L’Argentine, entre Bio et Monsanto

Par Eva Cantele

Ambassadrice des produits transgénique un jour, l’Argentine est en train de virer de bord. Son nouveau crédo ? La qualité et non plus la quantité, comme au temps où elle fraternisait avec le géant Monsanto. Désormais, « les produits d’agriculture organique » se forgent non seulement une place sur le marché mondial du « bio » mais commencent également à séduire le panier de la ménagère argentine. Retour sur la trajectoire de l’Argentine, entre bio et Monsanto.

En 2013, conformément aux données de la SENASA – Service national de la santé et qualité agroalimentaire –  la superficie exploitée sous le modèle « organique », équivalent argentin de notre fameux label « bio » européen, a atteint 3,8 millions d’hectares, contre 3,2 millions d’hectare en 2001. De cette expansion, ont été consacrées un peu plus de 3 millions d’hectare à l’élevage contre 2,8 millions en 2001 et 65,5 mille hectares correspondent à la production végétale, contre 63,7 mille hectares en 2001.

Malgré un ralentissement notable de la progression des superficies et du nombre des exploitations dédiées à l’agriculture organique durant la dernière décennie et cela, en raison, du contexte économique délicat du pays, la SENASA a recensé en 2013, 1303 établissements qui se consacrent aux « produits d’agriculture organique ».

Pourtant, cette tendance est loin de l’image que l’on se fait des modes de production agricole argentins.

L’Argentine, ambassadrice des produits transgéniques ?

 

L’essor des produits transgéniques en Argentine, vu par le magazine virtuel argentin Taringa.net

L’essor des produits transgéniques en Argentine, vu par le magazine virtuel argentin Taringa.net

L’Argentine est l’un des dix-sept pays – avec entre autre, les Etats-Unis, le Canada, la Chine et le Brésil – a avoir accepté de semer des variétés génétiquement modifiés afin d’améliorer leur caractère agronomique.

Dès 1996, le pays s’impose comme l’initiateur de la culture du soja transgénique en Amérique Latine, bien avant le Brésil ou le Paraguay. Désormais, ces trois pays forment la « République unie du soja », en référence au produit phare qui concentre une grosse partie de leurs efforts agricoles. L’Argentine est donc, après le Brésil, le second producteur mondial de soja génétiquement modifié. Sa surface s’étend sur 17 millions d’hectares dont 15 millions sont du soja « roundup ready » – qui résiste aux herbicides –  du géant Monsanto.

Concentrant 20% de la production mondiale de cultures transgéniques, l’Argentine semblait avoir donc fait son choix : la quantité, plutôt que la qualité. Ce postulat devient néanmoins bancal au regard de la production et commercialisation croissante de « produits d’agriculture organique » en Argentine, tendance qui intervient dans un contexte mondial favorable.

La montée en puissance des « produits d’agriculture organique »

Selon une étude de l’Agence Bio, entre 2000 et 2011, le nombre de fermes biologiques a été multiplié par 7,2 dans le monde. La surface mondiale cultivée selon le mode biologique quant à elle, a été multipliée par 2,4. Le marché alimentaire bio mondial lui aussi a connu un essor exponentiel en onze ans : il a plus que quadruplé, atteignant en 2011, 50,5 milliards d’euros.

La trajectoire de l’Argentine dans le domaine de la production et de la consommation de produits organiques est étonnante. En ce qui concerne la production de produits biologiques, l’Argentine, selon les chiffres de 2011, recouvrait à elle seule 10% des surfaces biologiques mondiales ce qui la place au deuxième rang mondial en terme d’étendu des surfaces consacrées à l’agriculture organique. Parallèlement, on a vu éclore, dans de nombreuses provinces du pays, des petites fermes dont l’ambition était de concevoir des produits sains, respectueux de la nature et des traditions de production.

Chaque région du pays s’est spécialisée dans un type de produit biologique. La région patagonique, qui représente 77% de la superficie d’exploitation organique s’est cantonnée à l’élevage d’ovins ; à l’autre extrême du pays, Misiones, a orienté sa production vers la canne à sucre, l’herbe à maté et le thé ; la région de Mendoza, dans le Nord-Est du pays, représente 0,9% de la surface nationale mais réunit 40% des établissements cultivant selon un mode organique. La production de cette dernière région se centre essentiellement autour du vin, des olives et du mais.

Pourtant, production n’est pas synonyme de consommation. En effet,  les produits bio, dans le dispositif commercial interne, représentent des cacahuètes : 95% de la production de variétés organiques en Argentine sont destinées à l’exportation vers l’Europe et l’Amérique du Nord. D’ailleurs, d’après l’Agence Bio, plus des 9/10e de la production mondiale serait consommée par ces mêmes régions du monde, lesquelles se disputent le palmarès : l’Amérique du Nord représenterait 48,5 % du marché bio mondial et l’Europe 44%, le reste de la consommation étant absorbée par l’Asie (1,8%), l’Océanie (1,3%) et l’Amérique latine (0,9%).

Le label « organique » argentin, équivalent du « biologique » européen

Le label « organique » argentin, équivalent du « biologique » européen

D’un marché externe au marché interne…

Conformément à la tendance latino-américaine décrite ci-dessus, le marché biologique argentin, bien qu’il soit en plein essor, reste néanmoins très modeste. En volume, il représente seulement 4% du total commercialisé et ce chiffre est révisé à la baisse selon les sources.

Plusieurs facteurs viennent justifier cette tendance.

