A Lima, des rondes citoyennes contre la spirale de la violence

Face à la montée du sentiment d’insécurité dans les principales villes péruviennes, les citoyens ont décidé de réagir. Entre nouvelles solidarités, dangers de la loi du talion et récupération politique, enquête au sein d’un quartier populaire de Lima.

Par Arthur Morenas.

Nous sommes à La Victoria, l’un des districts les plus populaires du centre de Lima, la capitale du Pérou. Avec plus de 190 000 habitants, la Victoria est aussi l’un des districts les plus densément peuplé et qui concentre d’importantes activités économiques. Jusqu’à il y a peu, le district accueillait l’un des plus importants marchés de gros du pays, le Mercado Mayorista La Parada, fermé en 2014 pour des raisons d’insalubrité. C’est aussi à La Victoria que se situe le centre commercial et industriel du textile parmi les plus grands d’Amérique latine : Gamarra.

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La quartier du Matute de nuit, avec en fond le Cerro San Cosme

A quelques cuadras (pâtés de maison) de Gamarra et de La Parada se situe le quartier du Matute, un quartier ouvrier construit dans les années 50-60 pour faire face à la problématique croissante du logement dans la capitale péruvienne. De fait, à partir des années 50, le Pérou connaît d’importantes vagues migratoires internes, qui se traduisent en particulier par l’apparition des premiers bidonvilles, asentamientos humanos. C’est d’ailleurs à La Victoria, sur le Cerro San Cosme (la colline San Cosme) qu’est apparu le premier asentamiento humano de la capitale péruvienne, le 24 septembre 1946. Mais le quartier du Matute n’est pas un bidonville. Il fait partie des quelques rares projets d’urbanisation autour d’unités de voisinage dans la ville de Lima, quelque peu similaire aux grands ensembles qui ont été construits en France à partir des années 50 : composé de barres d’immeubles et de blocs d’habitation, et accueillant des commerces, écoles et aires de récréation pour les jeunes du quartier.

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Le Matute est composé de barres d’immeubles datant des années 50 (photo) et des années 60

Le Matute est aussi particulièrement célèbre pour accueillir en son sein le stade Alejandro Villanueva, aussi appelé le stade du Matute, ou joue l’Alianza Lima, l’un des plus anciens et populaires clubs péruviens. Alianza est l’un des portes drapeaux de La Victoria, ainsi que des populations oubliées ou victimes du racisme durant de nombreuses années (Alianza Lima a été le club de formation de plusieurs grands joueurs afro-peruviens, dont Alejandro Villanueva).

 Hormis cette image de l’un des phares de la culture populaire et ouvrière péruvienne, La Victoria, et notamment le Matute, ont la réputation d’être des quartiers difficiles et dangereux. C’est le trafic de drogue, et de manière plus générale les activités économiques informelles et parfois illégales qui sont générateurs de certaines violences. L’exemple le plus marquant fut très certainement celui des violences qui ont eu lieu lors de la fermeture, par la municipalité métropolitaine de Lima, de La Parada, entraînant la mort de 5 personnes. Au delà des images d’affrontements, l’une des conclusions qui revenait en boucle suite à ces événements était celle de la prise de contrôle de certains quartiers par la délinquance et les réseaux de l’économie informelle.

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 Les collines de Lima sont peuplées de ces asentamientos, plus ou moins informels. Ici « Leticia », sur le Cerro San Cristobal

Tous ces éléments ont grandement contribué à la montée du sentiment d’insécurité dans la capitale mais aussi les grandes villes péruviennes (voir encadré n°1). Dans un pays marqué par la violence politique des années 80-90 (voir encadré n°2) et qui peine encore à panser les plaies de ce sanglant conflit, les délinquants d’aujourd’hui sont parfois perçus comme les « terroristes » d’autrefois. C’est dans ce contexte que les sympathisants de l’ancien président-dictateur ont lancé une campagne intitulé « Chapa tu choro y dejalo paralitico », en d’autres termes : « Attrapes ton voleur et fais en un paralysé ». Cette campagne, diffusée sur les réseaux sociaux et relayée largement sur les principaux médias péruviens, appelait très clairement à la justice populaire. Si cette campagne n’est pas, en soi, nouvelle (dans plusieurs quartiers on pouvait lire des inscriptions telles que « ici on brûle les voleurs et les voyous »), elle fut inédite par ses répercutions médiatiques, et la multiplication des vidéos sur internet qui montraient le lynchage de présumés délinquants et voleurs. A tel point que le gouvernement péruvien a été obligé de réagir, et de rappeler que si les citoyens ont le droit d’arrêter et retenir des délinquants ou auteurs de vol (c’est la loi de l’Arresto ciudadano en vigueur depuis 2009), ils n’ont pas le droit de se faire justice eux même et sont dans l’obligation de les remettre à la police le plus rapidement possible.

