Quand la cause indigène s’invite aux Premiers Jeux Mondiaux des Peuples Indigènes

Par Maxime Morin.

indigene brasil

Dans la continuité de sa diplomatie sportive – Coupe du Monde 2014, Jeux Olympiques de Rio 2016 – le Brésil a organisé les Premiers Jeux mondiaux des peuples indigènes à Palmas dans l’Etat du Tocantins entre le 23 octobre et le 1er novembre 2015. Derrière cette initiative gouvernementale, l’objectif était d’intégrer, rassembler et promouvoir la culture indigène au sein d’un événement sportif international. Pourtant, l’organisation a tourné au fiasco, devenant le lieu de revendications et contestations des peuples indigènes brésiliens.

« En 2015, nous sommes tous indigènes». Derrière ce slogan des Premiers Jeux Mondiaux des Peuples Indigènes (PJMPI), le Brésil joue la carte de l’unité. L’année 2015 devait en effet permettre d’allier le sport et l’indigénisme. Difficile défi, quand le Brésil connaît depuis ces dix dernières années une augmentation des crises sociales entre les communautés indigènes et l’autorité politique. En 2014, le ministère des Sports brésilien prend les devants pour permettre la réunion de dizaines de communautés indigènes au sein d’une compétition sportive internationale.

Pendant une semaine, 2000 athlètes indigènes provenant de 24 tribus brésiliennes et 23 pays différents se sont confrontés autour de différentes activités choisies par le Comité Intertribal de la Mémoire et de la Science Indigène (CIMSI). Pour l’un des responsables des Jeux Mondiaux, Carlos Terena issu de la communauté Xané du Pantanal, ce comité prône « la réunion d’une multiplicité de communautés indigènes afin de promouvoir la citoyenneté autochtone ». Ces PJMPI placent selon lui, « le sport comme un instrument d’interaction entre les différents groupes ethniques ».


Les activités de démonstration au Jeux Mondiaux des Peuples Indigènes :

· Xikunahaty; Activité similaire au football mais uniquement avec la tête.

· Ronkra ; Proche du hockey sur gazon, les athlètes en file indienne doivent lancer une boule de noix de coco au-delà de la ligne de fond du camp de l’adversaire.

· Akô ; Epreuve de course à pied semblable au relais 4x400m d’athlétisme dont le témoin est une longue baguette de bambou.

AIPENKUIT, HUKA-HUKA, IWO, IDJASSÚ ; Différentes luttes indigènes brésiliennes.


Entre tradition et modernité, le sport au centre des Jeux Mondiaux

Les peuples guaranis, quechuas, pataxos, maoris et bien d’autre sont invités à participer à deux types d’activités sportives. Des activités « d’intégrations » – football, natation, course – et d’autres de « démonstrations » propres aux communautés indigènes. Ces deux activités combinées permettent de diffuser un message d’ouverture aux traditions indigènes depuis le Brésil. Pour le CIMSI, la sélection des activités a été établie selon la préservation des coutumes ancestrales, les rites, la peinture sur corps et la croyance autour de l’activité traditionnelle du sport. Les tribus brésiliennes sont également sélectionnées à partir de leur participation et classement par points aux Jeux Nationaux des Peuples Indigènes créés depuis 1996.

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Le Xikunahaty (du football avec la tête) – JMPI Officiel

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Le Ronkra (le hockey indigène) – JMPI Officiel

Un événement pas si fédérateur

Pour parvenir à réaliser ces Jeux Mondiaux, la Préfecture brésilienne de Palmas a vu les choses en grand. Promotion touristique, campagne médiatique de l’événement, charte éthique et sportive, recrutement massif pour les phases organisationnelles et événementielles. La fête aurait dû être belle, colorée, pigmentée. Pourtant, l’événement a pris une toute autre tournure. Initialement, les organisateurs voulaient l’accueil de 4000 participants-athlètes. Finalement, seuls 2000 participants sont inscrits dont 23 ethnies brésiliennes pour un total de 305 au Brésil, selon l’IBGE – Instituto Brasileiro de Geografia e Estatisticas). Différents mouvements contestataires apparaissent notamment au sujet des conditions actuelles des indigènes au Brésil. Par exemple, la communauté Guarani-Kaiowá s’écarte du projet sportif en raison du conflit avec les propriétaires fonciers dans l’état du Mato Grosso do Sul. En août dernier, les tensions ont repris après l’assassinat du chef indigène Simião Vilhalva. Les tribus Apinajés et Krahos de l’état du Tocantins décident aussi de boycotter ces Jeux Mondiaux des Peuples Indigènes. Ils dénoncent le coût financier de celui-ci.

