Ni hommes, ni femmes, bien au contraire

Dans les jupons hauts en couleurs des Muxes de Juchitán

Par Sabrina Herve

Au sud du Mexique, au cœur de l’isthme de Tehuantepec, la ville de Juchitán s’est parée cette semaine de ses plus beaux atours pour célébrer la communauté des Muxes, des êtres nés hommes qui revendiquent leur appartenance à un 3ème sexe. Dans un pays où la violence machiste contraint bien souvent ceux qu’on nomme « minorités » au silence, portrait d’une communauté qui clame haut et  fort son droit à la différence.

“Je suis un peu comme une sirène : femme jusqu’à la taille et poisson en bas », confie amusé José Antonio, plus connu sous le nom de Mística, reine de beauté et militante politique. Sa différence, Mística avoue ne pas se rappeler quand elle en a pris conscience. Elle est muxe et bien qu’elle ait du lutter toute sa vie contre les préjugés et l’intolérance, elle dispose dans cette communauté d’un espace pour exprimer son identité qu’elle aurait difficilement pu conquérir ailleurs, au Mexique ou sur cette planète.

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La photo est tirée de la série Princesses in a Land of Machos de Nicola “Ókin” Frioli. Ici, la série complète.

La Vela : une fête traditionnelle devenu hymne moderne à la tolérance.

L’heure est aux préparatifs. Car en ce mois de novembre, Mistica est avant tout une personnalité occupée: comme les autres membres de las Intrépidas Buscadoras de Peligro, principal collectif de défense des muxes dans la région, elle s’affère à la préparation de la Vela des bien-nommées Intrépides.

Les Velas participent à l’identité culturelle de l’isthme; à Juchitán, on en célèbre plus d’une vingtaine par an autour de San Vicente Ferrer,  le saint patron de la ville, mais aussi des différents corps de métiers et autres activités, de certaines familles et depuis 37 ans maintenant, des Muxes. Comme tous les autres temps forts de la société zapotèque, mariages, fêtes religieuses et anniversaires, les Velas sont encadrées par un rituel ancestral: le grand amphitryon, les majordomes, les parrains et enfin bien sur la reine de la Vela mènent le cortège de la regada, l’ « arrosage » de cadeaux qui ponctue le défilé de chars à travers les rues de la ville. Le lendemain, une messe est célébrée, rappelant les syncrétismes opérés dans les cultes indigènes suite à l’arrivée des colons espagnols. La nuit tombe et après des mois d’organisation, de décoration et des heures de préparation, les muxes ouvrent enfin le bal, vêtus des mêmes tenues brodées que les femmes zapotèques ; les hommes arborent les guayaberas, chemises blanches traditionnelles. Chacun peut participer à une seule condition: apporter sa contribution à l’évènement. Pour les hommes,  celle-ci consiste en un pack de bières à partager avec les autres convives ; les femmes elles, offrent au grand amphitryon une participation financière ostensiblement enveloppée dans un mouchoir. A l’heure de la mondialisation, les  musiques traditionnelles comme le Sollozando (à écouter ici, pour vous mettre dans l’ambiance) cohabitent avec des chansons à la mode telles que l’hymne queer Loca Loca de Shakira.

La Vela de las Intrépidas Buscadoras de Peligro est la plus grande et la plus ancienne célébration de l’identité Muxe organisée dans l’Isthme. Si l’association éponyme a débuté son activité en 1975 par des réunions plus « discrètes » entre membres de la communauté, cette grande fête où se mêlent traditions et  globalisation, décorum et podiums, attire chaque année représentants des mouvements LGBT des quatre coins du pays, touristes et autres journalistes.

La construction du mythe matriarcal ou l’histoire d’une vallée qui nourrit les fantasmes.

Centre névralgique de la communauté zapotèque, Juchitán est situé au Sud-est d’Oaxaca, état touristique qui reste néanmoins l’un des plus pauvres du pays aux côtés du Chiapas ou de Guerrero, voisins directs.  La ville s’est imposée  au fil des années comme la capitale des Muxes, une communauté que l’on ne saurait présenter sans expliquer  le contexte particulier dans lequel elle s’insère. La société zapotèque, un peuple originaire, attise en effet depuis longtemps la curiosité des artistes, scientifiques, activistes, parfois un peu tout cela à la fois.

Au début des années 30 le réalisateur Eisenstein, auréolé du succès de son officiel Cuirassier Potemkine, y pose sa sab2caméra et tourne « ¡Qué Viva México! », un documentaire resté inachevé dont les premiers extraits n’ont été diffusés qu’en 2013. Dans cette peinture historique et sociale se mêlent, sur fond de révolution mexicaine, hymne aux traditions indigènes et cahiers d’un voyageur fortement influencé par les fresques socialistes de Pablo Rivera.

