Le Petit Prince atterrit en territoire otomi

 Par Eve Vaiarelli

Un chef d’œuvre de la littérature française traduit en langue indigène mexicaine : Ra zi ts’ unt’u u dängandä, un nouveau titre aux consonances poétiques.

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Source : INAH

Conte universel au succès planétaire, Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry ne cesse de franchir des frontières pour conquérir cette fois-ci les racines indigènes du Mexique avec sa traduction en hñahñu, l’une des déclinaisons de la langue indigène otomi.

A l’occasion de la commémoration du 70ème anniversaire de la mort d’Antoine de Saint-Exupéry, cette nouvelle version du Petit Prince a été présentée cet été à l’Institut National d’Anthropologie et d’Histoire de Mexico, et publiée dans un tirage initial de 2000 exemplaires.

Adapté aujourd’hui dans plus de 270 langues et dialectes, ce classique de la littérature française aux allures de conte pour enfants, occupe la place exceptionnelle de second livre le plus traduit de tous les temps, après la Bible.

Une bien belle récompense pour ce talentueux écrivain-aviateur, que d’avoir conquis tous les continents grâce au succès de son ingénu personnage, rendu immortel par son éternel périple de planète en planète et de langue en dialecte.

La naissance d’un projet de partage culturel et de préservation de langue indigène

A l’initiative de ce projet de traduction se trouve Raymundo Isidro Alavez, originaire de la région otomi du Valle del Mezquital, située dans l’Etat d’Hidalgo au Mexique. Traducteur et professeur à la Faculté d’Etudes Supérieures Acatlan de l’Université autonome de la ville de Mexico, la UNAM,  Raymundo Isidro Alavez y enseigne depuis 1999 sa langue maternelle, le hñahñu. Depuis de nombreuses années il mène un combat pour la préservation de cette langue indigène, en voie de disparition.

C’est avec émotion et passion que ce fidèle défenseur de la langue et des traditions otomi nous offre un témoignage sur ses actions et sur les motivations qui l‘ont poussé à traduire Le Petit Prince en langue hñahñu : l’une des déclinaisons de la langue otomi parlée dans sa région natale.

 « La langue hñahñu est ma langue maternelle. Les premières phrases dont je me souviens sont celles qui ont été prononcées par mes parents. J’ai tout d’abord appris à parler cette langue lorsque j’étais enfant, puis plus tard à l’écrire. Au fur et à mesure que j’avançais dans mes études j’ai été amené à m’installer dans des plus grands villages puis dans des villes où l’on parlait seulement l’espagnol. Aujourd’hui, je communique encore en hñahñu avec des personnes de ma génération », nous confie Raymundo Isidro Alavez, qui nous donne également des détails sur son combat.

INAH

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 « Il y a une quinzaine d’années, j’ai proposé au Centre de langues de la faculté d’Etudes Supérieures Acatlan de la UNAM, d’intégrer dans leur programme l’enseignement de la langue otomi, m’étant rendu compte que l’on y enseignait seulement le nahuatl (autre langue indigène mexicaine plus répandue). Ma demande a été approuvée et aujourd’hui l’on peut y apprendre le hñahñu, la langue indigène maya ainsi que 21 autres langues étrangères ».

Un conte au rayonnement planétaire qui a aujourd’hui atteint la culture indigène otomi

Sensible au style littéraire de Saint-Exupéry, le choix du Petit Prince n’a pas été un hasard pour Raymundo Isidro Alavez. Cette idée a surgi en 2010 après une rencontre avec l’ethnologue français,  Jacques Galinier, chercheur au CNRS et spécialiste des Otomis, lors d’un Congrès International sur les « Otopames » (terme qui se réfère au groupe ethnique des Otomis). A cette occasion, Raymundo Isidro Alavez nous apprend qu’il avait  donné une conférence sur l’importance de la traduction des œuvres de la littérature universelle en langue hñahñu.

Avec Le Petit Prince, Raymundo Isidro Alavez souhaite avant tout partager la sagesse de Saint-Exupéry avec les siens. Ce sont les messages d’amitié, de solidarité, de discipline, d’accès au bonheur par des plaisirs simples comme un coucher de soleil et l’envie de se questionner sur la vie et d’enquêter, que le professeur a voulu mettre en lumière et transmettre à son lectorat adulte et enfantin.

Raymundo Isidro Alavez affirme que les valeurs universelles défendues dans ce conte et leur symbolique toucheront particulièrement le peuple otomi.