Selon BBC Brasil, Hector Franco, l’un des organisateurs de la Préfecture de Palmas estime à environ 100 millions de reals (environ 24 millions d’euros) d’investissement pour réaliser l’événement sportif. Entre 30 à 35 millions de reals proviennent de parrainage d’entreprises comme Odebrech Ambiental, l’entreprise de télécommunication OI et du réseau électrique Energisa. La ville de Palmas a dépensé quatre millions de reals dans son budget annuel. Le ministère des Sports brésilien a débloqué 4,3 millions de reals pour préparer au mieux ces Jeux. Enfin l’agence du développement des Nations-Unies a versé environ 50 millions de reals. Le chef Apinajé, Antonio Apinajé regrette que cet argent ne soit pas investi dans des politiques sanitaires, d’éducation ou la démarcation de terre.

Une organisation dépassée et malmenée

Pire, les premiers jours des Jeux Mondiaux montrent un désordre organisationnel de l’événement. L’ensemble de la capacité hôtelière de Palmas a affiché complet, obligeant certaines délégations à camper au dernier moment. De plus, le manque de bénévoles pour accueillir les délégations a provoqué un non-respect du droit du travail brésilien. Des bénévoles pouvaient faire des journées de 4 heures du matin à 22 heures le soir sans la moindre rotation. Le retard des travaux d’infrastructures a aussi entrainé la chute d’une toiture de cafétéria provoquant trois employés blessés. La cérémonie d’ouverture n’a pas été épargnée dans ce désarroi brésilien. Aux abords du stade, des membres de communautés indigènes ont tenté de pénétrer dans l’enceinte pour alerter la présidente du Brésil Dilma Roussef sur sa politique sociale et agricole. Un souffle d’indignation et de contestation s’est emparé des Jeux Mondiaux.

Un gouvernement toujours sous le feu des critiques

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Quatre jours après la cérémonie d’ouverture, la crise s’accentue. Une commission parlementaire menée par le parti des ruralistes – Union Démocrate Ruraliste – au sein de la Chambre des Députés a en effet voté en faveur de l’amendement constitutionnel – PEC 215.

Celui-ci autorise le Parlement brésilien à fixer la démarcation des terres et le système de compensation. Profitant de la médiatisation de l’événement sportif et du manque de logistique autour du stade, les manifestants se sont emparés des Jeux Mondiaux Indigènes pour promouvoir leur cause.

Pour la brésilienne Narube Werreria du peuple carajà, « le gouvernement brésilien a créé cet événement pour véhiculer une image biaisée de la réalité sociale des indigènes et ainsi conspuer nos droits au Congrès ». Des dizaines d’affiches – Nao o PEC 215Fim do genocídio indígenas’accumulent autour du stade Nilton Santos jusqu’à la fin de l’événement. Des efforts sans véritables conséquences pour le gouvernement. Aucune modification n’a été apportée à l’amendement constitutionnel PEC 215. Et la présidente Dilma Roussef en pleine tourmente politique, n’a pas accordé le moindre entretien avec les communautés indigènes contestataires.

Un bilan mitigé

Profitant du premier rendez-vous sportif, les communautés indigènes ont partiellement répondu présents. Au-delà du léger sentiment d’unité et de partage, l’événement en lui-même n’a pas eu les retombées sociales escomptées pour le gouvernement brésilien. Ces Premiers Jeux Mondiaux ont permis d’augmenter et diffuser le combat social que mènent les indigènes brésiliens. Très peu relayé par les médias nationaux et internationaux, la cause indigène s’est réveillée à Palmas pour attirer, changer, grandir, sensibiliser… Un regard et une conscience toujours trop insouciante dans la disparition d’une part de son humanité.

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