Semences certifiées : faut-il en prendre de la graine ?


Par Jeanne Phelippeau

Personne ne pourrait imaginer qu’un gouvernement soit capable de jeter des tonnes de nourriture parfaitement consommable à la poubelle. C’est pourtant ce qu’il s’est passé en 2011, à Campoalegre, municipalité colombienne située au sud-ouest du pays. A l’heure où 5 millions de colombiens souffrent de malnutrition, le documentaire de Victoria Solano nous dévoile des images choquantes de tractopelles détruisant 77 tonnes de riz. Comment une telle montagne de céréales a-t-elle pu être détruite ? Retour sur la Résolution 970.

jeanne

Le Traité de Libre Commerce (TLC) entre la Colombie et les États Unis, approuvé en 2011 par les  deux gouvernements a pour objectif de renforcer les échanges commerciaux entre les deux pays. La Colombie faisant ainsi des États Unis un de ses principaux partenaires. Le ministre colombien de l’agriculture a d’ailleurs souligné les avantages d’un tel traité, qui offre au pays, un marché potentiel de plus de 314 millions de consommateurs étasuniens. Cependant, selon Victoria Solano, derrière les bénéfices en terme de commerce extérieur, cet accord oblige implicitement le gouvernement colombien à modifier la législation encadrant l’agriculture. C’est ainsi que l’Institut Colombien de l’Agriculture (ICA) promulgue la résolution 970, établissant les conditions requises pour la production, le conditionnement, le commerce extérieur, la vente et l’utilisation des semences. Cependant pour certain, comme Teresita Beltran, directeur de l’ICA, il n’y aurait pas de lien direct entre le TLC et cette résolution dans la mesure où celle-ci répond à des normes antérieures.

Un des principaux enjeux de cette résolution serait selon l’ICA d’améliorer les normes phytosanitaires du secteur agricole, en contraignant les agriculteurs à utiliser des semences « certifiées ». En d’autre termes, cette directive pénalise les agriculteurs qui utiliseraient leurs propres semences, appelées également semences « criollas », mettant ainsi fin à des pratiques agricoles ancestrales. De la même manière, cette loi interdit aux paysans de ressemer leurs graines une année sur l’autre et elle leur prohibe également d’échanger, d’offrir, de vendre ou d’inter changer des semences à une tiers personne.

Seulement 8% des semences certifiées en Colombie appartiennent à des entreprises colombiennes

L’ICA est l’organe en charge d’autoriser qu’une semence soit « certifiée » ou non. Pour que les semences soient reconnues en tant que telles, elles doivent répondre à des normes particulières qui s’avèrent très peu accessibles aux petits et moyens agriculteurs. Selon l’ICA, les semences doivent être : « neuves, homogènes et stables ». De ce fait, ce processus de « certification » profitent d’une certaine manière aux grandes entreprises internationales telle que Monsanto, Syngeta et Dupont, qui ont quasiment le monopole mondial des semences puisque à elles seules, elles contrôlent 47% du marché. En effet, selon Victoria Solano, seulement 8% des semences certifiées en Colombie appartiennent à des entreprises colombiennes. Autrement dit, les semences qui autrefois n’avaient pas de propriétaire à proprement parler, se retrouvent aujourd’hui sous le joug de normes répondant au principe de « brevetabilité du vivant ».

Mais finalement comment le gouvernement peut savoir que les agriculteurs respectent bien ces nouvelles prérogatives ? Et bien l’ICA a le droit de s’introduire au sein de toute parcelle agricole et d’effectuer des inspections afin de vérifier que les nouvelles normes soient bien respectées. Dans le cas contraire, cet organisme est en droit de réaliser des destructions de semences mais également des confiscations d’aliments, qui seraient susceptibles d’être utilisés en tant que semence. En 2012, l’ICA a par exemple confisqué 2 793 tonnes de semences de riz, car elles ne respectaient pas les réglementations en vigueur. Cette nouvelle loi, criminalise les agriculteurs, puisque dans le cas d’un non-respect, ces derniers peuvent encourir à des amendes mais également à des emprisonnements pouvant aller de 4 à 8 ans de prison.

Cependant, les avis sont partagés quant à l’efficacité productive de ce nouveau modèle. Pour Juan Manuel Monroy, directeur de l’Association Colombienne de Producteurs de Semences, la résolution comporte des avantages pour les agriculteurs puisque les semences certifiées permettraient une meilleure productivité. Mais pour d’autre comme Felipe Otalora, la productivité de ce nouveau modèle s’avère restreinte dans la mesure où ces semences « certifiées » ne sont souvent pas adaptées aux conditions climatiques, culturelles et productives des agriculteurs. Felipe Otalora, agriculteur de Campoalegre a suivi à la lettre la nouvelle procédure, en achetant des semences certifiées et en appliquant les produits d’entretien qu’elles nécessitent. Toutefois, sa production n’a pas atteint le niveau espéré puisqu’elle a même diminué.  De plus, ce dernier souligne que les semences certifiées sont plus coûteuses, non seulement parce qu’elles coûtent deux à trois fois plus cher que les semences traditionnelles mais également parce qu’elles nécessitent l’achat de nouveaux matériels et pesticides.

30 familles possèdent aujourd’hui 46% des terres

On relève également un manque crucial de communication de l’ICA auprès des agriculteurs quant à l’existence de la Résolution 970. Dans de nombreux cas, les agriculteurs n’avaient même pas été informés de la modification de la loi : selon Juan Guillermo Rodriguez, directeur de « Campoalegre noticias » (journal local), l’ICA n’a jamais réalisé de réunions pour socialiser les agriculteurs avec leurs nouveaux droits. Le cas de Campoalegre est révélateur puisque l’ICA arrive dans la municipalité pour se saisir des semences, sans même que les agriculteurs aient pu savoir que leurs semences étaient désormais interdites.

Dans un pays où une réforme agraire se fait attendre, puisque 30 familles possèdent aujourd’hui 46% des terres, la résolution 970 ne semble pas améliorer la situation des petits et moyens agriculteurs. En effet, la (bio)diversité de la production agricole apparaît comme mise à mal par une résolution tendant à faire disparaître les semences ancestrales au profit de grandes multinationales comme Monsanto.

Le néo-libéralisme semble s’être ancré jusque dans les campagnes colombiennes, en imposant une logique de privatisation des semences, ce qui ne semblent faire l’unanimité au sein des agriculteurs, peut être a raison puisque comme le disait Henri Kissinger en 1974 : « Contrôlez l’approvisionnement alimentaire et vous contrôlerez les peuples. »…

Pour aller plus loin
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s