« La mise en scène d’animaux et la présence de la fleur et du renard qui ont un sens symbolique très spécial dans la culture otomi, facilitera l’approche avec ce peuple », nous précise-t-il.

Il souhaite enfin conduire l’imagination des enfants otomi vers d’autres horizons et les faire rêver à travers les messages de ce conte poétique.

Raymundo Isidro Alavez a également traduit d’autres classiques de la littérature comme El llano en llamas du Mexicain Juan Rulfo, et nous expose les  quatre raisons principales qui l’encouragent à réaliser des traductions d’œuvres littéraires.

« Je fais des traductions tout d’abord pour donner de la lecture aux enfants, aux jeunes et aux adultes otomi, pour qu’ils puissent pratiquer leur langue à l’écrit et non uniquement à l’oral. Avec cette traduction je prouve que le hñahñu possède une grammaire, une phonétique et une syntaxe, ainsi que toutes les caractéristiques que peut détenir une langue. A travers ces traductions, je fais également connaître la cosmovision d’autres cultures, ce qui enrichit ma propre culture. Enfin, l’écriture est un moyen de faire perdurer la culture hñahñu».

Le public concerné est multiple ; cette nouvelle version suscitera la curiosité des collectionneurs, mais aussi de la population otomi qui pourra découvrir dans sa propre langue, les secrets de ce conte poétique et philosophique. Nouveau support pour les enseignants de cette langue indigène, cette traduction se transforme également en un objet didactique favorisant l’approche à la littérature française pour cette population autochtone.

Une culture indigène qui attise notre curiosité

Considérée comme l’une des cultures les plus anciennes du Mexique, l’ethnie otomi a connu un grand prestige à l’époque précolombienne. Leur langue a été parlée dans d’importantes cités mésoaméricaines comme Tula, également connue sous le nom otomi de Mähñem’I signifiant « le lieu avec beaucoup de personnes ».

Environ 300 000 locuteurs otomi sont comptabilisés aujourd’hui pour une population totale estimée à environ 650 000 personnes, essentiellement répartie dans les régions centrales du Mexique. L’otomi occupe la 5ème place de la langue indigène la plus parlée au Mexique après le nahuatl, le maya, le zapotèque et le mixtèque.

Drapeau de la nation otomi

Drapeau de la nation Otomi

Un labeur littéraire qui a permis la rencontre de deux cultures

Raymundo Isidro Alavez a su mener de front le dur labeur de traduction qui n’a pas été exempt de difficultés et qui s’est étendu sur une période de deux ans et demi. Afin de percevoir au mieux les nuances du conte, il s’est confronté au texte d’origine, maîtrisant la langue française, puis à des versions traduites en espagnol du Mexique et en espagnol d’Espagne, qui a été la version dont il s’est le plus approchée. Il s’est également imprégné de  plusieurs œuvres de Saint-Exupéry comme Vol de nuit, Terre des Hommes et Lettres à un otage.

« Tout l’intérêt et la difficulté de cette traduction fut qu’elle n’a pas seulement été littérale. J’ai dû comprendre les pensées de l’auteur afin que la traduction ne soit pas froide. De plus, il a fallu adapter des termes comme  « astéroïde » ou « planète » pour qu’ils coïncident avec des concepts de la culture otomi », nous concède Raymundo Isidro Alavez, qui affirme que la traduction du titre est celle qui a engendré le plus de difficultés.

Pour trouver des équivalences, Raymundo Isidro Alavez a consulté directement les membres de sa communauté et d’autres spécialistes de la langue otomi. C’est ensemble qu’ils ont trouvé les meilleures options de traduction. Le Petit Prince est alors devenu Ra zi ts’ unt’u u dängandä, « El muchachito gran jefe », que l’on peut traduire littéralement par « le petit garçon grand chef ».

De futurs projets de partage franco-otomi en perspective ?

Il semblerait que Le Petit Prince ne soit pas la seule œuvre de la littérature française qui entrera en contact avec le peuple otomi. Raymundo Isidro Alavez nous dévoile qu’un second projet a déjà germé dans son esprit.

« L’Etranger d’Albert Camus sera la deuxième œuvre de la littérature française que je vais traduire en hñahñu, j’ai déjà sa version française dans ma bibliothèque ».

Nous affirmant également qu’il existe une grande variété de contes otomi transmis oralement, et qu’il espère un jour trouver le temps de les rassembler dans un recueil et de les faire connaître aux lecteurs français et d’autres nationalités.

 

Son enthousiasme inébranlable ne cesse de souligner sa volonté de faire vivre la langue et la culture otomi, et de faire perdurer son envie de partage franco-otomi.

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