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Avant la mise en place des rondes, les dealers déplaçaient les voitures la nuit pour aménager des espaces de « travail »

Encadré n°1 :  L’insécurité est devenue l’un des principaux motifs de préoccupation de la population péruvienne, particulièrement à Lima. De fait, les différentes études (IPSOS-Peru ; Instituto Nacional de Estadistica e Informatica) montrent que le sentiment d’insécurité à Lima (personnes disant craindre d’être victime d’un fait de délinquance) atteint près de 90%. Ces chiffres placent Lima parmi les villes d’Amérique latine dans lesquelles le sentiment d’insécurité est le plus élevé. Bien que les comparaisons entre pays sont difficiles, du fait des sources et méthodologies utilisées, l’ONU, dans un rapport de 2013, a confirmé ce constat. Pourtant, le Pérou, et Lima, sont loin d’être les régions les plus violentes d’Amérique latine. De fait, le taux d’homicide au Pérou, mais aussi de séquestrations et de vol avec violence, est parmi les plus bas d’Amérique latine : 5,7 homicide pour 100 000 personnes ; contre 16,5 à Bogotá ; 53,2 à Panama ; 102,2 à Tegucigalpa (Honduras) ; 116,2 à Guatemala…

Néanmoins, bien loin des excès auxquels peuvent conduire ces campagnes orchestrées par des partis politiques qui ont fait leur « réputation » autour d’une prétendue inflexibilité face à la violence et à la délinquance, un retour au quartier du Matute peut nous faire observer un projet différent d’organisation de la population, beaucoup plus respectueux des lois en vigueur. Loin des caméras de télévision, attirées par la violence et le sensationalisme, les habitants du Matute ont décidé de s’organiser en « rondes urbaines », inspirées par les « rondes paysannes » dans les Andes qui sont des organisations reconnues par la loi et la constitution depuis 1986. Les rondes urbaines n’ont pas de reconnaissance constitutionnelle ni législative, à l’inverse des rondes paysannes, mais elles peuvent être reconnues par les municipalités au sein desquelles elles réalisent leurs actions. Au Matute, elles sont nées au début de l’année 2015 et sont le fruit d’un travail de plus long terme de la part de la population pour améliorer les conditions de vie dans le quartier. Déjà, les organisations représentatives des habitants du quartier, sous l’impulsion des habitants les plus engagés, avaient obtenu de la municipalité distritale un programme de coopération pour la réfection des façades des bâtiments. Le principe était simple : la municipalité s’engageait à fournir la peinture et le matériel et les habitants se chargeaient de réaliser les travaux.

Plusieurs mois après la mise en œuvre des rondes urbaines, le résultat est déjà visible. Alors que les dealers avaient une présence extrêmement marquée sur le territoire de l’Unidad Vecinal, en particulier la nuit ou ils déplaçaient les voitures présentes sur les parkings pour aménager des espaces de deal à l’abri des regards, ils ont aujourd’hui disparu des artères principales du quartier. Bien évidemment, certains continuent encore à « travailler », mais ils sont régulièrement chassés par les rondes de voisinage qui patrouillent dans le quartier. Ils sont chaque nuit plus d’une vingtaine d’habitants à se relayer. Mais, loin de la campagne Chapa tu Choro, ces rondes de voisinage sont réalisées en collaboration avec la police, et les personnes attrapées sont soit expulsées du quartier, soit remises à la police, mais jamais elles ne subissent de châtiments décidés et exercés par les rondes urbaines. De fait, les autorités de police de La Victoria collaborent étroitement avec les rondes urbaines, et maintenant un contact permanent avec ses représentants, permettant un échange d’informations particulièrement utile et important au travail de la police, mais aussi à l’organisation et à la vigilance des habitants.

 Alors que 2016 sera une année électorale particulièrement importante (élections présidentielles et législatives), la question de l’insécurité sera probablement centrale dans un nombre important de débats. Or, comme le démontre l’exemple du Matute, la participation et l’implication citoyenne dans la co-construction de solutions concrètes est souvent plus efficace que les escalades de violences permises par la loi du talion au profits de personnels politiques corrompus qui alimentent parfois ces phénomènes de délinquance.

 

Encadré n°2 : Le Pérou a connu à partir de 1980 et pendant près de 20 ans un conflit interne particulièrement violent, qui a vu s’affronter les gouvernements à des groupes armés au premier rang desquels le groupe maoïste du Sentier Lumineux. Ce conflit a favorisé l’émergence d’un gouvernement autoritaire, en rupture avec l’ordre démocratique suite au coup d’état de 1992, autour de la personne de Alberto Fujimori. Le rapport final de la Commission Vérité et Réconciliation (CVR) estime à près de 69 280 le nombre de victimes (morts et disparus). Le Sentier Lumineux est le responsable direct de la mort ou la disparition de 46% de ces victimes, tandis que près de 30% incombent aux « agents de l’Etat ». Au delà d’un rapport comptable, les principales victimes ont été des populations indigènes qui se sont retrouvées pris dans le feu croisé des « terroristes » et des « agents de l’État ».

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