Philanthropie paradoxale au pays de la propriété privée

Le 8 Décembre 2015, le milliardaire américain et controversé, Douglas Tompkins, trouvait la mort accidentellement, dans les eaux glacées du lac General Carrera, en plein cœur de la Patagonie chilienne. Présenté tour à tour comme un amoureux de la nature, un défenseur de l’environnement et un philanthrope écologiste, sa disparition viendra-t-elle lisser les aspects controversés de son œuvre et étouffer les polémiques autour du personnage? Retour sur la trajectoire de ce gringo devenu l’un des plus gros propriétaires fonciers du Chili.

Par Elise De Menech

Douglas Tompkins serait à l’origine de « l’œuvre philanthropique conservationniste la plus grande au monde », selon le journaliste chilien Roberto Farias.1 Peu après l’annonce de sa mort, la présidente chilienne Michelle Bachelet a déclaré qu’ il fut « un innovateur et un homme généreux dans la protection du patrimoine naturel de la planète ». L’ex-président et ami du milliardaire défunt, le très libéral Sebastian Piñera, assura pour sa part, avoir été inspiré par Tompkins dans la création du parc Tantauco. Enfin un autre ancien président chilien, Ricardo Lagos, a déploré une grande perte pour le Chili, et assuré que son œuvre constitue un exemple à suivre pour tous les chiliens.2

Pourtant il y a peu, le nom de Douglas Tompkins suffisait à éveiller la suspicion dans bien des recoins de l’australe Patagonie ; une région sauvage, partagée entre le Sud du Chili et de l’Argentine, caractérisée par ses immensités désertes, ses volcans, ses lacs, ses glaciers et immenses forêts. En effet, le milliardaire américain, après avoir fait fortune dans le textile en tant que fondateur de la marque de vêtement The North Face, et de la marque Esprit, a revendu ses actions pour se consacrer, au début des années 90, à l’achat de terres dans la région. Une initiative partagée avec sa femme, ancienne PDG de la marque Patagonia. Les terres achetées sont destinées à devenir des parcs naturels.

Leur première acquisition commence en 1992 avec un ranch près de Palena, dans la région des lacs chilienne. Une propriété qui deviendra le Parque Pumalín, joyau naturel de leurs possessions.

tomkins

Source : http://www.parquepumalin.cl/pumalin_history.htm

Au début des années 1990, il crée deux fondations : la Fondation for Deep Ecology, destinée à promouvoir l’activisme environnemental selon le courant de l’écologie profonde, inspirée des idées du philosophe norvégien Arne Naess ; et la Conservation Land Trust, destinée à protéger les terres riches en patrimoine naturel. En 2000, sa femme, Kris Tompkins, a également fondé la Patagonia Land Trust, ou Conservacion Patagonica. Le couple en est venu à posséder près de 9 000 km2 de terres côté chilien et argentins, au travers ces différentes fondations.

Ce phénomène n’a pas manqué d’éveiller une certaine méfiance et des réactions nationalistes. La Patagonie argentine avait déjà vu ses terres bradées aux mains d’étrangers sous le gouvernement ultra-libéral de Carlos Menem, une tendance accentuée par la crise de 2001. Le plus grand propriétaire étranger en Patagonie argentine est l’italien Luciano Benetton, détenant plus d’un million d’hectares, suivi de Douglas Tompkins, puis du magna des médias états-unien, Ted Turner.

Néanmoins Tomkins se différencie des autres propriétaires terriens de part son activisme à travers la Fondation for Deep Ecology, qui prône une vision de la nature débarrassée de toute trace d’exploitation humaine. Cela lui vaut notamment d’entrer en confrontation directe avec l’agriculture industrielle, notamment l’élevage, ou l’industrie du saumon et l’exploitation forestière, secteurs économiques très puissants au Chili. Il soutient et finance par exemple la campagne « Patagonia sin represas » (Patagonie sans barrages) qui s’oppose au projet de construction de centrales hydroélectriques sur les fleuves Baker et Pascua dans la région d’Aysen.

Pour de nombreux commentateurs, militants écologistes ou hommes politiques, son œuvre fut critiquée car incomprise, ou décriée car s’opposant aux intérêts des entrepreneurs forestiers ou des industriels.

