Mexique, une application pour un monde meilleur

A México, où le trafic, la pollution et la saleté, entre autres fléaux, gâchent la vie des habitants, une nouvelle application propose à chacun d’améliorer son quotidien. Elle récompense en effet les utilisateurs qui « transforment leur environnement de manière positive ». Quèsaco ?

Par Ondine Tavernier

México est l’une des villes les plus polluées du monde. Cette mégalopole tentaculaire émet en effet 54,7 millions de tonnes de dioxyde de carbone par an. Pire, les décès dus à la pollution se comptent en dizaines de milliers. Ainsi, selon le dernier rapport du Clean Air Institute, 14 000 Mexicains meurent chaque année d’affections respiratoires ou cardiovasculaires dus à la pollution. En effet, les nombreuses mesures en faveur d’une réduction des émissions de dioxyde de carbone n’ont pas suffi. Les embouteillages provoqués par les 22 millions de déplacements motorisés quotidiens continuent d’accentuer un smog digne de ce que l’on connaît dans les capitales asiatiques.

La lutte contre la pollution atmosphérique : une question publique

Face à cette situation dramatique, la lutte contre la pollution menée par les pouvoirs  publics s’est renforcée depuis l’élection de Miguel Angel Mancera en 2012. Ce nouveau maire, rattaché au Parti de la Révolution Démocratique (PRD), à gauche, a lancé en juin 2014 un vaste plan de préservation environnemental afin de placer la capitale en tête de la lutte contre la pollution au niveau mondial.

Il a pour ambition de poursuivre et d’approfondir la politique de son prédécesseur, Marcelo Ebrard (2006-2012). Celui-ci avait été désigné en 2010 par la fondation City Mayors comme « meilleur maire du monde » en raison de son engagement contre le réchauffement climatique. Alors qu’il avait obtenu une réduction de plus de 7 millions de tonnes de CO2 rejeté dans l’atmosphère, son successeur rêve d’une baisse de 10 millions de tonnes avant 2020. Pour cela, ce sont 70 mesures phares, dont certaines organisées en jumelage avec d’autres métropoles, qui forment son « programme d’actions climatiques 2014-2020 ».

Depuis le lancement de ces mesures, México a alors vu s’implanter une centaine de bus propres, 55km de pistes cyclables et 13 500 Ecobicis, sur le modèle des Velib’ parisiens. La ville a aussi lancé le 1er juillet 2014 une mesure qui est loin de faire l’unanimité : les véhicules de plus de 15 ans ne peuvent plus circuler un samedi par mois. Cette décision renforce le programme « Hoy no circula » qui interdit aux voitures qui ont entre 9 et 15 ans de circuler un jour par semaine et deux samedis par mois.

Afin de renforcer les 12 lignes d’un métro (trop) souvent surpeuplé, on a également créé cinq couloirs de bus et une nouvelle ligne zéro émission. Ce sont aussi 21 000 minibus qui devraient être remplacés par des neufs moins polluants. Enfin, pour compléter ce panorama traditionnel des modes de déplacement, l’autopartage a aussi fait son entrée à México. Ce sont les Carrot, voitures électriques ou hybrides rechargeables, sur le modèle des Autolib’ parisiennes.

Malgré toutes ces mesures qui favorisent la protection de l’environnement, le défi reste majeur et la sensibilisation des populations à ces problématiques semble particulièrement nécessaire pour répondre à ces fortes ambitions.

La solution : une application issue de l’initiative privée?

Et si, pour une fois, une initiative privée venait soutenir et rassembler les efforts publics en matière de protection de l’environnement.

C’est bien ce que propose TuOla.mx, une application créée le 23 mars 2012 et qui ne cesse de se développer depuis. Son secret ? Elle fait gagner des points donnant droit à des récompenses diverses (places de cinéma, bons d’achat et réductions pour les produits et services partenaires, billets d’avion, etc…) chaque fois que les utilisateurs agissent en faveur de l’environnement. Ces actions peuvent être assez diverses mais correspondent aux pratiques quotidiennes des Chilangos, les habitants de la ville de México.

Et quoi de plus simple ? La première façon de gagner des points, c’est tout simplement de marcher ! Une distance minimale permet de gagner quelques points chaque jour. L’application valorise ainsi une forme de déplacement non polluant. Et ce dans une ville où l’usage du véhicule est extrêmement développé, qu’il soit collectif ou individuel.

