À tort ou à raison…

desaparecidos

Je suis humaine, parfois un peu trop, et cette condition comporte pas mal de limites et de failles. L’une d’entre elles, est d’avoir tendance à considérer que mon opinion est valide. Que mes arguments sont valides, que les autres sont dans le faux et qu’il est de mon devoir de les remettre sur le chemin de la vérité. Mais pour ce genre de défi, mieux vaut connaître à fond les arguments de cet autre pour mieux pouvoir le contrer. Dans une situation normale, ce raisonnement fait sens. Mais dans un contexte tendu, dans un contexte historique, où des vies humaines, des exactions et des mensonges sont impliqués, est-il sain de vouloir passer du côté obscure de la force?

La démarche est simple: je travaille au Musée de la Mémoire, dédié aux victimes de la dictature de Pinochet à Santiago du Chili. Avec un groupe de collègues, nous décidons de voir ce qui se dit du côté des amis dudit dictateur, en demandant une visite guidée à la Fondation “Presidente Pinochet”. De façon anonyme, évidemment, l’idée étant de connaître leurs arguments et pas d’entrer dans la confrontation.

Simple ? Est-il vraiment simple de mettre de côté toutes ses convictions, ses connaissances et son ressenti pour écouter ce que « l’ennemi » théorique a à dire ? Non, c’est tout sauf simple. Se mordre la langue, retenir ses coups de gueule, feindre l’acceptation de théories absurdes, caricaturales et honteusement réductrices, rien de cela n’est agréable. En fait, c’est une lutte de tous les instants, chaque phrase, chaque blagounette, chaque échange est une insulte à nos croyances, un piétinement de nos combats, et pourtant, c’est nécessaire. Nécessaire si on veut comprendre leurs mécanismes de défense. Indispensable pour sonder la profondeur de leur négationnisme. Absolu si on pense que ce message est diffusé en premier lieu à des enfants et adolescents.

Sommes-nous trop impliqués dans cette recherche de Mémoire pour accepter que la mémoire n’est pas commune, qu’elle est multiple et varie selon chaque personne ? Sans doute. Mais font-ils seulement cet effort, de venir à nous, et d’écouter ce que nous avons à dire ? S’ils  le font, entendent-ils ?

Nous, nous avons entendu.

Que la garde rapprochée d’Allende était une bande de terroristes qui tuait des gens « porque si ». contreras-pinochet

Que le « Régime militaire » a mit fin au terrorisme sanglant qui régnait sous Allende, « comme le MIR, le MAPU et les Miristes » – Effectivement, le Mir et les miristes sont deux entités, et le MAPU un mouvement terroriste… Je note, je note.

Qu’au pauvre exilé qui se plaint d’être parti « étudier à l’étranger avec une bourse de l’Etat » il ne faut pas oublier de demander combien de personnes il a tué avant de le consoler. Ben oui, femmes, enfants, chien, chat, tous des tueurs communistes, on a bien compris.

Que les familles de victimes civiles de la dictature reçoivent une énorme pension de l’Etat alors que les victimes militaires ne sont pas reconnues par l’Etat et ne reçoivent aucune compensation. – Et une pension militaire ce n’est pas une compensation? « Ah oui, mais de rien du tout comparé aux millions que reçoivent les civiles… ».

Que c’est Pinochet qui a crée la démocratie, et a permis au pays de s’élever « en 1973 seul 5% de la population pouvait s’éduquer, c’était une société d’élites, alors que Don Augusto a permit que plus d’un million de chiliens soient éduqués ! (soit 6.25% d’après mes calculs). Que sans Ricardo Lagos et son Crédit étudiant, tous les chiliens pourraient s’éduquer gratuitement aujourd’hui. (Arguments ? Exemples ? Fondements ?).

Que oui, effectivement, quelques fois les gars « y sont allé un peu fort » – en parlant des tortures – Mais « de l’autre côté, ce n’était pas des enfants de cœur hein » – les détenus/disparus/torturés.

