Cabo Polonio, le village uruguayen qui résiste encore et toujours à l’envahisseur

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L’Uruguay, petit bout de terre authentique entre l’Argentine et le Brésil est connu dans la région pour sa proportion de vaches, quatre fois supérieure au nombre d’habitants ! Mais… à quatre heures de Montevideo et loin des terres fertiles de l’intérieur, un peu plus d’une cinquantaine d’uruguayens partagent un quotidien hors du commun dans un petit désert de dunes géantes : le village de Cabo Polonio, encore préservé de la civilisation.

Par Valentina Otormin Dall’Oglio

Ce paysage d’une beauté pittoresque, aux plages parsemées d’épaves de navires et de squelettes de loups marins n’est accessible qu’après avoir marché 8 km en longeant la côte, ou bien après avoir sillonné les dunes en grands camions 4X4. Le camion le plus célèbre est appelé « El francés », du nom du français qui, le premier eut l’idée de desservir le petit village. Aujourd’hui, tous les camions 4X4 appartiennent à la compagnie du Parc Naturel. En arrivant, ni eau courante, ni voitures, ni lumière électrique : un camion passe deux fois par semaine avec de l’eau potable que les habitants stockent dans des bacs au dessus de leur maison ou dans des puits. Certains lieux sociaux comme les quelques bars, certaines auberges de jeunesse et restaurants ont installé des systèmes d’électricité avec des générateurs pour avoir de la lumière la nuit, mais la majorité des habitants s’éclairent à la bougie.

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Un phare mythique attire la vue, il a encore son gardien : Leonardo Dacosta. La tour de Leonardo est le seul endroit du village où on trouve de la lumière électrique. En effet, le phare a fonctionné tour à tour avec de l’huile de loup marin, puis de la mélasse, avant d’être électrique. Mais le système n’est pas infaillible et de temps en temps, l’intervention humaine est nécessaire.

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Le tourisme au style « Visitez et partez » fomenté par l’Etat

Le caractère rustique de la vie des 70 habitants du Cabo Polonio attire chaque été de plus en plus de voyageurs bohèmes ou bien de citadins curieux de s’éloigner l’espace de quelques heures de la civilisation. A une heure à peine de Punta del Este – la station balnéaire prisée de la côte uruguayenne – ce petit paradis sauvage offre une alternative aux touristes lassés des parkings débordants de voitures argentines et de buildings luxueux et identiques. L’osmose avec la nature y est sans pareil : les loups marins qui dominent les plages, gardiens des rochers qui bordent les dunes, les algues phosphorescentes qui illuminent les plages la nuit et enduisent les corps de ceux qui s’aventurent à se baigner de lumière, ou les dunes sans fin sont autant d’éléments qui émerveillent celui qui s’y perd.

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Ainsi, alors qu’en hiver un rythme paisible anime la vie des habitants, en été, le village voit plus de 2 000 touristes par jour arpenter ses dunes et ses plages : surfeurs, globe-trotters, uruguayens, brésiliens, mais surtout argentins, européens ou nord-américains. Le village a même fait l’objet d’une publicité de la banque espagnole implantée en Argentine « Banco Galicia ». La question se pose donc de la préservation d’un mode de vie authentique, et d’une faune et flore exceptionnelles dans cet ancien village de pêcheurs.

« Ce fut ainsi, au gré des caprices du vent et de la force des vagues que le Cabo Polonio est né »

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Tout comme le gardien du phare, la majorité des habitants à l’année du Polonio sont des descendants de naufragés de différentes époques. Le village porte d’ailleurs le nom du capitaine du bateau « San José » qui s’est naufragé sur les côtes uruguayennes, il s’appelait Joseph Polloni. Les personnages emblématiques du village nous racontent des histoires captivantes : Joselo Calimare, l’homme aveugle qui tient le bar aux mille bouteilles est issu de deux naufrages différents. Il a construit son bar avec des matériaux de récupération, l’aide de ses voisins, et la compagnie de son chien. Aujourd’hui, ce sont les jeunes du village qui se relayent pour l’aider à tenir son bar, qui guident les touristes avec des lampes de poche vers ce petit bar dissimulé dans le paysage. Francisco Lujambio est un autre personnage emblématique, il tient l’épicerie du village, aux étagères avec des compartiments identiques, des frigos anciens et un drapeau basque, pays d’où il est descendant.

