A Cuba, les réformes restent au vestiaire

cubafutbolDébut 2014, le gouvernement castriste de l’île caribéenne a annoncé que ses athlètes pourraient désormais évoluer dans des ligues sportives professionnelles à l’étranger. Après 60 ans de promotion exclusive du sport amateur, état des lieux du football cubain, resté a l’écart des bénéfices de cette réforme.

Par Mylène Coste Lizama

La Golp Cup 2015 (principale compétition de la CONCACAF) restera synonyme d’échec sportif, mais surtout d’hécatombe pour la sélection nationale cubaine, éliminée en quarts de finale 6-0 par les États-Unis: quatre défections de joueurs, auxquelles s’ajoutent l’absence de six joueurs et de leur sélectionneur, leurs visas n’ayant pas été délivrés à temps. Ces désertions s’ajoutent à la longue liste qui tient le football cubain depuis les années 1990. Pire, loin d’être une exclusivité des futbolistas, les désertions concernent toutes les disciplines, y compris le Baseball, sport national sur l’île, le prestige de ses joueurs faisant la fierté des Cubains.

Pourquoi une telle vague de désertions ? Première raison, les sportifs souhaitent signer de gros contrats et évoluer dans des clubs professionnels, notamment pour les champions cubains de boxe, athlétisme, volley et surtout Baseball. Peu de footballers cubains figurent cependant parmi les stars du ballon rond, et la fuite à l’étranger s’explique, outre le rêve d’ascension sportive, par la situation économique de l’île, et l’espoir d’un avenir meilleur de l’autre côté du détroit de Floride : « A Cuba, il n’y a aucune perspective d’avenir pour la jeunesse. Ni sportivement, ni professionnellement. On parle de réformes et de changements mais rien ne bouge» nous confie Randy, ancien joueur de la sélection nationale Cubaine Sub-20, qui vit aujourd’hui en France. A son image, de plus en plus de jeunes joueurs n’hésitent pas à quitter leurs familles pour tenter leur chance ailleurs, avec l’espoir d’intégrer les meilleures équipes, en Europe ou aux Etats-Unis. D’autant que la loi migratoire américaine leur est favorable, en particulier la « wet foot, dry foot » de 1995 qui permet à tout Cubain posant le pied sur le sol américain d’obtenir l’asile politique et solliciter la résidence.

Embarrassé par les désertions devenues habituelles, et dans le contexte des réformes de 2013, le gouvernement a fait l’annonce de la possibilité pour les athlètes et entraîneurs cubains de signer des contrats professionnels hors des frontières. Quelques conditions toutefois : qu’ils participent aux compétitions nationales fondamentales de l’année, représentent Cuba dans les rencontres internationales, et paient leurs impôts sur l’île. Cette mesure a suscité un grand enthousiasme parmi les sportifs cubains, bénéficiant en premier lieu au baseball, à l’athlétisme, au et à la boxe, viviers de champions à Cuba. On voit aujourd’hui quelques-uns de ces grands champions jouer pour des ligues européennes, canadiennes, ou encore japonaises, et porter les couleurs de Cuba dans les championnats nationaux et internationaux. Mais le football ne semble pour le moment pas en avoir bénéficié, en témoignent les désertions de 2015 lors de la « Copa de Oro » (Gold Cup).

La généralisation des désertions depuis 1990, touchant tous les sports, est également révélatrice de différences générationnelles, et de l’effritement de certains tabous au sein de la jeunesse. Il y a 20 ans, les quelques figures de grands sportifs cubains s’exilant pour poursuivre leur carrière à l’étranger étaient plutôt critiquées, bien qu’en même temps, secrètement admirées. Aujourd’hui, la stigmatisation de ces « déserteurs », tels que les désignent les frères Castro, ne prend plus : la jeune génération adule et adore ces héros et ne ressent plus de scrupules à rêver ouvertement de s’enfuir. Cet état s’accompagne d’un sentiment de décadence des sports collectifs depuis les années 2000 – Baseball, volley, hockey sur gazon, football -. A l’inverse de disciplines individuelles qui connaissent un certain succès, les sports d’équipe semblent délaissés, à l’image de toutes les structures collectives. Reflet d’une société attirée par des valeurs plus individualistes, et tiraillée par de nouvelles aspirations ? Les échecs sportifs se sont par ailleurs multipliés pour les équipes de l’île, jusqu’ici habituées au haut du classement : d’où la colère des cubains de se voir finir 4eme des Jeux Panaméricains (qui rassemble tout le continent américain dans 47 disciplines), après 30 ans en seconde position, talonnant le rival nord-américain. Symbole de l’échec d’un modèle sportif qui ne fonctionne plus, face au tout puissant sport-business mondialisé.

