L’homme qui rendait les morts plus vivants que jamais

 Par Flore Horras

El Día de los muetos (« le jour des morts ») a lieu chaque année au Mexique, entre le 31 octobre et le 2 novembre. La mort y est célébrée à travers une esthétique tout à fait particulière, symbolisée par la Calavera Catrina, ce fameux squelette féminin paré de riches habits et d’un grand chapeau fleuri. Si cette représentation de la mort est mondialement célèbre, on connaît mal celui qui lui donna la vie. Revenons donc sur l’étrange destin de José Guadalupe Posada, un illustrateur inconnu devenu père d’une esthétique…à son insu !

La vie de José Guadalupe Posada a commencé en 1852 dans la ville de Aguascalientes, au Mexique. A l’âge de 19 ans, le jeune « Don Lupe » devient imprimeur, puis graveur et illustrateur, et ce jusqu’à sa mort à l’âge de 61 ans. En 1890, alors qu’il travaillait pour des journaux à sensation et de petites maisons d’édition, il rencontra l’imprimeur – éditeur Antonio Vanegas Arroyo, celui qui le rendra célèbre par la suite. Antonio Vanegas Arroyo lui permit en effet de publier une quantité incroyable de petites feuilles volantes dans ses journaux. Posada y représenta des images pieuses, mais aussi des cartes amoureuses, des calendriers, des illustrations de chansons populaires etc. Chroniqueur de la vie quotidienne, témoin du passage du XIXe au XXe siècle, Posada grava dans l’Histoire de petits récits de vie aux thématiques variées, depuis les grandes catastrophes jusqu’aux petites histoires d’amour, en passant par les miracles, les crimes, les récits patriotiques, les scandales,   les incendies, les prophéties etc.

Crédit : Virtualvallarta.com

Calavera Catrina, de José Guadalupe Posada (1913) Virtualvallarta.com

Mais Posada est surtout connu et reconnu pour la façon dont il a mis en scène les figures mortifères typiques de l’esthétique populaire mexicaine, dont sa célèbre Calavera Catrina. Selon l’historien Agustín Sánchez González – dans Posada, El juego de la vida, 2013 – les interprétations divergent quant aux sources d’inspiration de l’artiste. D’après certains auteurs, l’œuvre de Posada découlerait de son attrait pour les cosmogonies préhispaniques, et plus particulièrement pour leur façon de figurer la mort. Posada se serait ainsi placé en garant de cultures indigènes parfois dénigrées ou mises de côté dans la société mexicaines. D’autres affirment en revanche que Posada fut traumatisé dans son enfance par un contexte instable et violent, affirmant notamment qu’il aurait vécu à proximité d’un cimetière où il aurait passé une grande partie de son temps. Cela l’aurait poussé à mettre en scène la mort de manière systématique dans ses œuvres. Des analyses davantage historiques considèrent enfin que de nombreuses illustrations de ce genre esthétique avaient vu le jour avant Posada, notamment avec la création du journal El Calavera en 1847. Posada ne serait donc qu’un des éléments d’une dynamique historique et esthétique déjà en marche depuis longtemps.

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Jarabe de ultratumba, de José Guadalupe Posada (1910) Aguascalientes.gob.mx

Quoiqu’il en soit, ces squelettes aux parures et aux comportements humains permirent à Posada de faire une satire de la vie sociale de ses contemporains au moyen de l’image, dans un contexte où la majorité de la population était analphabète. La plus célèbre de ces calaveras (littéralement « crâne » ou « squelette »), initialement appelée Calavera Garbancera, fut gravée et publiée en 1912 dans la revue El Jicote, aux premiers jours de la Révolution mexicaine. La Calavera Garbancera représenterait alors une partie de la population indigène qui s’était enrichie lors de la dictature soudainement déchue, délaissant ses coutumes et ses costumes traditionnels au profit des modes vestimentaires européennes.