Ces fils ou petits-fils de naufragés ont d’abord vécu de la pêche et de la chasse, avant que cela ne devienne une zone protégée par l’Etat, Parc Naturel. Lorsque nous demandons aux locaux de quoi ils vivent, les réponses varient. Beaucoup se complaisent dans une vie presque ascétique, loin de la société de consommation, bien qu’ils apprécient les repas abondants partagés avec les visiteurs. Mais c’est le système de la débrouille qui prime : « El Cuchi » nous explique que son quotidien se résume à marcher le long des plages, et recueillir ce que la mer veut bien lui offrir. Un jour c’est du bois, un autre des bouteilles, des tissus, des matériaux difficiles à transporter au village et donc que les gens lui achètent pour perfectionner leurs habitations. Un jeune qui travaille à l’auberge de jeunesse nous invite à manger des beignets d’algues et nous raconte qu’il voudrait acheter un cheval et une charrette pour pouvoir aller couper du bois dans les forêts environnantes et le revendre aux habitants du Polonio qui n’ont pas les moyens de le transporter. D’autres habitants font le voyage quotidien jusqu’aux villages voisins pour travailler, comme cette charmante femme rencontrée à bord du fameux camion 4X4 qui se secouait dans tous les sens. « Le seul désavantage est que quand il pleut, le camion reste bloqué entre les dunes, et doit faire demi-tour en attendant que l’eau baisse ».
Le village possède une école, où se rendent 5 enfants et une messe est organisée le samedi.

Statut juridique du Polonio

Le village a aujourd’hui un statut très particulier puisque l’Etat a reconnu le droit de propriété à ses habitants qui ont construit leurs maisons pleines de couleurs avec des matériaux hétéroclites, reflet de leur identité mais sans droit de construire. En revanche, si ces personnes habitent légitimement sur le sol du Polonio, le marché de l’immobilier est une question très complexe dans ce Cap. En effet, s’agissant d’un Parc Naturel national propriété de l’Etat, la construction y est interdite. Il est donc quasiment impossible d’acquérir une maison dans le Parc Naturel, sauf à négocier avec un des habitants le droit d’occupation – le prix peut varier en fonction de nombreux critères aléatoires – ce qui n’est pas mince affaire… Ou bien de construire de nuit avec beaucoup d’agilité et de rapidité.

Lorsqu’on regarde les maisons, on comprend pourquoi ses habitants y sont si attachés. Aucune ne se ressemble mais chacune transpire l’identité de son créateur. Faites uniquement à partir de matériaux de recyclage, bouteilles de verre, sable, bois ou de briques transportées une par une dissimulées dans un sac à dos (il est maintenant interdit de construire) elles sont l’image même de la créativité. Un peintre qui vient puiser son inspiration dans cet endroit plein de magie a recouvert les murs blancs sa maison de serpents bleus, très présents dans ses œuvres. Sa fille tricote toute l’année des bikinis de coton en crochet qu’elle vend l’été aux touristes.

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El Cabo Polonio est un vrai lieu de créativité. De nombreux artistes y ont puisé les paroles de leurs chansons, ou ont dérobé au paysage la muse de leur inspiration. Le chanteur uruguayen Jorge Drexler aime se réfugier dans ce petit espace reclus et a par exemple repris les « doce segundos de oscuridad », dans sa chanson homonyme, les douze secondes qui séparent les deux rayons lumineux envoyés par le phare la nuit.

Pie detrás de pie 
iba tras el pulso de claridad 
la noche cerrada, apenas se abría, 
se volvía a cerrar. 

Un faro quieto 
nada sería 
guía, mientras 
no deje de girar 
no es la luz 
lo que importa en verdad 
son los 12 segundos 
de oscuridad,

12 segundos de oscuridad 
para que se vea desde alta mar 
de poco le sirve al navegante 
que no sepa esperar.”

(Jorge Drexler, Doce segundos de oscuridad).

Des groupes étrangers y ont aussi puisé leur inspiration comme le groupe de musique argentin Onda Vaga qui est né autour d’un feu sur les plages du Cabo Polonio. Dans un autre style, le Cap est lieu d’expression de graphistes, qui recouvrent les murs des cabanes en bois avec des dessins aux couleurs vives et des messages d’hommage au village « Le meilleur endroit du monde est ici et maintenant », ou bien d’inscriptions plus philosophiques « Liberté », « Culture de pensées », etc.

Le Cabo Polonio vient élargir l’éventail de paysages authentiques de l’Uruguay plus connus : les grandes étendues d’un vert sans pareil qui rappellent la Pampa argentine, peuplées de gauchos montés sur leurs chevaux, ou se tenant au bord d’une parrilla, en partageant un mate. Les quartiers populaires bordés de murs peints aux couleurs du carnaval de Montevideo, ou bien les rues pavées arpentées de voitures anciennes de Colonia del Sacramento. Autant de lieux qui forment le charme del « Paisito ».

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