Du côté de la demande, on peut citer, la méconnaissance par les consommateurs argentins des avantages des produits organiques et les caractéristiques permettant de les reconnaître ; le très rare investissement public-privé dans la diffusion de l’information et marketing relatif à ces produits ; la faible éducation scolaire à la consommation de ces produits. Enfin, la crise de 2001 a aussi ses responsabilités dans le comportement du consommateur argentin : la consommation de produits organiques est passée de 25% avant la crise à 2% après le choc de 2001, en raison des prix onéreux de ces produits dans une société où on avait déjà du mal à joindre les deux bouts.

Du côté de l’offre de produits organique, celle-ci étant rythmée par la cadence massive des exportations, elle a du mal à être présente sur les canaux de vente du marché domestique.

Le « bio », un bon crédo et créneau

Le marché interne reste peu développé certes, mais le concept de produits écologiques, respectueux de la santé, de l’environnement, tend à se diffuser dans le pays. Ainsi, le consommateur argentin est, de plus en plus, à la recherche d’un système de production plus soutenable : l’agriculture biologique apparaît donc comme une alternative au système de production conventionnelle.

Avec des clients chaque fois plus préoccupés par la provenance de leurs aliments et par les conséquences que ceux-ci peuvent avoir sur leur santé et sur l’environnement, l’organique aspire à devenir un créneau rentable en Argentine.

Ses formes de commercialisation internes restent toutefois marginalisées. La vente à domicile, la vente dans les boutiques diététiques et boutiques spécialisées reste la manière la plus courante de se procurer des produits d’agriculture organique en Argentine. La vente dans les supermarchés, quant à elle, est très récente. Cependant, de nombreuses enseignes ont flairés le succès futur de ce secteur et s’y sont engouffrés : on voit fleurir des gondoles aux couleurs printanières presque dans toutes les grandes enseignes, avec un choix et un prix à la portée du consommateur argentin.

Le géant agroalimentaire chilien Jumbo, surfe sur la vogue du bio en Argentine.

Le géant agroalimentaire chilien Jumbo, surfe sur la vogue du bio en Argentine.

En ce qui concerne les produits biologiques destinés au marché interne, certains ont déjà su séduire le panier de la ménagère argentine. Parmi ceux-ci, on trouve, dans l’ordre : les légumes, les fruits, les céréales et oléagineux (comme l’avoine, le lin et le tournesol), les produits industrialisés (tel que le thé, l’herbe à maté, le sucre, l’huile d’olive, l’olive et la farine de mais).

Le vin organique, prêt à couler à flot dans les asados ?

 

S’il y a un produit phare dont peuvent se vanter les argentins, c’est bien leur délicieux vin. Avec une production de 11.778 mille hectolitres par année, l’Argentine occupe la huitième place au niveau mondial en terme de viniculture. Et pour cause, les argentins sont friands de « ce précieux élixir sacré » comme le nommait Giacomo Casanova, dans l’Histoire de ma vie. En effet, l’Argentine est arrivée onzième sur le podium de la consommation annuelle avec un record de 25 litres par an et par personne.

Pourtant, là encore, en dépit de l’intérêt croissant des consommateurs pour la production organique, le marché interne a encore de mal à se dessiner. A ce titre, le nombre de producteur selon le système biologique est invariable depuis cinq année consécutives et la quasi-totalité de leur production est destinée à l’exportation vers l’Union Européenne (68,3%) et les Etats-Unis (10,4%).

Ces parcelles écologiques équivalent à 2% de la superficie totale des vignobles argentins mais ce n’est surement qu’un début car selon Maricruz Antolin – ingénieure agronome de la cave Krontiras, située à Mendoza – « le vin organique est un des créneaux de vente les plus prometteurs en Argentine ».

Un autre référent en la matière est Gustavo Cagliore – propriétaire de la cave homonyme – lequel précise que « nous sommes en train d’observer un véritable essor du marché interne, en particulier en ce qui concerne le consommateur qui se constitue une vinothèque ou des restaurants qui s’orientent sur cette proposition ». Autrement dit, le vin organique est enclin à couler à flot lors des réunions dominicales autour d’un bon asado – ces fameux barbecues argentins ! Un seul bémol : son prix, à produire comme à l’achat. En effet, produire de manière organique impose un travail manuel, d’éventuelles pertes, du personnel qualifié et engagé, ce qui implique par conséquent, une hausse du prix à l’achat.

Scène extraite du film argentin « El asadito » de Gustavo Postiglione.

Scène extraite du film argentin « El asadito » de Gustavo Postiglione.

Le label « Produit d’agriculture organique » argentin répond-t-il aux critères européens du « bio » ?

Afin de pouvoir utiliser le logo biologique européen ou commercialiser leurs produits sous cette appellation, les agriculteurs, transformateurs et commerçants bios doivent respecter les objectifs et principes de la législation sur les produits biologiques, que ces derniers soient conçus au sein même des Etats membres ou en dehors. A ce titre, les produits organiques importés d’Argentine vers l’Union européenne respectent-ils les exigences fixées par la législation ?

Après vérification de l’équivalence du système d’inspection et des règles de production de l’agriculture organique, l’Argentine a officiellement été incluse en 1996 à la liste des pays tiers équivalents. Ainsi, l’Union européenne a reconnu le niveau satisfaisant des normes nationalement appliquées – pour les produits d’origine végétale et animale transformés ou non – mais également, la fiabilité des organismes de certification nationaux, leurs procédures et mécanismes de contrôle.

L’Argentine est donc un partenaire de privilège pour l’importation de produits organiques au sein de l’Union européenne.

Réciproquement, cette alliance soulève une problématique fondamentale. Le développement d’une filière internationale du commerce bio pose des questions en termes écologiques : si l’environnement est préservé dans la région de production, le transport des produits sur de si longue distances ne déséquilibre – t- il pas cet effet bénéfique au niveau global ?

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