Voyage au pays de la schizophrénie

Partir étudier à l’étranger est une aventure en soi. Le faire dans une Université estampillée « Pinochet » peut transformer une simple étudiante française en un décodeur sociologique du Chili de l’après dictature. Retour sur mon année d’échange universitaire dans une université privée de Santiago du Chili, véritable usine à consommateur des temps modernes.

Prétendre que je connaissais le Chili lorsque à mon arrivée à Santiago est beaucoup dire. Ce pays de l’autre bout du monde était pour moi la patrie d’Allende, de nombreux poètes, mais aussi le théâtre de la dictature du général Pinochet qui a régné sans partage pendant près de deux décennies. Je pensais que la société devait à peu près ressembler aux assemblées d’exilés chiliens que j’avais l’habitude de côtoyer à Grenoble : un conglomérat bruyant de révoltés et de poètes à l’âme musicale et à la blague facile.

Imaginez ma surprise en découvrant La Desarrollo, université privée « prestigieuse » où je devais étudier le droit pendant un an ; un campus situé sur les hauteurs de la ville, loin du centre, de la pollution et des quartiers populaires. Des bâtiments modernes comprenant salles de fitness,  salles informatiques équipée des derniers iMac, des étudiants (souvent)  blonds, des salles de classes modernes équipées de wifi et des salons évènementiels mensuels organisés en partenariat avec les plus grandes entreprises du Chili…

Le « staff » chargé de l’accueil des étudiants étrangers nous présente d’emblée les risques que nous encourrons dans certains quartiers de la ville, les visites des endroits stratégiques/touristiques se font en bus, avec recommandation de ne pas nous éloigner du groupe de peur d’être attaqués. Pour nos recherches de logement, nous sommes encouragés à nous restreindre à 2 ou 3 communes de la capitale, quartiers les plus proches de l’université. Pas pour des questions de confort, mais parce que pour nous, étrangers, le reste de la ville est dangereux : les chiliens des quartiers populaires sont une « race » qui adore profiter de la naïveté des touristes et sont « responsables de la mauvaise image du pays ».

Les parrains de l’université…

Ernesto Silva Bafalluy: économiste, chercheur, entrepreneur et homme politique chilien. Il est très connu pour son rôle au sein du régime militaire de Pinochet dont il resta un fervent défenseur jusqu’à sa mort, ainsi que pour son rôle de recteur de la Universidad del Desarrollo, dont le campus de Santiago porte désormais le nom.

Joaquín José Lavín Infante: économiste, académicien et politique chilien conservateur, c’est un des fondateurs et ex propriétaire de l’UDD. Ministre de l’éducation sous Sébastian Piñera, il est connu pour son rôle surnuméraire au sein de l’Opus Dei.

Pablo Rodríguez Grez: avocat et homme politique conservateur, il est connu pour avoir fondé le groupe armé « front patriotique patrie et liberté » en opposition au gouvernement d’Allende, puis pour avoir été l’avocat d’Augusto Pinochet lors du procès de Londres visant à le faire condamner pour les crimes commis pendant la dictature. Il est actuellement le recteur de la Faculté de Droit de l’UDD.

Pour ceux qui le veulent, des cours de « Chilean culture » sont dispensés (en anglais), afin de présenter les traditions festives et culinaires les plus kitsch du pays. Les étudiants étrangers sont choyés, parce que c’est dans la tradition chilienne d’accueillir les étrangers : on organise des sorties en montagne, pour faire du ski, pour visiter le désert d’Atacama et faire du surf dans le sud du pays. Le mercredi, on invite tout le monde aux Miercoles Po’, des soirées étudiantes gratuites pour les filles et les étrangers, mais chères pour le reste des chiliens. La vie est douce, facile et les paysages extraordinaires.

Une vie dorée ?

La vie était facile, seulement, quelque chose ne colle pas: la vie de la Desarrollo et les idées qui y circulent ne ressemblent en rien à ce que j’observe dans ma rue. Parce que, par intuition peut-être, j’ai décidé de vivre au centre-ville, dans le quartier de Bellas Artes, à 1h50 de transports de l’UDD, en plein centre historique de Santiago. Dans ma rue se côtoient prostituées et clients, policiers suréquipés et le quartier de la Vega, le marché central mal famé. Je ne vivais pas avec une famille, mais avec deux étudiants chiliens, célibataires et catholiques non pratiquants. Chaque allusion à mon quartier, arrachait des cris de protestations à mes professeurs et camarades.

De ce quartier, pourtant plus bobo que populaire, je posais un autre regard sur la société chilienne. En face de mon balcon, le Tribunal Constitutionnel, où les manifestants protestent régulièrement pour obtenir la légalité de l’avortement, le droit à la sécurité sociale, la reconnaissance des mariages gays… A deux « cuadras », le ministère de la Santé qui se caractérise par les queues sans fin de ceux qui ont besoin de soins et viennent négocier un rendez-vous avec un spécialiste. Sous mes fenêtres, la Maison Centrale des Carabineros, avec ses cages à poules pleines de manifestants, ses Guanacos (camions) équipés de lances à eaux et équipements militaires qui font ressembler Pinot Simple flic à des Robocops en puissance. Et les gens, petits, bruns, bruyants, revendicatifs, qui parlent de tout et de rien, se plaignent de la vie et chantent les chansons populaires des disparus Victor Jara ou Violeta Parra.

