Périls pour les mineurs de Potosí

Par Florent Sourisseau

Au mois de juillet dernier, le gouvernement bolivien a décidé de fermer les mines  du Cerro Rico situées au-dessus de 4400 mètres d’altitude. Après 500 ans d’exploitation d’argent, d’or et d’étain, la célèbre montagne qui incarne la destinée des mines de Potosí met terme à une partie de ses activités.

Los Tiempos

Le Cerro Rico . Photo: Los Tiempos

Le patrimoine doit-il prévaloir sur les ressources économiques ? C’est en tout cas ce que défend l’UNESCO. En effet, 27 ans après avoir inscrit le Cerro Rico au patrimoine mondial de l’humanité, l’institution a décidé de le classer en « situation à risque ». “Il existe un danger considérable que meurent des ouvriers, suite à l’effondrement de tunnels », souligne l’organisme des Nations Unies à propos de la célèbre montagne bolivienne. Un avertissement que le gouvernement bolivien juge convaincant, puisqu’il a annoncé dès juillet dernier la prochaine fermeture des mines situées au-dessus du seuil de 4400 mètres d’altitude.

Une décision aux conséquences néfastes pour les quelques 1500 travailleurs qui parcourent les nombreuses galeries, creusées dans la cime de celle qui figure sur le drapeau national. C’est ce qu’explique Gregorio Alave au New-York times, « Ce qui nous inquiète, c’est de nous en aller, de partir loin en laissant nos familles ici », avant de continuer « Nous devrons nous battre avec le gouvernement pour être transférés dans de bonnes mines ».

Un gisement inépuisable

Mais c’est l’activité de l’ensemble des 30 coopératives à la recherche de minerais qui est questionnée. En effet, ce sont près de 12 000 ouvriers qui continuent d’alimenter la fourmilière humaine qui a pris refuge dans la montagne. Selon l’économiste Rubén Ferrufino Goitia, la cessation des exploitations d’argent serait désastreuse pour l’économie locale. Avec un dixième des citadins qui travaille dans ces mines, celles-ci procurent environ 400 millions de dollars annuels à la ville. Un danger qui concerne le département tout entier, dont les minerais constituent 90% des exportations. Sans compter que la région côtoie l’un des indices de pauvreté les plus élevés du pays. En d’autres termes, une manne financière qui est loin d’être négligeable.

Daniel Burgui Iguzkiza

Photo: Daniel Burgui Iguzkiza

D’autant plus, que comme l’affirme à l’AFP Carlos Colque, gérant de la Comibol[1][2] de Potosí « les réserves du Cerro peuvent encore surpasser un siècle d’exploitation». Symbole de l’enrichissement colonial de la couronne espagnole, les mines de Potosi ont livrés jusqu’à aujourd’hui 60000 tonnes d’argent. Ce qui fait dire à l’historien étasunien Jack Weatherford, qu’elle «fut la première cité du capitalisme, en tant que fournisseur de son élément principal». Pour Vacaflores, ingénieur minier cité par le New-York Times. « Si le gouvernement avait administré la montagne de façon rationnelle, sous l’œil des techniciens, ce débat n’aurait pas lieu aujourd’hui. Mais les gens y ont trouvé de l’argent, alors ils ont extrait, et extrait toujours plus»

Une condition ouvrière séculaire

Le débat qui se cristallise sur le Cerro Rico entre patrimoine culturel et vivier économique éclipse une autre réalité intrinsèquement liée à la destinée de la montagne. Dans les plusieurs centaines de kilomètres de tunnels qui sondent encore aujourd’hui les entrailles du sol potosino, les conditions de travail des mineurs sont particulièrement brutales. Ici, on assiste à la réminiscence des vies esclaves qui ont participé à la renommée du site. Accompagnés de températures qui peuvent atteindre les 45°, les ouvriers ne sont pas à l’abri des nombreux accidents liés à la vétusté des installations. Chaque année, plusieurs centaines de travailleurs y perdent leur vie, victimes   d’éboulements, d’explosions ou bien encore d’asphyxie. La silicose, ce mal des poumons incurable fréquent chez les habitants du monde souterrain, n’est pas étrangère à l’espérance de vie diminuée des abusés de Potosi, qui ne dépasse guerre les 40 ans.

Viajar Ahora

photo: Viajar Ahora

Surtout pour ceux qui explorent le cœur de la montagne depuis leur enfance. On estime ainsi que 150 adolescents endurent toujours l’activité physique nécessaire à l’extraction quotidienne des 5000 tonnes de matériaux composites. Si la majorité d’entre eux ont entre 15 et 17 ans, les plus jeunes n’ont pas la moitié de leur âge. Ici, à Potosi, il semble que la pauvreté rime avec solidarité. En témoigne Basilio Vargas, 14 ans, protagoniste principal du documentaire intitulé La Mine du diable « Si j’avais un père, je n’aurais pas à travailler, si j’avais un père, je ne serais pas ici dans la mine, je serais à l’école. Mais ceci est une supposition ».

L’empreinte du quotidien

En effet, c’est la vie entière de Potosí qui s’articule autour des opérations minières. Pour Ferrufino, près de la moitié de la vie économique de la ville est liée à l’extraction. Une dépendance qui se lit dans le quotidien des habitants, dont le marché expose dynamites, pioches et casques. Mais dont la marque se reflète également dans le développement de l’hôtellerie et des agences d’excursion. À l’époque du tourisme de masse, le regard des visiteurs vient côtoyer le sort des damnés de la terre. Plusieurs entreprises offrent leurs services depuis le centre-ville, afin que les voyageurs partagent pour un instant la vie des ouvriers. Pour un instant seulement ! Elles en profitent pour inviter leurs clients à distribuer des fournitures de travail. Feuilles de coca, alcool, dynamite et mèches  escortent la visite. Dont une partie sera pourvue au Tío, l’esprit de la montagne qui protège les mineurs, dans leur difficiles conditions de labeur.

À 4200 mètres d’altitude, dans la ville la plus haute du monde, le temps paraît s’être figé depuis l’arrivée des conquistadors. Si l’exploitation du Cerro Rico avait commencé de façon modérée sous l’administration inca, les Espagnols ont forgé la destinée de la montagne. Là-bas, à Potosí, l’héritage d’une entreprise séculaire persiste à écrire le quotidien de la ville.


[1]Corporación Minera de Bolivia. Compagnie étatique qui accorde les droits d’exploitation des mines aux entreprises privées, nommées coopératives.
[2]Carlos Colque a dirigé la COMIBOL jusqu’en juillet dernier.
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