Afro-Brésil : Le pays du métissage dans l’embarras de ses racines africaines

Par Tanya Zimmermann

Le patrimoine africain s’inscrit au fondement de la construction de l’identité brésilienne. Mais dans ce pays complexe, métissage et racisme s’entrecroisent et structurent l’organisation de la société.

 Le 23 octobre dernier, le Museu Afro Brasil (Musée Afro Brésil, MAB), situé dans le parc Ibirapuera de São Paulo, a fêté son dixième anniversaire. Il a pour objectif de mettre en avant « la perspective africaine dans la formation du patrimoine, de l’identité et de la culture brésiliennes, en célébrant la mémoire, l’histoire et l’art brésiliens et afro-brésiliens ». Les 11 000 m² de ce bâtiment moderne dessiné par Oscar Niemeyer, abritent une collection de 6 000 pièces datant du  XVIIIe siècle à nos jours : objets du temps de l’esclavage, costumes rituels des religions afro-brésiliennes et œuvres d’art actuelles. Le MAB a été créé à partir de la collection personnelle de l’artiste plastique brésilien Emanoel Araújo, fondateur et actuel curateur du musée, après plusieurs tentatives infructueuses, m’a expliqué la chargée de programmation culturelle Sandra Mara Sales lors d’une entrevue réalisée en juin dernier. Le musée est finalement créé en tant qu’institution publique en 2004, avec le financement du secrétariat d’Etat de la Culture de l’Etat de São Paulo, soit un an après la promulgation de la Loi n° 10.639 du 9 janvier 2003, qui rend obligatoire « l’enseignement sur l’histoire et la culture afro-brésilienne et de l’Afrique » dans l’enseignement public.

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Extérieur du Museu Afro Brasil et costumes rituels  représentant les orixas du candomblé Crédit : Museu Afro Brasil.

Extérieur du Museu Afro Brasil et costumes rituels
représentant les orixas du candomblé
Crédit : Museu Afro Brasil.

Une réalisation emblématique, tant l’héritage de l’Afrique se lit, au Brésil, sur les visages et dans des éléments fondamentaux de la culture du pays, tels que la religion, la musique et la danse. Il faut dire que 4 millions d’esclaves ont été envoyés par le Portugal entre le XVIe et le XIXe siècles, faisant aujourd’hui du Brésil le deuxième pays noir du monde après le Nigeria. Sa population est composée à 50,6% d’afrodescendentes (personnes nées hors d’Afrique ayant des ancêtres originaires du continent), autrement dit un Brésilien sur deux est noir ou métis.

Les esclaves noirs issus de tribus de langue yoruba du Bénin, de tribus bantoues d’Afrique centrale, mais aussi de Guinée, Angola et Mozambique, ont perpétué leurs coutumes et traditions religieuses dans la colonie. Ils ont progressivement associé leurs divinités (les orixas) avec les saints du catholicisme, et le mélange des rites a formé par syncrétisme les religions afro-brésiliennes, telles que le candomblé, l’umbanda, et le tambor de mina. Ces religions afro-brésiliennes se manifestent dans la vie de tous les jours : une barquette d’arroz-feijão (riz-haricots noirs, base de l’alimentation brésilienne) laissée dans la rue, comme « nourriture pour les esprits », des groupes de carnaval défilant avec des costumes représentant les orixas… De même, la samba est née au XVIe siècle chez les esclaves de l’Etat de Bahia, sous forme de danse en ronde au rythme de couplets et refrains accompagnés par des battements de mains et des percussions, avant de devenir un des symboles majeurs de la culture brésilienne.

Tenues rituelles du candomblé à Salvador de Bahia Crédit : Conexão Jornalismo

Tenues rituelles du candomblé à Salvador de Bahia
Crédit : Conexão Jornalismo

Ainsi, les esclaves ont incontestablement contribué à forger l’identité brésilienne, cependant leur héritage est implicite, mal connu et rarement mis en valeur. L’esclavage demeure un chapitre sensible de l’histoire brésilienne, clos de manière expéditive par la Lei Áurea (Loi d’Or) du 13 mai 1888, qui déclare l’abolition sans prévoir de réparation ni d’intégration sociale pour les anciens esclaves. De la même façon, le mythe de la « démocratie raciale », théorisé dans les années 1930 par Gilberto Freire et fondateur de l’identité brésilienne, postule la coexistence pacifique des blancs, des noirs et des indiens dans une société égalitaire, mais sans prendre en compte les spoliations subies par ces deux groupes.

