Regain de violence au Mexique : l’affaire des disparus d’Iguala

Par Hélène Bennès

L’affaire de la disparition des 43 étudiants d’Iguala, dans l’Etat de Guerrero continue d’ébranler le Mexique. Après plus d’un mois de recherches, l’annonce de la découverte des restes calcinés des étudiants n’a pas calmé l’opinion publique, bien au contraire. Retour sur la « crise nationale » que traverse actuellement le Mexique.

 Le 26 septembre dernier, les étudiants de l’école normale d’Ayotzinapa dans l’Etat de Guerrero organisèrent une manifestation dans la ville voisine d’Iguala afin d’obtenir des subventions.

Suite à la manifestation, les forces de l’ordre accompagnées d’hommes armés en civil ont ouvert le feu sur les autobus qui ramenaient les étudiants chez eux. Le bilan est de 6 morts et 25 blessés. De plus, plusieurs témoins assurent avoir vu des dizaines d’étudiants emmenés de force dans des voitures de police. Suite à ces échauffourées, 43 d’entres eux furent portés disparus.

Quelques jours plus tard, deux individus faisant partie du cartel Guerreros Unidos, une ramification de l’organisation criminelle des frères Beltran Leyva sont arrêtés après une fusillade. Les deux hommes appréhendés affirment avoir tué 17 des 43 étudiants disparus. Selon leurs témoignages, les policiers municipaux auraient remis les étudiants au cartel juste après leur enlèvement.

Le 4 octobre, la découverte de 28 corps calcinés dans cinq fosses communes aux alentours d’Iguala fait craindre le pire. Néanmoins, d’après le Procureur Général de la République Jésus Murillo Karam, les tests ADN ont confirmé qu’aucun des étudiants disparus ne se trouvait parmi les 28 corps découverts. Cette déclaration fut cependant contredite quelques jours plus tard par le Père Alejandro Solalinde – Prix Mexicain des Droits de l’Homme en 2012 pour son action en faveur des migrants – qui assure avoir recueilli des témoignages « de confiance » attestant que les étudiants auraient effectivement été brulés vifs.

Suite aux événements du 26 septembre, les autorités mexicaines ont dépêché quelques 10 000 éléments des forces de l’ordre dans l’Etat de Guerrero. Depuis un mois et demi, plusieurs fosses communes ont été découvertes, et de nombreux membres présumés des Guerreros Unidos ont été appréhendés ou abattus. Le maire d’Iguala, José Luis Abarca Velasquez et son épouse Maria de los Angeles Pineda Villa, accusés d’avoir commandité la répression du 26 septembre et d’êtres liés aux narcotrafiquants ont finalement été arrêtés le 4 novembre après plus d’un mois de cavale.

Cette affaire tragique a mis le pays en ébullition. La date de la disparition des 43  d’Ayotzinapa coïncide douloureusement avec les commémorations du massacre de Tlatelolco du 2 octobre 1968 où des centaines d’étudiants trouvèrent la mort. Dans un contexte de paranoïa anti-communiste et à quelques jours de l’ouverture des Jeux Olympiques, les autorités avaient donné l’ordre d’ouvrir le feu sur 8000  manifestants rassemblés sur la Place des Trois Cultures à Mexico. Ce massacre reste encore aujourd’hui le symbole de l’impunité du Mexique contemporain et représente une plaie ouverte au sein de la mémoire collective.

Depuis le 26 septembre, des manifestations monstres ont eu lieu dans tout le pays, exigeant à la fois le retour des disparus et que lumière soit faite sur cette affaire. Certaines manifestations ont parfois dégénérées, des heurts ont eu lieu entre les manifestants et les forces de l’ordre. Le siège du gouvernement fédéral du Guerrero a d’ailleurs été incendié et le gouverneur  contraint à la démission. La population  dénonce de plus la lenteur et l’incapacité des pouvoirs publics à retrouver les étudiants.

Manifestation du 16 octobre à Mexico pour les disparus d’Iguala.

Manifestation du 16 octobre à Mexico pour les disparus d’Iguala. Proyecto Ambulante.org

UN PAYS EN PROIE A UNE VIOLENCE STRUCTURELLE

Au-delà de l’onde de choc provoquée dans tout le pays, cet événement macabre interroge les liens entre politique et narcotrafic, la corruption des autorités et l’utilisation de méthodes telles que la disparition forcée ou les exécutions sommaires au nom du maintien  de « l’ordre public ».

Depuis 2006 et la mise en place de la guerre contre le narcotrafic, le Mexique a sombré dans une  nouvelle spirale de violence. Selon l’Institut National de Statistiques et Géographie (INEGI) et sur la base de la tendance enregistrée en 2012, on estime à environ 120 000 le nombre de victimes dues à la guerre contre le crime organisé entre 2006 et 2012. Le Mexique connait aussi une recrudescence des disparitions forcées. Le gouvernement du président Peña Nieto a reconnu en février 2013 que plus de 26 000 personnes avaient été portées disparues depuis 2006.

Le Mexique est actuellement en situation de crise humanitaire et de crise sécuritaire. La militarisation excessive du pays dans ce contexte de lutte contre le crime organisé a engendré une répression systématique des mouvements sociaux, des journalistes ou des défenseurs des droits de l’Homme et une stigmatisation des mouvements étudiants. La violence d’Etat et la culture de l’impunité qui caractérisent le Mexique  accentue encore cette tendance.