Prendre le métro pour se rendre à l’Université, donne l’impression de faire un voyage vers un autre pays. Plus les stations passent, plus on s’éloigne de ce qui est, à mon sens, la réalité du Chili. Les rues sont de plus en plus propres, les immeubles deviennent des villas cossues, les gens sont plus clairs de peau, et l’herbe plus verte. Une forme de schizophrénie me gagne: comment concilier deux univers, séparés par quelques kilomètres ? Pourquoi est-il impossible de mettre des mots sur ces différences lorsque j’aborde le sujet avec les autres étudiants de l’UDD ?

Et les étudiants dans tout ça ?

Personne ne parle de l’Histoire, celle d’Allende, de Pinochet, pas une fois je n’ai pu aborder le sujet avec les étudiants de la Desarrollo, dont les réponses restent vagues : « oh ça c’est vieux, nous ça ne nous concerne plus », ou « mais ce n’est pas ça l’intérêt du pays, regarde aujourd’hui, nous sommes développés, notre économie est bonne, on nous prend pour modèle dans tout le continent : ça c’est intéressant ! ».  Mais la dictature n’est pas le seul tabou à la Desarollo : les Mapuche (indiens originaires), les quartiers « pauvres », les régions enclavées où le développement se fait toujours attendre… A chacune de mes interrogations, des réponses évasives, ou des caricatures sur la fainéantise historique des chiliens m’attendent.

Le silence est-il d’or à l’université ? Pourtant, il est clair que certains des cours dispensés à la Desarrollo tendent vers une certaine « vision ». Le message est habilement glissé : on aborde les sujets qui fâchent dans le cadre d’exposés ou de visionnages de documentaire (avortement, mariage gay, place de l’église dans la société, Union Populaire d’Allende…), mais professeurs et élèves orientent les débats de façon à être sûrs que les conclusions correspondent à leur vision de la société. L’ouverture d’esprit est garantie par la projection de séquences de documentaire « dénonciateurs » de la dictature. Sauf que le documentaire est immédiatement suivi d’un décryptage minutieux des images qui discrédite les propos du réalisateur : on aborde les sujets brulants, mais on s’assure que l’honneur est sauf.

Extraits de cours de « sciences politiques »

Essai donné à des étudiants de tous niveaux après visionnage du documentaire “la Batalla de Chile » de Patricio Guzman, exilé chilien.

Le PS, pendant la période 1970-1973, avait pour leitmotiv, comme nous l’avons vu dans le film, « avancer sans transiger ». D’après vous, un tel message est-il compatible, sachant qu’il incarne l’idée de réalisation grâce à des changements radicaux et extrêmes, avec la notion de politique démocratique que nous avons ? 

Analyse des images de la presse sous le gouvernement d’Allende: “En quoi peut-on constater que le pays était en grand danger”

A propos du Venezuela 

¿El Gobierno de Hugo Chávez es democrático o es una mezcla de democracia con elementos autoritarios e incluso totalitarios?

De cette année dans une université estampillée « droite dure chilienne», j’en garde tout de même de bons souvenirs, parce qu’en étant plongée au cœur d’un des plus profonds dilemmes du pays, j’ai pu me rendre compte que le Chili présente de multiples visages. Ce fut à moi de faire le tri entre toutes les informations que je reçus, et d’en tirer mes propres conclusions.

En surface le pays a su se remettre de la dictature : tous les indicateurs économiques sont au vert, l’alternance politique prouve que la transition démocratique est bel est bien terminée, et les chiliens vivent en paix, loin de la polarisation sociale de l’avant dictature. Si on creuse un peu, on se rend compte que le masque lisse qui est présenté au monde entier se craquèle de plus en plus. En plus d’une redistribution inégale des bénéfices économiques du pays, qui fait qu’un groupuscule se partage les richesses au détriment de tous les autres, les chiliens ont un sérieux problème de mémoire. Aucun travail collectif n’a été engagé par le gouvernement depuis la fin de la dictature : les informations arrivant de l’extérieur, grâce à internet et le retour des exilés, se heurtent à la version officielle défendue par la droite depuis le Coup d’Etat. Chaque camps défend sa version, accuse l’autre de déformation des faits et se regroupe en « castes » pour être sûr de ne pas avoir à se confronter à l’adversaire. Le Chili est multiple, complexe, schizophrène, et quand on l’aborde en profondeur, on se rend rapidement compte qu’on est bien loin du seul San’hattan et des paysages de carte postale vendus aux touristes.

J’ai un esprit critique, beaucoup de curiosité et le besoin vital de comprendre d’où venait le malaise que je ressentais en franchissant les marches de la Desarrollo. J’ai pu dresser mon propre bilan. Mais qu’en est-il des autres ? Les étudiants chiliens ? Les étudiants en échange universitaire, que vont-ils ramener avec eux du Chili ? De belles photos, un ou deux ponchos en laine de lama et des histoires croustillantes de soirées. Un aperçu du Chili ? Pas si sûr…

 E.Q.T

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2 réponses à “Voyage au pays de la schizophrénie

  1. Très bon article ! Je vis en Argentine depuis 4 ans suite à un échange universitaire à la Universidad de Buenos Aires (l’Université publique, très bonne et généralement à gauche) ; des amis ont fait leur échange dans la même ville, dans la prestigieuse mais très conservatrice Universidad Catolica Argentina, et ils m’en ont fait un récit similaire au tien. J’ai souvent aussi la sensation qu’il existe deux visions diamétralement opposées de la réalité sociale du pays, et, le plus grave, qu’il y a très peu de dialogue et d’échange entre les deux visions.

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