Concerto pour tôle froissée en ré mineur

Par Charlotte Michel

 Dans un bidonville de la capitale paraguayenne construit sur une décharge à ciel ouvert, un jeune orchestre symphonique a vu le jour. Sa particularité : les instruments des musiciens sont faits de matériaux recyclés. Une initiative porteuse d’espoir dans un pays où les conflits socio-environnementaux font rage.

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Facebook de l’Orquestre

« Le monde nous envoie des déchets, nous lui renvoyons de la musique ». Telle est l’alchimie opérée par l’Orchestre Symphonique des Instruments Recyclés (Orquesta Sinfónica de Instrumentos Recyclados) de Cateura. Dans ce bidonville d’Asunción, la capitale du Paraguay, construit sur la plus grande décharge à ciel ouvert du pays qui reçoit 500 000 kilos de déchets par jour depuis 30 ans, la récupération n’est pas un courant de pensée mais une condition de survie. Depuis 2005, le musicien et expert environnemental Favio Chavez s’est associé aux gancheros (ferrailleurs), pour faire chanter les bidons d’essence et les cuillères en bois. Ensemble, ils ont créé en 2011 l’Orchestre Symphonique des Instruments Recyclés, los Reciclados pour les intimes, composé de vingt jeunes musiciens âgés de douze à vingt ans. Certains d’entre eux façonnent eux-mêmes leurs instruments sous l’œil avisé de Nicolás, ferrailleur, agriculteur et luthier. Son slogan : « Todo sirve ! » (tout est réutilisable).

L’Orchestre fait partie de l’association « Sonidos de la Tierra », fondée par Luis Szarán, directeur de l’Orchestre Symphonique d’Assomption. Elle permet aux jeunes les plus démunis de recevoir une formation musicale grâce à la mise en place d’écoles et d’ateliers de musique dans les quartiers défavorisés du pays.  Avec un taux de pauvreté extrême de 18%, le Paraguay est en effet l’un des pays les plus pauvres d’Amérique du Sud. Le libéralisme économique appliqué sous la dictature d’Alfredo Stroessner (1954-1989) a conduit à la vente de milliers d’hectares à des multinationales de l’agro-business, privant de nombreuses familles d’origine indigène de leur seule ressource, la terre, et les obligeant à l’exode rural.

Les bidonvilles se sont multipliés à la périphérie d’Asunción, sur des zones inondables du fait de la proximité avec le fleuve Paraguay. Le bidonville qu’habitent les jeunes musiciens de Cateura se trouve d’ailleurs dans un quartier appelé « Bañado », littéralement et régulièrement « inondé ». Pauvreté, violence, épidémies et pollution forment un cercle vicieux dont les enfants de l’Orchestre peuvent s’extraire en revisitant les Beatles, Mozart ou les musiques traditionnelles paraguayennes. La musique devient alors une véritable alternative à la violence et à l’addiction au crack, comme le dit la jeune violoniste María Eugenia: « Je pense que beaucoup de jeunes dans mon pays ne donnent pas de sens à la vie, ils tombent dans les drogues et l’alcool parce qu’ils ne savent pas quoi faire de leur vie. La musique permet d’éviter tout ça »[1]. Et Angel de renchérir, son saxo à la main : « La musique est notre drogue, mais c’est une drogue saine » [2].

Los Reciclados font entendre leurs notes au-delà des frontières du Paraguay, à Bogota, Madrid, Tokyo, Cambridge, Los Angeles, Genève, Amsterdam. Avec 80 concerts à leur actif, les jeunes ont aussi assuré la première partie des concerts de Metallica, célèbre groupe de hard-rock, en tournée sur le continent latino-américain en mars dernier. De plus, un documentaire (une co-production paraguayo-nord-américaine) intitulé The Landfill Harmonic, en cours de production, retrace l’histoire et l’essor rapide de l’Orchestre, l’anglais ayant été choisi pour son caractère universel. Cette visibilité à l’échelle internationale est un motif d’orgueil national : l’Orchestre est devenu la marque de fabrique du développement socio-environnemental à la paraguayenne, ou comment conjuguer inclusion socio-culturelle et réduction de la pollution. Cette étiquette positive a même été récupérée par le président actuel Horacio Cartes qui a promu los Reciclados Ambassadeurs touristiques du Paraguay… Un titre retentissant de diplomatie de circonstance, lorsqu’on sait qu’aucune subvention ou aide publique ne soutient l’Orchestre. Alors, los Reciclados, espoir ou symbole ?

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Facebook de l’Orquestre

Car malgré leur succès, los Reciclados n’ont pas pour autant amélioré les conditions de vie des habitants du Bañado. Certes, le succès international de l’Orchestre constitue une source de revenus pour ses jeunes membres et leur permet de voyager. Certes, le luthier voit chaque jour ses commandes grossir pour répondre à la demande croissante d’instruments originaux, représentatifs de l’espoir dans les vertus socio-économiques et émancipatrices de la musique. Certes, les visiteurs sont chaque jour plus nombreux à rendre visite aux musiciens et à s’émerveiller de l’alliance baudelairienne entre la misère et l’harmonie. Mais ces revenus sont-ils suffisants à aménager des logements décents et à dispenser des soins de qualité ? On peut en douter, au regard de la situation sur le terrain… La demande en instruments recyclés n’est-elle pas celle des touristes étrangers en mal de sensations éthiques et écolos ? Quelle est la politique économique et sociale à mettre en œuvre pour réduire effectivement la misère ? Comment tendre vers un idéal où cette harmonie musicale s’accorderait avec le bien-être et la justice sociale ? Si Nicolás ne peut parfois pas satisfaire tous ses clients, c’est parce que son atelier est en partie sous l’eau. Pour aller aux répétitions, les musiciens doivent enjamber un canal où stagnent toute sorte de pilules et de déchets toxiques.  L’aveu du chef d’orchestre lui-même est éloquent : « On ne va pas changer la vie de tous ces jeunes qui font face à une réalité aussi crue. La musique ne peut pas s’attaquer à des problèmes aussi tenaces que la faim ou la maladie » [3].

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Facebook de l’Orquestre

Pourtant, ces questions en sourdine et ces bémols n’enlèvent pas aux acteurs de cette initiative novatrice leur courage, leur mérite et leur optimisme. L’Orchestre Symphonique des Instruments Recyclés a vocation à donner le « la » aux musiciens en herbe d’autres bidonvilles et quartiers en difficulté, pour introduire un contretemps dans la marche effrénée de l’inégalité, et matérialiser l’espoir et la créativité. Favio a conscience du fossé socio-économique qui divise la population paraguayenne, mais croit surtout en la force de son orchestre : « Notre mission est de construire un pont entre deux mondes très différents. Ce pont, c’est la musique » [4].

NOTES
[1] The Landfill Harmonic, documentaire, Alejandra Amarilla (producteur), Graham Townsley (réalisateur), 2014.
[2] Paraguay, la mélodie des déchets, reportage, AFP TV, 2011
[3] The Landfill Harmonic, Op. cit.
[4] Ibidem
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