Quand les États-Unis rencontrent l’Amérique

« HISPANIQUES », « LATINOS », « CHICANOS » : ILS SONT PLUS DE 50 MILLIONS AUX ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE

Une révolution démographique est à l’œuvre aux États-Unis. Elle provoque incompréhensions et peurs parmi les blancs conservateurs, lesquels craignent que leur identité s’effrite. Les « Hispaniques » sont devenus l’un des enjeux majeurs des élections présidentielles aux États-Unis. Les « Latinos » sont déçus par l’échec du Dream Act, dans un contexte où chaque cycle électoral confirme leur rôle de faiseurs de roi.

Natifs contre immigrés, une histoire qui se répète

Toutes les civilisations américaines contemporaines sont le fruit de vagues d’immigration asiatiques (peuples originaires puis arrivée de Chinois, Japonais, Vietnamiens, etc.), européennes (colons anglo-saxons, juifs, orthodoxes, slaves, provenant des péninsules ibériques et italiques, et cætera), africaines (esclaves) et, naturellement, américaines. Contrairement aux mythes fondateurs que l’on enseigne dans les écoles étasuniennes, rarement l’arrivée de migrants a suscité des avis favorables. Les Irlandais ont ainsi été accueillis par les natifs, ou Américains « de souche », avec crainte, mépris voire violence, comme en témoigne le film de Martin Scorsese Gangs of New-York(2002). La xénophobie est une tendance « historique-hystérique » des États-Unis, qui s’explique, entre autres, par ce que le sociologues appellent l’anomie (pertes de repères). Les Hispaniques, comme disent de manière surprenante les anglophones, sont donc à l’origine du renouvellement d’un débat continuellement présent sur la scène politique étasunienne.

TROIS CONTRIBUTIONS DU MASTER AMÉRIQUE LATINE AUTOUR DE CETTE QUESTION QUI FUT SI DÉTERMINANTE POUR LA RÉÉLECTION DE BARACK OBAMA.

L’irrésistible montée en puissance des Étasuniens d’origine latino-américaine

par : Théo Albarracín

Le nombre d’expulsions durant le premier mandat de Barack Obama est sans précédent dans un contexte démocratique.

Selon les chiffres avancés par la plupart des médias, près de onze millions de sans-papiers d’origine latino-américaine vivent aux États-Unis, contribuent à son dynamisme économique, y payent des impôts (pas seulement la T.V.A.) et enrichissent (un doux euphémisme quand on pense aux tarifs pratiqués) les entreprises de cash to cash (transferts de fonds vers les pays d’origine; remesas, en castillan).

On imagine mal les États-Unis, qu’ils soient dirigés par les démocrates ou les républicains, se débarrasser de toutes ces petites mains latino-américaines, en partie à l’origine de la compétitivité de la première puissance économique mondiale.

Selon CBS et Latino Decisions, Obama a raflé environ 73% des voix latino-américaines, contre 27% pour son rival, Mitt Romney, lequel s’est d’ailleurs fait humilier dans son fief, le Massachusetts, où près de 89% des « Latinos » ont préféré le candidat démocrate. En outre, 82% des « Hispaniques » de l’Ohio, État qui n’a jamais donné sa voix au perdant depuis 1964, ont choisi Obama.

Or, comme le souligne Vincent Michelot, éminent spécialiste des États-Unis à Sciences Po Lyon, si les Swing States « ont ce rôle de décideur de l’élection », ce n’est pas seulement en raison de leur poids dans le collège électoral mais surtout du fait que « leur sociologie électorale reflète les tensions et les questions qui travaillent » le pays.

L’auto-déportation, proposition du candidat républicain consistant au durcissement des conditions de vie des clandestins afin de les forcer à partir de leur propre chef, fait plus penser aux mesures prises par les rois catholiques à l’encontre des juifs et musulmans au XVème siècle (Décret de l’Alhambra) qu’à celles que peut émettre un politicien sérieux au XXIème siècle.

On peut penser que les propos de Romney concernant les désormais fameux « 47% » visaient, entre autres, les « Hispaniques ».

Au cours de la dernière décennie, la population hispano-américaine établie au Texas a crû de 57%. La « Californie des républicains », réputée imprenable par les démocrates, pourrait pourtant, à moyen terme, voter bleu…

Même en Floride, le Swing State par excellence, où les Cubains sont traditionnellement républicains (anticastrisme), ceux-ci ont voté dans des proportions historiques en faveur du président sortant (47-48%), principalement à cause d’un rajeunissement de la communauté (les jeunes n’ont pas connu le Maccarthysme, la crise des missiles, etc.).

De plus, chaque année, 50 000 « Latinos » fêtent leur majorité. Les cycles électoraux témoignent donc régulièrement du renforcement des « Hispaniques », certes hétérogène (65% des 53 millions sont d’origine mexicaine), mais préoccupée par les mêmes thématiques : l’économie et l’emploi, l’immigration, et l’éducation.

Toutefois, il n’y a eu aucun journaliste d’origine latino-américaine pour modérer les débats entre les candidats, lesquels ont d’ailleurs fait l’impasse sur le “sous-continent”.

On note cependant l’augmentation des candidatures « hispaniques » au Congrès: ils étaient 49, dont 16 républicains. 28 sont devenus représentants, 3 sénateurs (tous Cubains).

Peut-être est-il donc temps de mettre fin à la distinction traditionnelle entre une Amérique anglo-saxonne, blanche et protestante et une autre, catholique, ibérique et métissée. La société semble évoluer lentement dans ce sens, comme en témoigne les discours en castillan de Michael Bloomberg, le maire de New-York, dont l’accent laisse néanmoins à désirer : http://www.youtube.com/watch?v=fRCitjn7Ojs&feature=player_embedded .