Il y a cependant des ressorts historiques et sociaux importants pour expliquer les réactions hostiles des populations locales. En effet, dans un pays dont l’histoire récente fut marquée par l’ingérence étrangère, le coup d’État de 1973 soutenu et financé par les États-Unis reste un traumatisme encore très présent dans la mémoire collective. Cela contribue à alimenter des fantasmes, par exemple celui selon lequel Tompkins achèterait des terres en vue de l’établissement d’un futur État juif en Patagonie. C’est une croyance renforcée par la présence de nombreux touristes israéliens qui visitent chaque année la région, après leur service militaire, et sont accusés, selon certaines rumeurs, de venir cartographier le terrain.

Pour d’autres observateurs critiques, les époux Tompkins cherchent à s’approprier les plus grandes ressources d’eau douce de la planète, afin de pouvoir en exploiter l’usage lorsque l’eau sera devenue une ressource rare. Cette méfiance prend également un sens dans le contexte national chilien, marqué depuis la dictature du général Pinochet (1973-1989), par des privatisations massives dans tous les secteurs et l’adoption d’une législation unique au monde sur l’eau, permettant d’accorder à des particuliers des droits de propriété sur cette ressource et d’en faire une marchandise.

Le cas Tompkins catalyse donc un certain nombre de fractures du Chili contemporain : un sentiment national complexe et contradictoire, et un modèle néolibéral assis sur la sacralisation de la propriété privée, l’individualisme et la figure centrale de l’entrepreneur, qui génèrent d’énormes inégalités sociales.

Cependant Douglas Tompkins a cultivé une image différente, déclarant lui-même vouloir sauver les ressources naturelles, non les exploiter. Le milliardaire américain représente-t-il alors, dans le contexte actuel de crise environnementale globale, une génération d’entrepreneurs dont la vocation serait non plus d’exploiter, mais de protéger et de préserver l’environnement?

Quoiqu’on puisse en penser à première vue, et bien que lui même semble pointer la contradiction entre un « sur-développement » et la préservation des écosystèmes, l’œuvre du milliardaire ne semble absolument pas aller à l’encontre du modèle économique dominant.

En effet, de quelle forme particulière de conservation Douglas Tompkins est-il le nom?

Il s’agit d’une politique de conservation qui s’interpénètre étroitement avec le monde des affaires, et qui s’inscrit non pas en porte à faux, mais dans les mutations du capitalisme contemporain. La préservation des ressources naturelles devenant, au même titre que leur exploitation, une stratégie de business, c’est à une sorte de recyclage du capitalisme que l’on assiste depuis les années 1990. Sans verser dans les théories fantaisistes qu’il a suscitées, il convient d’analyser le personnage de Tompkins non comme un cas à part, ou une figure exceptionnelle, mais comme l’expression d’une évolution du capitalisme.

Aux États-Unis, l’apport des grandes fortunes privées dans les œuvres sociales est ancienne. Cependant dans le contexte actuel de crise des finances publiques, la philanthropie est devenue une véritable industrie et apparaît volontiers comme indispensable. Le concept de philanthropie tel que nous le connaissons et tel qu’il s’applique aujourd’hui est le produit du capitalisme industriel. Il est né à l’aube du XXème siècle, lorsque le nombre de millionnaires s’est accru considérablement, et faisait partie de la stratégie de ce groupe social pour soigner son image et légitimer sa fortune. 3

« Je pense que les milliardaires chiliens ne sont pas généreux. Au Chili la culture philanthropique n’est pas très forte comme aux États-Unis. […] C’est gratifiant de contribuer au bien être de la société, dans mon cas en sauvent une part de la nature. » déclare Douglas Tompkins à Roberto Farias dans l’une des dernière interview disponible de lui.4

Pourtant, ce modèle de philanthropie entretient une certaine continuité idéologique avec le Chili néolibéral, qui accorde la primauté à l’initiative privée, le recul de l’État et la privatisation quasiment absolue de tous les services y compris sociaux. D’ailleurs l’œuvre de Tompkins a inspiré d’autres réalisations similaires, comme c’est le cas de l’ex-président chilien Sébastian Piñera, qui a fait l’acquisition en 2004 de terres au Sud de l’île de Chiloé pour en faire un parc naturel privé ouvert au public ; terres dont ont été usurpé les communautés Mapuche Williche au début du XXème siècle.5