Que les gamins qui arrivent en visite à la Fondation sont « super idéologisés  par la télé ». Alors c’est à lui de leur remettre les idées en place, parce que « ils ne font que regarder la télé, et pour leur donner un livre, il faut que se soit un livre de moins de 10 pages hein, les gamins préfèrent la télé. » – C’est vrai que le Mercurio, journal qui a financé et appuyé le Coup d’Etat et est à la tête du monopole des médias chilien passe son temps à dénoncer la dictature à la télé pour laver le cerveau des jeunes générations.[1]

Qu’on ne parle jamais du soutien politique et financier dont bénéficiait Pinochet. Ah oui ? Il est resté au pouvoir 17 ans et a été vendu le Chili aux entreprises dont les patrons sont les grands dirigeants politiques du pays mais qu’il ait eu du soutien, c’est une surprise totale…

Que les visiteurs arrivant de Harvard ou des USA ne posent jamais des questions sur les Droits de l’Homme (qui soit dit en passant sont  devenus « presque universels » parce qu’eux ont bien compris le contexte de Guerre Froide dans lequel est intervenu le Coup. Eux ne s’attardent pas sur le passé, ce qu’ils veulent savoir, c’est quelle sont les perspectives économiques du pays, ou quand est ce que le Chili va passer au rang des pays développés. – Une surprise n’est ce pas ?

Qu’à l’arrivée de Pinochet, le Chili était un pays de crasseux, dont personne ne connaissait l’existence, et que le Monde entier ne situait que parce que c’était le voisin de l’Argentine, alors qu’aujourd’hui, les lignes d’aviation sont chiliennes, les Malls sont chiliens et c’est le premier pays d’Amérique Latine qui va passer au rang des pays développés. – Tout le monde sait bien qu’Allende était un crasseux déséquilibré, Neruda n’a eu son prix Nobel que parce qu’il avait écumé tous les bars d’Europe et que Gabriela Mistral était argentine…Et le Brésil, 6e puissance mondiale en 2011,  garçon ça vous parle ?

Que des endroits comme le Musée de la Mémoire (frémissement dans la salle) est plein de photos horribles et que de toute façon il n’explique pas du tout pourquoi le Coup d’Etat est arrivé, quel était le contexte qui a mené à la dictature et que ses arguments sont faciles et jouent sur le pathos – La Fondation Pinochet n’explique pas non plus le contexte soit dit en passant, mais surtout, expliquez-moi quel contexte a permis au « régime militaire de rester 17 ans après « éradication des communistes », ça m’intéresse. J’adore votre mur mémorial des « victimes du terrorisme » en passant, ça rajoute beaucoup à l’authenticité de l’endroit.

Qu’il ne « faut surtout pas s’inquiéter, Doña Lucia, la veuve de Pinochet, va bien, et qu’elle a encore plein de médailles à offrir à la Fondation. – et plein de comptes à l’étranger, on est rassuré merci.

J’arrête parce qu’à l’écrit c’est bien plus dur de retenir mes commentaires, mais j’en ai encore plein les poches et plein la caméra, pour ne jamais oublier. Parce qu’après tout, c’était bien le but de la manœuvre, s’informer, pour ne jamais oublier. En cela notre démarche sera finalement positive, même si pour ça nous avons du serrer des mains, taire notre rage, et nous faire prendre en photo sans notre consentement. Qui a dit que le travail de mémoire était facile ?


[1] Copesa y El Mercurio configuran un monopolio de dos cabezas por la uniformidad de estilos de cobertura informativa, de opciones temáticas y, por último, de los proyectos político-ideológicos de sus líneas editoriales.

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Une réponse à “À tort ou à raison…

  1. Wow! Que animo chica ! Sabes hace unos dias, volvi a hacer una pesadilla sobre las torturas bajo la dictadura de Pinochet…. imagenes que me venian de los testimonios que lei hace un año…asi que no sé como haces para vivir rodeada de cosas tan horibles. Estas muy fuerte amiga!

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