ACTIVISME SOCIAL ET MOUVEMENTS ALTERNATIFS AU BRESIL

Ces activistes qui repensent le monde

Repenser les villes comme des espaces communs et faits pour les personnes, plus proches de la nature, où il fait bon vivre et où l’on peut se promener partout à pied ou en vélo : c’est possible. Adopter un mode de vie plus sain, loin des blocs de béton et des nuages de fumée noire : possible également. C’est le défi que se lancent au quotidien ces groupes d’activistes qui ré-imaginent avec ingéniosité les rapports entre les hommes, la ville et la nature…

Par Fanny Charbin

A Curitiba dans le sud du Brésil, dans un croisement laissé à l’abandon au beau milieu du centre historique de la ville, un groupe de jeunes cyclo-activistes a bâti une place, la “Praça do Bolso do Ciclista ». C’est un petit espace collectif, coloré et vivant, un lieu fleuri qui invite à la créativité, et qui depuis sa création est presque occupé en permanence.

Le terrain a été cédé au petit groupe par la municipalité contre l’engagement de redonner vie à un espace en friches et à l’allure dégradée. C’est ainsi qu’à partir de rien et pierre par pierre, grâce à l’aide de tous ceux qui ont souhaité mettre la main à la pâte (activistes, artistes, passants, apprentis-jardiniers, enfants…), est née la “place miniature du cycliste”.

Le coin de rue s’est ainsi métamorphosé en un espace d’expression et de rencontre, où des événements socioculturels et engagés et évidemment gratuits sont régulièrement organisés, dans la volonté de réunir les personnes et de leur rendre l’espace public : spectacles, concerts, projections de films en plein air, discussions, etc. Le groupe a également obtenu la fermeture tous les dimanches de la rue adjacente, laissant la place à une foire organique et permettant aux enfants d’y jouer librement et en toute sécurité.

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Photo du ciclo-activiste Doug Oliveira – Page FaceBook de la Praça do Bolso do Ciclista | https://www.facebook.com/PracadebolsodoCiclista/

Un urbanisme pensé à échelle humaine : la ville pour les personnes !

Au Brésil, les transports sont la seconde cause de mortalité, après la violence. Ils tuent plus de 50 000 brésiliens par an et font chaque année près de 200 000 blessés graves, en particulier parmi les cyclistes et les piétons. Un urbanisme de la non-violence, pensé à échelle humaine, c’est le projet qu’a en tête ce groupe de jeunes cyclo-activistes curitibains. Lors de mon premier voyage au Brésil, j’ai eu la chance de rencontrer Julian, un des ces activistes, militant pacifiste, artiste alternatif et bio-architecte amoureux de la nature. Son mode de vie, ses idées et son engagement ont particulièrement attiré mon attention. C’est grâce à lui que j’ai eu vent des “bicicletadas”, ces ballades collectives en vélo dans la ville, du “mois de la bicyclette”, du “jardinage libertaire” dans les espaces publics, et autres plantations d’arbres et créations de potagers communautaires.

En effet, le groupe organise depuis 2005 des actions collectives pour tenter de faire naître des questionnements, des réflexions autour des thèmes de la mobilité urbaine, des relations entre les individus dans le cadre de la ville – relations qu’ils considèrent trop mues par le confort individuel et pas assez par le concept du bien collectif. L’idée est donc double : pousser les citoyens à repenser l’espace collectif et leur rapport à la ville, en tentant de renforcer leur sentiment d’appartenance à cette dernière en faisant en sorte qu’ils puissent contribuer à sa construction, et les inviter par ailleurs à adopter un nouveau mode de transport plus sympa, non polluant et moins dangereux.

La ville de Curitiba était mondialement reconnue jusqu’à il y peu encore comme une ville “modèle” pour l’Amérique du Sud, intelligente de par sa qualité de vie et ses innovations en matière d’écologie et de transport urbain. Dans les années 1970, dans une volonté de faire de la métropole une ville “à taille humaine” où les individus pourraient se retrouver et se déplacer sans voiture d’un lieu à l’autre, une artère piétonne et des nombreux espaces verts avaient été créés. Ces dernières décennies cependant, la métropole a vu sa population tripler – passant de 650 000 d’habitants dans les années 1970 à près de 2 millions aujourd’hui. Comme les autres grandes métropoles brésiliennes, Curitiba a vu cet essor urbain s’accompagner d’autres problèmes : explosion démographique, urbanisation parfois anarchique, pollution, congestionnement, déséquilibre social, augmentation de la violence urbaine et des accidents de la route…

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Source : Page Facebook de la Praça do Bolso do Ciclista | https://www.facebook.com/PracadebolsodoCiclista/

À contre-courant de la pensée individualiste des classes aisées

Au Brésil, le cyclo-activisme est une des formes d’activisme social les plus répandues, bien qu’il n’ait pas toujours la côte. À São Paulo par exemple, le récent projet du maire Fernando Haddad (du PT) de construire 400 kilomètres de pistes cyclables dans la métropole a provoqué des réactions vives et souvent démesurées parmi les habitants des quartiers les plus riches et des secteurs les plus conservateurs de la société, des médias et de la Justice.

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Source : site du mouvement ciclo-activiste de Curitiba http://www.cicloativismo.com/

La raison ? Le sentiment d’injustice des “motoristas” sentant leurs droits menacés par le fait de se voir retirer le caractère privatisé de l’espace public, qui était jusqu’alors réservé au stationnement de leurs voitures. Selon la journaliste et cyclo-activiste brésilienne Renata Falzoni, la dispute illustre la ségrégation sociale qui existe dans son pays.