La dynastie Bush est en mesure de fournir à nouveau un président aux États-Unis : le fils de Jeb Bush et de Columba Garnica (Mexicaine), âgé de 36 ans, sera-t-il candidat dans quelques années ? www.livingroomcandidate.org/commercials/1988/father-in-law

Les États-Unis ne sont donc pas l’Arizona, comme en témoigne le Programme Welcome to Dayton, http://www.welcomedayton.org/

On attend donc uniquement que le président Obama dise « gracias » aux « Latinos ». (Popularité sur Twitter du hashtag #pleasesaygracias.)

Le Dream Act, entre politique migratoire et stratégie

par : Hugo Feutray

Le premier mandat d’Obama n’a pas marqué un tournant vis-à-vis des années Bush en termes de politique migratoire. Conscient de cet échec, le président sortant a signé un décret pour relancer le Dream Act à quelques mois du scrutin présidentiel, ralliant au camp démocrate le vote clef  « Hispanique », notamment dans les Swing States.

Le Dream Act devait permettre la régularisation des immigrés clandestins arrivés très jeunes sur le sol des États Unis, sous certaines conditions : avoir suivi des études supérieures ou s’être engagé dans l’armée pour une durée d’au moins deux ans. (http://www.youtube.com/watch?v=oeG9qUqJbn0&feature=relmfu)

Le rejet de ce projet de loi par la Chambre des représentants en 2010 a empêché la mise en œuvre du premier acte de la réforme migratoire défendue par Obama.

En juin 2012, en pleine campagne électorale, Obama a signé un décret permettant aux « dreamers » de voir leur procédure d’expulsion suspendue et de pouvoir acquérir un permis de travail de deux ans. Afin d’être concerné par cette mesure, il est nécessaire d’être arrivé aux États Unis à moins de 16 ans et d’avoir moins de 30 ans.

À l’échelle des États, le Maryland a récemment approuvé son propre « Dream Act » par voie référendaire. Cette loi permettra aux sans-papiers d’obtenir des bourses d’étudiant dans les universités publiques. Une pétition est à l’origine de ce vote populaire et des mesures similaires sont à l’étude dans 13 autres États américains.

Au delà de la tentative avortée du Dream Act, il convient de rappeler qu’en dépit des promesses de 2008, la politique migratoire du président démocrate s’est inscrite dans la continuité des années Bush.

Dans ses discours, Obama n’a jamais évoqué les enjeux liés à la régularisation des immigrés clandestins sans rappeler l’importance de « sécuriser » les frontières. La construction du mur de 1000 kilomètres à la frontière mexicaine (né du Secure Fence Act de l’administration Bush) a été poursuivie tout au long de ces quatre dernières années.

(http://www.youtube.com/watch?v=XHjKBjM1ngw)

Concernant les expulsions, comme en témoigne le chiffre record de 392 000 pour l’année 2010, il n’y en avait jamais eu autant que sous la présidence Obama.

Hey Toto, I have the feeling that we are not in Kansas anymore !

Par : Thomas Mal

 “La fin de l’histoire”, espérée en 1989 après la chute du mur de Berlin par les conservateurs, ne s’est pas produite. L’amertume les a transformé en néoconservateur dont la vision repose sur le « Choc des civilisations ». Quel est le rapport entre la civilisation “latino-américaine” et la citoyenneté américaine?

 Samuel Huntington s’interroge  sur “Qu’est-ce qu’être Américain ?» dans le cadre « d’un Choc des civilisations » ( Odile Jacob, 2004). Il critique ainsi l’immigration  latino-américaine, considérée comme une « 5ème colonne », l’ennemi intérieur qui menacerait la sacro-sainte « identité nationale américaine ».

Il redoute la montée des courants multiculturalistes divisant la nation en différentes identités ethniques s’affirmant les unes contre les autres, provoquant une volonté communautariste voire séparatiste.  Le grand danger, c’est-à-dire la mutation de la société américaine WASP (de « White Anglo Saxon Protestant« ) en une nation biculturelle « anglo-hispanique », diluant ainsi l’identité nationale qui ne pourrait être gardée par les élites du pays devenues trop internationalisées et cosmopolites. Cet accroissement de « Latinos » bouscule les habitudes WASP, leurs visions d’eux même, et, à l’instar de Dorothée dans le magicien d’Oz, ils se sentent perdus dans des États qui se recomposent rapidement. Certains craignent même que les Mexicains cherchent à reconquérir leurs territoires perdus en 1848.

Hélas, ce n’est pas l’émerveillement face à un monde du possible qui a lieu mais plutôt un rejet  qui redoute « celui qui vient dîner ce soir », en d’autres termes, celui qui mélange sa culture à la notre. Il s’agit d’un problème de valeurs qui seraient menacées par une culture, une civilisation naturellement incompatible avec la civilisation anglo-saxonne.  Cette « colonisation » remettrait en question non seulement la domination des WASP mais aussi les valeurs « fondamentales » portées par ce groupe ayant fondé les Etats-Unis : l’éthique protestante du travail, l’individualisme.

D’ailleurs, si  certains latinos tel Horacio Castellanos Moya , auteur du « dégoût » rejettent leur culture d’origine, d’autres, en revanche, constituant une large majorité,  ne voient pas de contractions entre leur patrie d’origine et leur citoyenneté américaine qui prône des valeurs universelles. Pour eux, la citoyenneté américaine n’exclue pas la culture latino. Ils estiment que cette « latino-américanisation » des États-Unis, est une chance, qu’elle leur permettrait de devenir réellement les États-Unis d’Amérique, ceux où toutes les cultures se mélangent et se rassemblent sous la citoyenneté américaine.

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