Ce n’est donc pas un hasard si la pauvreté est noire au Brésil : les noirs et les métis représentent la moitié de la population mais plus des deux tiers des pauvres et des indigents. On croise peu d’étudiants noirs à la USP (Universidade de São Paulo), et dans l’enseignement supérieur en général. A la télévision, les noirs sont absents des publicités et des novelas mais omniprésents dans les thématiques sur les inégalités sociales, la discrimination à l’embauche ou les sordides faits divers policiers du journal télévisé. Idem en politique, avec seulement 10% des députés brésiliens noirs, un seul sénateur et une seule ministre dans le gouvernement de Dilma Roussef, et encore, confinée au portefeuille de l’Egalité Raciale.

Pour Joaquim Barbosa, afrodescendente et président de la Cour suprême nationale, le Brésil est « un pays dont le racisme est latent, pas explicite ». Il se manifeste indirectement, par des regards, des attitudes, mais le tout dans une sorte de cordialité entendue, de bienséance. Comme le souligne Chantal Rayes, « les concierges d’immeuble voient fort bien qui est blanc et qui ne l’est pas. Ils savent qui envoyer par l’ascenseur de service, celui des domestiques, de couleur dans leur écrasante majorité ». La couleur de peau reste une question délicate pour les Brésiliens, comme le montre une étude de l’IBGE (Instituto Brasileiro de Geografia et Estatística, l’Insee brésilien) des années 1970, où les Brésiliens, invités à déclarer leur propre couleur de peau, avaient répondu par une palette de 136 teintes, telles que « cor-de-ouro » (couleur d’or), « queimada-de-praia » (bronzée de plage), ou encore la bien plus significative « puxa-para-branco »  (tendant vers le blanc).

Manifestations pour l’application des quotas à  l’Universidade de São Paulo Crédit : PCO.

Manifestations pour l’application des quotas à l’Universidade de São Paulo
Crédit : PCO.

Dès 1995, le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso reconnait l’existence du racisme au Brésil, nomme le premier ministre noir de l’histoire du pays et créé la Journée de la Conscience Noire en date du 20 novembre. En plus de la loi sur l’enseignement obligatoire de l’histoire et de la culture afro-brésiliennes, le gouvernement de Lula met en place en 2003 une politique de quotas dans les universités fédérales, les seules à garantir un bon niveau d’enseignement mais accessibles uniquement par concours (ce qui favorise ceux qui ont eu les moyens d’aller au lycée privé). Cette mesure a suscité une vive réactions, entre manifestations en faveur de l’application des quotas raciaux (notamment à la USP), et oppositions à la faveur du principe d’égalité des chances au concours. La Cour suprême a mis fin à la polémique en déclarant les quotas raciaux constitutionnels en 2012. Ils sont depuis 2013 obligatoires dans les universités fédérales, selon des proportions qui mélangent critères raciaux et critères sociaux. Plus récemment, le gouvernement de Dilma a fait voter une loi qui réserve un quota de 20% des places dans les concours de l’administration fédérale aux afro-descendants.

Mais la lutte contre le racisme au Brésil passe aussi par des réappropriations symboliques, telles que l’affirmation en tant que negros (noirs) ou pretos (nègres), ou encore une musique hip hop et reggae qui parle des racines africaines du Brésil des « enfants de la diaspora », comme celle de Uale Figura, membre du collectif de reggae Africa Mãe do Leão à São Paulo.

Membres du collectif de reggae Africa Mãe do Leão.  Crédit : ©RASFilms - André Freitas.

Membres du collectif de reggae Africa Mãe do Leão.
Crédit : ©RASFilms – André Freitas.

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