Il existe au Brésil une ‘agoraphobie’ très forte de la part d’une classe au statut social plus élevé qui a peur de […] partager l’espace public avec des personnes de classes moins favorisées.”, déclare-t-elle.

Ce sentiment traduit la pensée individualisée et l’égoïsme fort qui sont le propre d’une part de cette classe moyenne récemment émergée, fière de son tout nouveau pouvoir d’achat et avare de ses nouveaux droits – une classe qui a pu décoller au cours de la dernière décennie grâce à l’explosion du crédit et aux politiques sociales qui ont entre autres choses revalorisé le salaire minimum, soutenu l’emploi et créé de la mobilité sociale. Cette même portion de population qui aujourd’hui fréquente démesurément les centres commerciaux et les services privés, et qui paradoxalement ne cache plus sa haine contre un gouvernement de gauche qui a trop longtemps donné la priorité aux travailleurs et aux plus pauvres plutôt qu’à la classe rentière.

C’est aussi en réaction à cette société consommatrice, à tendance individualiste et qui plus est souvent insensible aux préoccupations environnementales que de plus en plus de formes d’activisme social se développent au Brésil. Animées par l’espoir de sensibiliser les générations aux enjeux d’autres valeurs telles que la conscience collective, la solidarité, l’engagement citoyen ou les questions d’écologie et de durabilité, ces actions alternatives prennent le plus souvent la forme d’actions ascendantes ou “bottom-up”, initiées donc par les citoyens, qu’il s’agisse de groupes improvisés ou plus institutionnalisés (associations).

Vers une écologie de la nature… humaine

Engager à repenser le présent pour construire un autre futur, plus responsable et plus altruiste, c’est avant tout un choix de vie. Les modes de mobilisation peuvent aussi bien se jouer au niveau collectif qu’ au niveau individuel, puisque l’engagement est avant une conviction. C’est par exemple le choix éthique de devenir “vegan”, dont l’idéologie se distingue du végétarien en ce qu’il bannit toute forme d’exploitation animale dans ce qu’il consomme (pas de produit issu d’animaux donc, que ce soit de près ou de loin) mais également dans tous les autres domaines de la vie : cosmétiques testés sur animaux, cuir, laine et fourrure, chasse, pêche et autres traditions contraires aux droits des animaux comme l’élevage en batterie… sont proscrits.

Au Brésil, vivre en harmonie avec la nature et respecter la vie sous toutes ses formes, c’est un engagement quotidien et un mot d’ordre de plus en plus répandu. Et une façon aussi de boycotter les grandes multinationales s’implantant dans le tiers-monde pour s’approprier les terres arables et y remplacer l’agriculture vivrière traditionnelle par des élevages industriels intensifs qui stérilisent les sols et polluent l’air, les nappes et les rivières.

Être vegan s’inscrit, au même titre que le ciclo-activisme, dans cette même optique d’agir au quotidien de façon à avoir un impact négatif le plus faible sur autrui et sur l’environnement. C’est également pour construire dans ce sens qu’existent la bio-construction et la permaculture… Attendez un peu, la quoi ?

…La permaculture. Le concept – né de l’alliance des termes culture et permanent – a été inventé par deux australiens dans les années 1970. Il s’agit d’un ensemble de pratiques et de modes de pensée visant à créer une production agricole soutenable, ultra économe en énergie et respectueuse à 100% des êtres vivants. C’est le même principe que la bio-construction, dont l’essence est de bâtir des habitats 100% naturels qui arrivent à concilier les besoins des habitants non-seulement au respect de la nature mais également à intégrer cette dernière dans le processus de création des bâtiments.

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Photo de Julian Irusta

Au Brésil, bien que rares, des associations et des écoles de bio-construction et de permaculture forment et sensibilisent qui s’y intéresse aux questions de durabilité dans la construction et mènent ainsi des projets d’architecture entièrement organique et participative.

Là encore il s’agit non-seulement de repenser les rapports des individus entre eux par la synergie, la collaboration et la confiance que nécessite la co-création des projets ; mais il s’agit aussi de repenser notre rapport à la nature, en l’incluant de manière plus concrète dans nos vies, en repensant de façon plus intelligente nos moyens de créer de l’énergie, en reconnaissant qu’il existe des interconnexions entre tous les éléments d’un système, dans la nature, y compris les hommes.

Alors que les problèmes du monde deviennent de plus en plus complexes, les solutions demeurent honteusement simples…

– Bill Mollison, co-fondateur de la permaculture

D’autres, dans les villes, choisissent de créer des jardins et des potagers sur les toits des buildings. L’agriculture urbaine et le jardinage libertaire connaissent un franc succès lorsqu’il s’agit de repenser l’espace public dans le sens de la communauté. Au Brésil ou ailleurs, à l’heure de la déforestation massive, des coulées de boues toxiques, des pavés et du béton… planter des graines, des racines ou des arbres donne de l’espoir. L’espoir qu’il n’est pas trop tard pour adopter un mode de vie plus sain, remplacer l’individualisme par la solidarité et construire un futur plus engagé et respectueux de la nature.

Après tout, comme l’avait compris Candide, si tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles…

Il faut cultiver son jardin.

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