Les femmes y occupent un rôle central ; elles sont à la fois les mères, les gardiennes de la tradition et les principaux moteurs du commerce  local anciennement basé sur l’agriculture et la pêche. A ce titre, elles gèrent en autonomie le marché central, poumon économique de la communauté. La protection dont jouissent les muxes et cette image, presque idolâtrée de la femme de Tehuantepec, influenceront l’idée biaisée d’une société matriarcale largement relayée par les médias occidentaux. Amaranta Gomez, considérée par beaucoup comme la mère de l’activisme muxe, relève ainsi que la scène politique, sociopolitique et même la vie sexuelle restent des domaines d’hommes où les femmes peinent à faire entendre leurs voix et reconnaître leurs droits.

Progressivement, le mouvement muxe s’est en outre converti en l’exemple, relayé par des observateurs souvent militants, d’un cas unique de reconnaissance d’un 3ème sexe. Juchitán, un porte drapeau ? Peut-être bien si l’on en croit Eli Bartolo, maître d’école et muxe lui aussi qui ironise : « Ca, c’est Juchitán. Pour les historiens, c’est Juchitán de Zaragoza, pour les indiens Nahuatls, Ixtaxochitán (« où poussent les fleurs blanches ») ; pour les étrangers  c’est Muxitlán, ou encore le Paradis Queer».

La légende raconte que les muxes, (dérivé de la prononciation au XVIème du mot « mujer »  femmes), seraient tombés de la bourse percée de San Vicente tandis qu’il survolait l’isthme de Tehuantepec, chargé par Dieu de répartir les homosexuels à travers la région. Dans les faits, on évalue à 3000 leur nombre dans la région soit 2% des habitants de Juchitán, ce qui faisait dire à Felina, l’une de leurs dignes ambassadrices qu’ « ici ce n’est pas que nous soyons plus nombreux : nous sommes simplement plus visibles ».   Homosexuels, transsexuels ou travestis occasionnels, le prisme de l’identité muxe arbore autant de couleurs que les huipils, chemises brodées traditionnelles ; comme elles, les muxes ont un lien intime, unique, avec les femmes et la culture zapotèques.

Travail, Foyer et Sexualité : une identité à part entière dans la communauté ?

Car ce qui caractérise avant tout cette région, pourtant traversée par la Panaméricaine et située sur  un axe migratoire majeur, c’est la résistance de sa culture à la mondialisation.  Pour Amaranta, la langue est un élément central dans la conservation des traditions: 80% des habitants de la ville continuent de parler le zapothèque en plus de l’espagnol. La vie culturelle culture et la répartition des rôles demeurent ainsi largement ancestrales.

S’interrogeant sur l’intégration des muxes dans la communauté, la réalisatrice Alejandra Islas, dans un documentaire de 2005 rapporte un dialogue :

« – Ici, nous aimons les muxes parce qu’ils sont notre sang.

  • Oui, mais c’est aussi parce que nous travaillons, nous partageons, nous vivons ensemble. Nous sommes acceptés comme partie intégrante de la communauté, et pas seulement en tant qu’homos ; ce n’est pas juste une question de tolérance »

On l’a vu Juchitan vit au rythme du marché et des Velas ; les premiers représentent la manne principale de la ville quand les amphitryons des deuxièmes s’endettent souvent pour plusieurs années dans le but d’offrir à leurs convives, mets succulents et spectacles flamboyants. Et ce n’est donc pas sans raison que l’essentiel de l’activité des muxes, qui se révèlent agents à part entière de l’économie locale, se concentre sur ces deux fronts autour de diverses activités : cuisine, décoration, coiffure, maquillage et surtout confection, de la tenue traditionnelle aux robes de mariée plus actuelles.

Cependant, la région n’échappe pas totalement à la culture machiste du Mexique, qui obtient le triste deuxième rang mondial en termes de féminicides et de meurtres homophobes. Une partie de la population n’accepte pas cette différence ; les pères le plus souvent, mais pas seulement.

« Ma mère n’était pas la seule à me battre ; mes frères et mes sœurs aussi me battaient. Les petites vieilles lui disaient -Zenona, pourquoi tu frappes le petit ? Les autres partiront ; celui-là restera et prendra soin de toi. Puis un jour, ce fut moi qui faisais prendre le bain à ma mère».

 A l’âge où les frères et sœurs quittent le foyer familial et se marient, les muxes prennent la responsabilité de s’occuper de leurs parents ce qui permet aussi d’expliquer pourquoi ils maintiennent le plus souvent un lien très particulier avec leur mère.