Pour le géographe George Holmes, auteur de nombreux articles sur la question de la préservation de la biodiversité, la nouvelle tendance de l’éco-philanthropie, qui surgit dans la décennie 90, est une manière de réconcilier conservation et capitalisme, et de dissimuler la relation destructrice que celui-ci entretient avec l’environnement. Une nouvelle génération d’éco-philanthropes, issus du monde des affaires, entretiennent des relations complexes entre business et protection de l’environnement. Pour Holmes, les « land trust », c’est à dire les propriétés foncières constituées, rendent compatible capitalisme et conservation et fournissent au capitalisme une nouvelle manière de faire de l’argent. Il observe que ces dernières décennies, les grands entrepreneurs sont devenus largement majoritaires dans les conseils d’administration des plus grosses ONG de conservation, ils correspondent au deux tiers, voir au trois quart de leurs membres, et en sont également les plus gros donateurs. Finalement il y a une interconnexion étroite entre le monde des affaires et ces stratégies de protection de l’environnement, dont on peut imaginer qu’elles seront dès lors plutôt conformes aux intérêts des grandes entreprises.

Cette nouvelle vague de philanthropes, désignés sous le terme de « philantro-capitalistes », reprend les idées et le langage du monde des affaires pour l’appliquer à son activité philanthropique, à tel point qu’il est de plus en plus difficile de distinguer les deux. Finalement on voit disparaître une partie pourtant essentielle de l’équation : l’argent permettant aux philanthropes de sauver le monde est généré par l’activité qui est à l’origine de sa destruction.

Il n’est pas surprenant que cette forme de conservation particulière se soit développée au Chili, laboratoire du néolibéralisme. C’est la même matrice idéologique qui guide cette philanthropie écologiste, il y a donc fort à parier qu’elle se développera dans des endroits où l’architecture institutionnelle est très favorable à la propriété privée et où l’État est en retrait, et là où les espaces naturels seront attractifs, propices au spectacle, accueillant des espèces rares etc… Mais les aires protégées privées proposées par ces « conservateurs » philanthropes et ces entrepreneurs de la biodiversité, sont-elles autre chose que des paysages virtuels, artificiellement débarrassés de l’action de l’Homme, comme si on pouvait réellement séparer la nature des intrications qu’elle entretient avec le social, et des significations sociales qu’elle contient. L’écologie profonde peut-elle représenter autre chose qu’une philosophie d’élites, recréant des îlots de paradis artificiels pour privilégiés, appeler à côtoyer des territoires délaissés livrés au réchauffement climatique et à l’exploitation voraces de leurs ressources ?

1 Farias, « Douglas Tompkins ».

2 « Bachelet : Tompkins fue un hombre innovador y generoso ».

3 Bréville, « La charité contre l’Etat ».

4 Farias, « Douglas Tompkins ».

5 Manquepillan, « Parque Tantauco, el lado salvaje de la usurpación de territorio williche en Chiloé por parte de Sebastian Piñera »

Sources:

« Bachelet: “Tompkins fue un hombre innovador y generoso” ». El Mostrador, 9 décembre 2015. http://www.elmostrador.cl/noticias/pais/2015/12/09/bachelet-tompkins-fue-un-hombreinnovador-y-generoso/.

Bréville, Benoït. « La charité contre l’Etat ». Le Monde diplomatique, 4 décembre 2015. https://www.monde-diplomatique.fr/2014/12/BREVILLE/51013.

Farias, Roberto. « DOUGLAS TOMPKINS: Pensando En El Retiro | Ecosistemas ». Revista Paula, 11 septembre 2015. http://www.ecosistemas.cl/2015/11/09/douglas-tompkins-pensando-enel-retiro/.

Manquepillan, Gonzalo. « Parque Tantauco, el lado salvaje de la usurpación de territorio williche en Chiloé por parte de Sebastian Piñera ». Mapuexpress, 20 février 2012. http://www.mapuexpress.net/content/news/print.php?id=8238.

 

Publicités

Une réponse à “Philanthropie paradoxale au pays de la propriété privée

  1. Les Mapuches ont été spoliés de leurs terres, leur propriété est collective et sacrée, donc sans fondement dans un système colonial, capitaliste et libéral. Les géographes comme Philippe Pelletier combattent et dénoncent la « deep ecology ». Merci Elise pour ce bel article qui me rappelle le Cône sud traité en khâgne il y a qqs années.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s