Mais il ne faut pas oublier non plus que le Mexique est le pays de l’obésité, et notamment de l’obésité infantile. Selon le Ministère de la Santé de la Ville de México, 7 personnes sur 10 ont des problèmes de surpoids ou d’obésité. Pour les enfants, 4 sur 10 rencontrent ce type de problèmes. Alors, une application qui incite les jeunes à marcher et qui leur permet d’aller au cinéma est forcément vouée au succès à México.

Mais la marche, si elle permet d’attirer les nouveaux utilisateurs en leur faisant gagner facilement des points, n’est pas la seule action valorisée, bien au contraire. TuOla encourage non seulement les dispositifs mis en place par la mairie, les Ecobicis et les Carrot, mais aussi le recyclage au sein du Marché du Troc, installé en 2012. Cette initiative en itinérance invite en effet les habitants à échanger des détritus contre des fruits et légumes frais un dimanche par mois. Le Reciclatron est aussi intégré en participant aux journées itinérantes de recyclage des appareils électriques et électroniques organisées par la mairie, les utilisateurs peuvent gagner de nouveaux points.

Mais ce n’est pas tout. Les utilisateurs sont incités à faire du covoiturage, en partenariat avec Rides. C’est le nom de l’entreprise française Blablacar au Mexique. Cette application représente alors pour cette startup une bonne opportunité de se faire connaitre et de développer son action dans un pays où la confiance entre inconnus n’est pas vraiment la règle. Les utilisateurs peuvent ainsi changer leurs points contre du covoiturage.

Bien inscrite dans son époque et dans la mégalopole mondialisée qu’est devenue México, cette application reprend les codes de la génération Y. Sur le modèle du réseau social, la « ola » (vague en espagnol) de chaque utilisateur a vocation à s’étendre par un système de parrainage qui fait (encore) gagner des points. Mais elle propose aussi de soutenir des projets verts et durables. Et elle n’hésite pas à établir des partenariats toujours plus nombreux, avec diverses entreprises pour y arriver. Notamment avec Ciel, l’entreprise d’eau potable du groupe Coca-Cola, qui cherche toujours à renforcer son image positive en matière de développement durable. L’objectif affirmé est de changer son environnement, peu importe comment ou avec qui.

Simple greenwashing ou véritable innovation sociale?

Alors, on peut se demander si c’est vraiment le seul et unique but de l’initiative. Et de toute façon, si l’unique solution pour changer les choses passe par l’initiative individuelle et non plus collective, pourquoi s’en priver ?

En effet, dans un contexte social et politique compliqué qui peut faire croire que toute évolution est impossible, l’action individuelle à petite échelle semble être la seule efficace. Ce type d’initiative, reposant sur la responsabilisation et l’empowerment des individus, paraît alors rendre ses lettres de noblesse à la mobilisation sociale. Néanmoins, cela fait plus appel à leur intérêt qu’à leur sens citoyen. C’est pourquoi cette application est bien adaptée à la société mexicaine de consommation effrénée. Les cadeaux et l’impression de gratuité attirent des individus qui cherchent à toujours plus posséder sans forcément en avoir les moyens. Il est quand même regrettable de constater qu’aujourd’hui, le seul moyen pour sensibiliser à la cause environnementale est l’incitation financière et intéressée.

L’emprise de l’initiative, si elle ne cesse de s’étendre, reste toutefois limitée à un public-cible restreint. En effet, même si le smartphone est plutôt répandu dans la société mexicaine, un forfait incluant internet est toujours un produit de luxe. Et les Mexicains utilisent peu la carte bancaire, nécessaire à l’utilisation de l’application et des services valorisés. Enfin et surtout, les produits proposés (Carrot, Ecobici) sont uniquement disponibles dans les quartiers les plus riches de la ville.

Un dernier exemple pour illustrer ces contradictions : les points gagnés en actions environnementales peuvent être changés contre des réductions sur les voyages en avion, qui est encore le mode de déplacement le plus pollueur. Quelle contradiction ! En réalité, pas tant que ça… L’application incite les utilisateurs à améliorer leur environnement, pas à sauver la planète.

Dans le contexte actuel d’après-COP21, on sait pourtant bien la dangerosité d’un tel raisonnement : les populations les plus touchées par les changements climatiques sont les populations rurales et pauvres, dépourvues des moyens nécessaires pour s’en protéger. La lutte pour l’environnement d’aujourd’hui doit donc nécessairement être une initiative collective et solidaire entre les peuples de la planète. Et même si l’on peut se réjouir que l’initiative privée accompagne le mouvement, il ne faut pas qu’elle en sape les fondements.

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