L’Etat de Guerrero reste l’une des régions les plus pauvres du Mexique, une zone périphérique abandonnée par un pouvoir de plus en plus centralisé. A cette précarité économique et sociale s’ajoute l’héritage de la « guerre sale » des années 1960/1980. L’Etat de Guerrero fut le plus touché par les assassinats politiques et les disparitions durant cette période. Environ 600 personnes y sont répertoriées comme disparues sur un total de 2000 pour le Mexique et à l’heure d’aujourd’hui, très peu de corps furent découverts. Les mesures contre insurrectionnelles de la « guerre sale » ont donné naissance à des guérillas locales visant à la lutte contre l’oppression, la misère et l’exploitation. Le plus emblématique de ces mouvements révolutionnaires fut celui du guérillero Lucio Cabañas, issu lui-même de l’école normale d’Ayotzinapa.

Les nouvelles mesures antisubversives mises en place après le soulèvement zapatiste de 1994 ont provoqué une nouvelle vague de violence dans le sud du pays et la création de nouvelles guérillas contemporaines telles que l’EPR1. Entre 1988 et 2003, environ 600 assassinats et disparitions à caractère politique furent répertoriées au Guerrero, la majorité des victimes étant des membres du parti politique PRD2, des activistes sociaux ou des membres des groupes armés opérant dans la région.

L’Etat de Guerrero reste un bastion de protestation, et l’école normale d’Ayotzinapa est connue pour être un foyer de contestation politique revendiquant l’héritage révolutionnaire de Lucio Cabañas. Selon l’historien Ludovic Bonleux, « les assassinats politiques n’ont pas cessés au Guerrero ces dernières années, ils ont simplement été camouflés par la guerre contre les narcotrafiquants ».

LA CONFERENCE DE PRESSE QUI MET LE FEU AUX POUDRES

Dans ce contexte, l’affaire des disparus d’guala représente l’affaire de trop. Suite à l’arrestation du maire d’Iguala et de son épouse et face aux pressions de la population, le Procureur Général de la République a présenté les conclusions préliminaires de l’enquête lors d’une conférence de presse à Mexico, le 7 novembre dernier. Selon Jésus Murillo Karam, il semblerait que les étudiants aient été remis par les policiers municipaux à des membres des Guerreros Unidos, qui les auraient séquestrés, assassinés puis brulés dans une décharge publique proche de la ville d’Iguala. Les restes calcinés auraient ensuite été répartis dans des sacs poubelles et jetés dans une rivière. Si les conclusions de l’enquête semblent considérer que les restes retrouvés sont bien ceux des étudiants, juridiquement parlant, ces derniers demeurent sous le statut légal de disparus. Les examens ADN devraient confirmer ou réfuter cette hypothèse.

Cette déclaration officielle n’a cependant pas calmé la population mexicaine, excédée par la violence, la corruption et l’impunité qui gangrène le pays. Les proches des disparus refusent les conclusions partielles de l’enquête, considérant que tant qu’il n y aura pas de preuves irréfutables, ils continueront à exiger le retour de leurs enfants vivants. Ils accusent de plus le gouvernement de les « torturer de manière éhontée », et pour certains demandent la démission d’Enrique Peña Nieto. Des manifestations de plus en plus violentes ont eu lieu ces derniers jours au Guerrero, l’aéroport d’Acapulco est en état de siège et le Parlement a été incendié.

La petite phrase « maladroite » prononcée par le Procureur de la République en clôture de la conférence de presse du 4 novembre (no más preguntas, ya me cansé : plus de questions, je suis lassé) a enflammé les réseaux sociaux. Le quotidien La Jornada du 11 novembre titre « Enrique Peña Nieto doit s’en aller, la dictature est devenue imparfaite » et établit un parallèle entre les derniers événements mexicains et les printemps arabes ou les révolutions de couleurs européennes.

Lors d’une interview pour CNN Mexico, José Miguel Vivanco, le Président de la Division Amériques de Human Rights Watch, a qualifié la réaction des autorités mexicaines vis-à-vis de la disparition des 43 étudiants de « pauvre » et de « lamentable ». Selon Vivanco, « la règle au Mexique reste l’impunité et le cas d’Iguala est d’une gravité extrême, mais aussi un symptôme de la crise profonde que traverse le Mexique en matière de droits de l’Homme ». Il a aussi exprimé ses doutes concernant la « tendance qu’ont les détenus au Mexique à confesser leurs crimes et les résolutions faciles qu’ont pu établir les autorités, dans d’autres cas, à partir de ce type de déclarations ». « La méfiance des mexicains concernant les enquêtes des autorités est donc parfaitement compréhensible », a-t-il ajouté en guise de conclusion.

NOTES

EPR1: Ejército Popular Revolucionario, guérilla marxiste.

PRD2: Parti de la Révolution Démocratique.

 

POUR ALLER PLUS LOIN

Courier International, 21 octobre 2014, « Mexique : Les étudiants disparus auraient été brûlés vifs ».

La Jornada, 18 octobre 2014,“Agentes del Estado, secuestradores de estudiantes: Alejandro Solalinde”.

La Jornada, 11 novembre 2014, “EPN debe irse. La dictadura se volvió imperfecta”.

Le petit journal.com, 21 octobre 2014, « Etat du Guerrero – Des « desparecidos » aux « levantados », un demi siècle de disparitions forcées ».

Arestigui-Noticias, 7 novembre 2014, “Los quemaron 15 horas, con lena, diesel, llantas, plástico-PGR”.

CNN México, 6 novembre 2014, “La situación de derechos humanos en México es « crítica », alerta HRW”.

REVISTA PROCESO El otro drama: ¿De quién son los cuerpos que no son de los normalistas de Ayotzinapa http://www.proceso.com.mx/?p=387925

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