C’est dans ce contexte, et pour freiner les désertions, qu’est intervenue la réforme en faveur des sportifs cubains, alors qu’en parallèle le gouvernement tente de restructurer la formation du haut-niveau aujourd’hui en panne. Des changements se sont fait sentir dans la ligue nationale de baseball : achat d’équipements conformes aux normes internationales, nouveaux terrains, autorisation de transferts (non-monétisés) de joueurs entre équipes, critères de sélections plus strictes…

Le football, grand oublié, reste à l’écart du terrain des réformes. Si Cuba a remporté la Coupe Caribéenne des Nations en 2012, elle est loin de se démarquer sur la scène footballistique centre-américaine et encore moins internationale, avec sa 109eme position au classement FIFA. Et ce, alors que Cuba fut la première nation des Antilles à participer à une phase finale de Coupe du monde en 1938. Il n’y a qu’à faire un tour au stade national Pedro Madero pour constater ce délaissement du foot, dont les équipements sont vieillissants. Ancien étudiant du centre de formation footballistique de l’INDER, à Santiago, Randy évoque une hygiène, une alimentation et des infrastructures inadaptées et défaillantes, bien loin des conditions nécessaires à la formation de l’élite sportive. Le manque d’école technicienne et l’exil des meilleurs entraineurs du pays expliquent la difficulté de développement du foot de haut-niveau, dans un pays qui délaisse le sport de Maradona, fidèle ami du lider Maximo. Pour faire face aux défaillances étatiques, de plus en plus de « ligues de football de quartiers » prennent le relais et se structurent hors de l’état. C’est dans l’un de ces petits clubs que Randy a fait ses dernières prouesses, portant les couleurs du petit quartier populaire havanais de Palatino, après avoir été expulsé de l’équipe Nationale Sub-20 pour soupçon de désertion. En effet, après avoir été approché par un recruteur mexicain lors d’un match hors de l’île avec la sélection, le jeune footballer, qui n’avait alors pas l’intention de partir du pays, a été évincé d’une équipe qui, à l’image de la société, est gangrénée par le soupçon et la paranoïa. « Me renier le droit de vouloir porter les couleurs de mon pays dont j’étais fier, cela a été l’acte de trop. Après ca, j’ai perdu toute illusion et ne veux plus entendre parler de Cuba et de ses réformes. »

Le désintérêt cubains pour le foot national est également frappant : les matchs provinciaux et nationaux suscitent peu d’émoi, pour peu qu’ils soient mentionnés dans les journaux. Négligeance des médias, absence de perspectives d’évolution dans un championnat national en perdition… la motivation des équipiers finit vite par disparaitre. Avant que ce ne soit le joueur lui même qui disparaisse, en quête de perspectives sportives hors des frontières.

Ce désintérêt contraste avec l’immense engouement des jeunes cubains pour les championnats étrangers. Le clasico Barca-Real Madrid est un événement majeur de l’année : le temps s’arrête dans les quartiers populaires de La Havane, et chacun arbore maillots, drapeaux et maquillages aux couleurs de son équipe.

Si l’annonce de la réforme a suscité de l’espoir chez les footballeurs, ils ont vite été déçus, n’en étant pas bénéficiaires. Une autre désillusion vient cette fois du camp nord-américain : en dépit de la reprise des relations diplomatiques, l’embargo économique qui pèse sur Cuba depuis plus de 50 ans ne permet pas à un Cubain résidant sur l’île de toucher de l’argent des USA, et la signature d’un contrat en Ligue nord-américaine n’est possible que s’il accepte de quitter définitivement l’île. Il semblerait que la balle soit désormais dans le camp de l’Oncle Sam.

Pourtant, en juin dernier une rencontre historique a eu lieu à La Havane, ravivant quelques espoirs : l’Equipe Yankee de Cosmos New-York a disputé un match contre la sélection cubaine, en présence de Pelé, ancien joueur de ce club : il s’agissait là de la première apparition d’une équipe professionnelle américaine sur le sol cubain depuis 1999. Un match emblématique des nouveaux liens entre l’Ile et les USA ?

La lutte politique pour la liberté se joue sur tous les terrains… et la partie est loin d’être gagnée pour le football cubain.

Cuba : une Nation sportive

Comment oublier l’image de Cuba, petite île isolée, 5ème aux JO de Barcelone 1992 ? De par les prouesses de ses athlètes réputés, le pays jouit en effet d’une renommée internationale prestigieuse. Depuis l’épopée de 1959, le sport est en effet au cœur de la maxime de la Révolution Cubaine : « Le sport est un droit du peuple », affirmait en 1961 Fidel Castro, peu avant l’interdiction officielle du sport professionnel sur l’île et la promotion de l’idéal amateur. Le sport est pensé comme un instrument de développement des capacités de l’homme, vecteur de cohésion sociale et nationale, de valeurs collectives et populaires ; et il s’adresse à tous, y compris aux femmes. L’éducation physique et sportive est assurée par l’Etat depuis l’école primaire, et les jeunes Cubains prometteurs peuvent bénéficier de centres de formation sportive proposant entraînements et études, dans le cadre de l’INDER (Instituto Nacional de Deportes Educación Física y Recreación) organisme national chargé de la formation et du développement du sport. La Havane forme aussi des professeurs d’éducation physique venus des pays du Tiers-Monde. Terre de sport, Cuba brille dans la boxe (et ses célèbres champions Teofilo Stevenson y Felix Savon), le volley (avec trois victoires des Cubaines aux JO en 1992, 1996, 2000), l’athlétisme (Javier Sotomayor, recordman mondial du saut en hauteur) mais surtout « la Pelota » (Baseball), sport national à Cuba, héritage de la domination nord-américaine. C’est d’ailleurs une particularité de l’île tropicale, liée au poids historique de l’influence des Etats-Unis, alors que le reste de l’Amérique latine érige le football en sport roi. Le baseball a aussi permis aux cubains de cristalliser un sentiment de revanche contre les USA : il représente l’unique arène où l’on peut mettre à terre le rival yankee. C’est pourquoi le pouvoir révolutionnaire a toujours assuré des moyens au développement des joueurs de Baseball, érigés en porte-drapeaux de la Nation.

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