les-matins-presidentielle-au-venezuela-le-phenomene-chavez-de-caracas-a-paris-2012-10-04

Lafarge Florian

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