Diego Rivera, « Sueño de una tarde dominical en la Alameda Central ». Crédit : News.urban360.com.mx

Sueño de una tarde dominical en la Alameda Central, de Diego Rivera (1946-1947). Crédit : News.urban360.com.mx

Crédit : Kena.com

Diego Rivera (enfant), Calavera Catrina et José Guadalupe Posada, au centre de Sueño de una tarde dominical en la Alameda Central, de Diego Rivera (1946-1947) Kena.com

Trente ans après que Posada eut gravé cette Calavera Garbancera, Diego Rivera peignait les figures mythiques de l’histoire du Mexique, dans son mural intitulé Sueño de una tarde dominical en la Alameda Central (« Songe d’un dimanche après-midi dans le parc de l’Alameda »). Au centre de cette œuvre, le spectateur découvre Diego Rivera, enfant, accroché à la main d’un squelette féminin au sourire crispé, la Garbancera. Que Diego Rivera décida de rebaptiser Catrina. À la droite de cette dernière se trouve un petit homme moustachu et bedonnant, un certain José Guadalupe Posada, qui lui tient le bras. En plaçant le petit graveur jusqu’alors méconnu au centre de l’une de ses œuvres les plus diffusées au Mexique et dans le monde, Rivera mettait ainsi Posada aux côtés des plus grands récits et personnages historiques. En récupérant sa CalaveraGarbancera devenue Catrina – il faisait de Posada le héraut d’une critique acerbe de l’aristocratie contemporaine.

Pour comprendre l’ampleur du « phénomène Posada » dans l’esthétique de la mort et dans les mentalités, Agustín Sánchez González propose également de considérer ses liens avec le courant surréaliste. Il estime que l’œuvre de Posada exprime parfaitement le regard porté par André Breton sur le Mexique dans son article « Recuerdo de Mexico » paru en 1938. Le théoricien français du surréalisme dépeint en effet la capacité de ce pays à concilier la vie et la mort ; son aptitude à orchestrer de splendides jeux funèbres tout en développant un profond sens d’humour noir. Autrement dit, une description de l’esthétique de la mort que l’on peut tout à fait raccrocher aux calaveras incarnées de Posada.

En 1913, José Guadalupe Posada mourût seul et abandonné dans un quartier mal famé de la capitale. Il fut jeté dans une fausse commune, au milieu d’autres cadavres oubliés. L’admiration post mortem qu’il « connut » lui valut d’intégrer les canons esthétiques de la culture officielle mexicaine. Garant d’une tradition préhispanique ou symbole de changement et de radicalisation, José Guadalupe Posada et ses calaveras devinrent les icônes d’une identité mexicaine insaisissable et paradoxale. Le grand poète mexicain Octavio Paz, célèbre pour son analyse de la « mexicanité » dans le Labyrinthe de la Solitude (1950), affirmait d’ailleurs que les représentations populaires de la mort au Mexique étaient à comprendre comme des moqueries de la vie ; comme l’affirmation des vanités et de l’insignifiance de l’existence humaine. Comme la vengeance railleuse de la mort sur la vie.

Crédit : Tomascastelazo.com

Figurines de la Calavera Catrina, à l’occasion del Día de muertos Tomascastelazo.com

Aujourd’hui, cette esthétique est ravivée, au Mexique comme à l’étranger. En 1972, un musée à été crée en l’honneur du petit graveur (Museo José Guadalupe Posada, Aguascalientes, Mexique). Catrina, quant à elle, continue d’être reproduite, réinterprétée et modifiée au gré des intérêts artistiques et économiques de la nation, par l’artisanat populaire comme par l’industrie touristique du Mexique. Lors du Día de los muertos, on la retrouve sous forme de figurines en sucre, en terre ou en papier, revêtant ses habits les plus cocasses. Les familles les déposent parmi les fleurs et les bougies qui parsèment le chemin entre les maisons et les cimetières, pour guider les esprits des défunts dans leur retour sur terre. Les agences touristiques décorent les bus et les sacs à main de calaveras revisitées.

 Au niveau international, et notamment en France, cette esthétique de la mort semble trouver une nouvelle jeunesse depuis quelques années. Dans le milieu de la haute couture, par exemple, c’est une esthétique à la fois violente et exotique qui se développe, un univers onirique, funéraire et coloré… Les collections de Jean Paul Gauthier en hommage à Frida Kahlo (2007) et aux Vierges au cœur ensanglanté (2010) sont en ce sens une illustration phare de cette fascination pour les représentations physiques, mentales et esthétiques de la mort au Mexique. Dans le milieu du spectacle vivant, le célèbre metteur en scène Bartabas plaçait lui aussi cette esthétique à l’honneur dans son spectacle Calacas (2014), mettant la calavera en cavale et les morts-vivants à cheval. En somme, on pourrait penser que si le culte des morts au Mexique fascine, c’est peut-être parce que l’esthétique qu’il véhicule effraye autant qu’elle attire. Pour les mexicains comme pour les étrangers, elle donne un visage à la multiplicité des identités, toujours plus complexes etmétissées.

Crédit : MaxPPP

Photo du spectacle équestre « Calacas » de Clément Marty, alias Bartabas (2014) MaxPPP

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