Tant dans la cellule familiale qu’au sein de la société zapotèque, les muxes occupent ainsi des fonctions traditionnellement liées au sexe féminin mais qui sont paradoxalement  déterminées par leur statut de troisième genre. Celui-ci leur confère certaines fonctions, une certaine reconnaissance mais les enferme également dans une sexualité contrôlée ou du moins influencée par la pression de la société. Celle-ci fait écho à la position sociale d’autres communautés transgenres de part le monde : un entre-deux, entre féminité et masculinité, qui se caractérise par une sexualité qu’on pourrait qualifier d’intermédiaire. A titre d’exemple, on pourrait évoquer les hijras (que l’on pourrait traduire par ‘eunuques’), en Inde, des prêtres de la déesse Bahuchara Mata, avatar de la déesse mère, qui se vêtissent le plus souvent comme les femmes, entretiennent des rapports sexuels avec les hommes mais sont contraints à l’émasculation pour prouver leur valeur supérieure au reste des sexes. Dans le désert d’Oman, l’idéal féminin est celui de la pureté ; les Xanith, des hommes arborant certains attributs féminins n’ont pourtant ni le droit de se vêtir comme elles, ni le droit de porter un nom de femme en raison de leur activité principale : la prostitution.

De même, les muxes ont de manière traditionnelle développé une fonction toute particulière : celle d’initier les jeunes hommes à la sexualité, dans une société qui reste profondément religieuse et entend, à ce titre, préserver la virginité des jeunes femmes. Si cette tradition tend à se perdre, elle a attisé une forme d’animosité de la part des femmes à l’égard de ceux qui « jouent aux femmes » en faisant de plus en plus appel à la chirurgie pour leur ressembler d’avantage. De fait, si la sexualité des muxes est tolérée, elle doit demeurer discrète. Paola, cuisinière qui vend ses bouchées sur le marché dresse un constat sans appel sur la liberté limité dont elle jouit : « si les gens me voient en couple, ils ne m’achèteront plus rien ».

Etre zapotèque et muxe au XXIème siècle : luttes collectives et aspirations personnelles

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Citation tirée de GOMEZ A, Muxes: Oaxaca’s Third Gender

Progressivement néanmoins le silence est rompu. Les années 90 et l’irruption de nouveaux thèmes à l’agenda international tel que les droits de la femme, des LGBT, des droits sexuels et reproductifs mais aussi la défense des cultures traditionnelles et de l’environnement ont fourni un cadre propice à l’émergence de certaines revendications. Plus encore, et comme le souligne Amaranta Gomez, l’épidémie du VIH est venue rompre « l’harmonie et la permissivité sexuelle » puisqu’il a rapidement infecté les hommes qui maintenaient des rapports sexuels avec les muxes ou les nguiu (homosexuels qui se considèrent comme des hommes), devenant ainsi l’affaire de toute la société. Ainsi en 1995, un groupe de femmes et de muxes se sont organisés pour créer une première organisation civile  « Ama La Vida » puis en 1997, la communauté muxe a elle-même créé d’autres fronts pour la promotion des droits sexuels, la prévention du SIDA dans lequel a pris une part importante le collectif « Las Intrepidas contra el SIDA).

En politique, le chemin est toutefois plus long ; au niveau local le PRD commence à attribuer des fonctions municipales à des muxes. Amaranta a même été portée candidate par le parti México Posible à des élections législative. Plus récemment, en août 2014 a été créée au sein du conseil municipal une « Direction des Politiques Publiques pour la Diversité Sexuelle »

Cette irruption dans la sphère politique n’est cependant pas du goût de tous ; si certains la voit comme une menace à la conservation de la culture zapotèque, d’autres en font le terrain de querelles politiques. En atteste, le déroulement malheureux de cette 39ème édition de la Vela de las Intrépidas Buscadoras de Peligro entachée par des soupçons de détournements de fonds ; qui a vu surgir une bagarre générale lors du couronnement de la nouvelle Reine de la Vela, Melisa I. Le sénateur PRD Benjamín Roble, invité à la Vela, aurait ainsi payé un pot-de-vin pour couronner la reine de beauté  à la place de la personalité initialement choisie par la majorité des muxes ce qui a occasionné un désordre sans précédent, les actuels leaders de Las Intrépidas ayant été régulièrement accusés dans le passé d’être acoquinés au PRI ; le couronnement de la Melisa I s’est effectué sous les cris et dans l’obscurité. De fait, la récupération politique dont le mouvement muxe a fait l’objet ces dernières année renforce les divisions au sein de la communauté et par la même, affaiblit sa capacité à faire porter sa voix par delà Juchitán.

Les identités sexuelles comme celle des Muxes questionnent la frontière établie entre masculinité et féminité, frontière qui bien que perméable constitue encore bien souvent une barrière à la liberté de ceux qui revendiquent leur appartenance à un troisième sexe. Au Mexique comme partout ailleurs dans un monde globalisé, la survie de ces communautés dépendra de l’identification de luttes communes et de la conquête de droits individuels puisqu’après tout « On ne devient pas muxe, on naît ainsi ».


Pour en savoir plus sur les Muxes vous trouverez ici, le lien vers un reportage de l’édition mexicaine du magazine VICE consacré à la Vela de las Intrépidas Buscadoras del Peligro 2011.

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Une réponse à “Ni hommes, ni femmes, bien au contraire

  1. Houaou! Quel article,quel style, quelle clarté dans l’expression, Quelle passion ressentie à la lecture. Bravissimo!
    Papou

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