Scooby, le saint-bernard des insurgés

scooby3La remarquable résistance au projet minier « Tía María », dont la construction est prévue dans une vallée agricole au sud de la région d’Arequipa, a rythmé la vie politique péruvienne tout au long de l’année 2015. Un chien errant, de par son engagement dans cette lutte sociale, en est devenu un symbole…

Par Alejandro Llopart Corzo

Arequipa, Pérou, 25 septembre 2015. Aux dernières lueurs du soleil, un nouveau cortège d’étudiants de la Universidad Nacional de San Agustín (UNSA) emprunte la bien nommée Avenue « Independencia ». Certains portent des banderoles ou des pancartes sur lesquelles on peut lire « Sauvons la vallée de Tambo ! », d’autres fraternellement se tiennent la main ; tous scandent les slogans du combat qu’ils ont fait aussi le leur : « Oui à l’agriculture, non à la mine ! » « La vallée ne se vend pas, la vallée se défend ! » « Il y a de l’or, du cuivre, mais le peuple reste pauvre ! ». Leurs voix décidées s’élèvent défiant l’imposant attirail des policiers, alertes. Un aboiement parfois les accompagne, celui du chien robuste qui marche à leurs côtés.

La plupart l’appellent Scooby, même s’il répond également au surnom de « Marrón ». Ce molosse tigré, à la démarche nonchalante, au regard doux, est resté orphelin de ses maîtres dès son plus jeune âge. Deux théories circulent à propos de ses origines sur son compte Facebook intitulé : « Scooby, je n’ai pas choisi d’être à la rue »1 : soit il aurait appartenu à un clochard moribond, soit sa famille étrangère aurait quitté le territoire sans lui, avant qu’il ne se présente voici cinq ans à l’entrée de la Faculté d’Ingénierie.

Interdit d’accès en classe, Scooby a tout de même été adopté comme mascotte par les étudiants. Au fil du temps son adhésion à la culture des lieux a été telle, qu’il est devenu le gardien des murs et qu’il ne vacille pas vêtu du maillot rouge universitaire à prendre place parmi les spectateurs aux évènements collectifs comme les matchs de football ou les concerts. Une inclination routinière habite son âme toujours bohémienne ; chaque jour tel un passant fidèle, Scooby suit le même chemin à travers la vieille ville entre l’UNSA et la Place d’Armes. Et c’est donc tout naturellement qu’il en est venu à rencontrer les défenseurs de la vallée de Tambo et qu’il a commencé à prendre part aux manifestations.

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La résistance des « sans écoute »

Il s’agit de la dernière grève générale en date, de 72 heures, menée contre la réalisation du projet minier « Tía María » qui prévoit l’exploitation de quantités colossales de cuivre et vraisemblablement d’or à proximité d’une vallée fertile, au cœur de la province d’Islay, située au sud de la région d’Arequipa. La vallée de Tambo s’étend sur 14 576 hectares et recouvre quatre districts : Cocachacra, Punta de Bombón, Deán Valdivia et Mollendo. L’activité agricole très ancienne remonte à l’époque inca, même si elle s’est véritablement développée à partir de 1630. Le naturaliste italo-péruvien Antonio Raimondi la surnommera au XIXème siècle, « le garde-manger d’Arequipa ».

De nos jours approximativement 2500 agriculteurs y travaillent et approvisionnent la province d’Islay en riz, en canne à sucre, en ail, en pommes de terre, en luzerne et beaucoup d’autres légumes. Une mobilisation paysanne a débuté en 2010 pour la défense des cultures et contre la pollution des eaux. Sur place l’équilibre hydrique est précaire, en raison des volumes irréguliers d’eau qui proviennent du bassin fluvial surtout pendant la période d’étiage, d’où le recours aux nappes phréatiques afin de satisfaire les besoins locaux en eau potable et pour la production agricole.

7Or la construction d’une mine à ciel ouvert, – procédé considéré comme étant hautement nuisible pour l’environnement et à ce titre interdit en Europe – menace non seulement de contaminer l’air avec des émanations de cyanure, d’oxyde de nitrogène, de dioxyde de soufre entre autres gaz nauséabonds et par conséquent de porter atteinte à la santé des villageois limitrophes, mais aussi de par ses dépôts solides rejetés au fond du fleuve de Tambo et l’entraînement pluvieux dans les eaux souterraines des réactifs, des huiles et des sels minéraux issus des processus de traitements, de bouleverser définitivement la qualité et le potentiel vital de l’eau dans la région.

Le mouvement de Défense de la vallée de Tambo a rapidement gagné les pêcheurs et les dockers de la province d’Islay, puis il s’est étendu à de vastes franges de la population méridionale du Pérou. Lorsque le candidat indigène et actuel Président Ollanta Humala est venu faire campagne à Arequipa, il s’était alors engagé à ce que la décision finale revienne aux habitants directement concernés par la mine, laissant habilement sous-entendre qu’un référendum serait mené sous l’égide de son gouvernement. Cela explique pourquoi l’attitude qui a été la sienne suite à sa victoire à l’élection présidentielle de 2011, a pu être vécue comme une trahison démocratique.

 

L’État en effet, n’a jamais favorisé le dialogue entre la compagnie minière Southern Copper Corporation, – possédée par le conglomérat mexicain Grupo México – l’une des plus importantes exportatrices de cuivre au monde et les opposants au projet. Plutôt que de servir de médiateurs, les représentants publics se sont empressés de bénir aveuglément « Tía María» à travers des discours apologétiques – autant de cautions morales – du développement et du progrès consubstantiels à la mine.

Sous la pression contestataire, la Southern Copper Corporation, – par ailleurs reconnue coupable de ravages écologiques en Espagne, au Mexique et au Pérou – a consenti à employer de l’eau de mer desalinisée. Cependant, le manque criant de confiance et les coûts sociaux et environnementaux jugés trop conséquents, avaient d’ores et déjà scellé la rupture avec la population locale. Les promesses de relogement et de création de 3500 emplois ne changeront rien au refus déterminé de ceux qui pourtant, demeurent sans écoute.

Les uns les surnomment «espartambos », les autres «terroristes anti-miniers»

Quoique dépourvue d’une licence sociale, la compagnie minière a poursuivi ses préparatifs. En guise de riposte, en mars 2015 une grève générale qui durera plus de 70 jours sera déclenchée au sein de la vallée de Tambo. D’âpres batailles confrontant les paysans aux forces de l’ordre suivront. L’engagement citoyen concernera tantôt les jeunes hommes armés de frondes et de boucliers de fortune, que les femmes à l’initiative d’éteindre les grenades lacrymogènes et du blocage des routes et les personnes âgées à la tête du ravitaillement et revendiquant par le biais de « cacerolazos » – des coups portés sur les casseroles dont la frappe du métal mimait le chaos attenant. Afin de leur rendre hommage et de souligner la disproportion des moyens matériels de combat avec ceux des policiers, l’opposition à « Tía María » les a qualifié d’« espartambos », par allusion aux 300 Spartiates du roi Léonidas ayant défendu les Thermopyles lors de l’invasion perse en 480 av. J.C.

La Constitution péruvienne interdit l’usage d’armes à feu pour réprimer des manifestants; nonobstant la mort par balles de plusieurs d’entre eux, va conduire à une escalade de la violence. Déclinant toute responsabilité en dépit des preuves criblant de culpabilité la police, l’État a renforcé ses dispositifs sécuritaires en acheminant dans la province d’Islay des renforts du Nord du pays. Parallèlement, Oscar Gonzalez Rocha, Président de la Southern Copper Corporation, a critiqué publiquement l’agressivité des factieux et disséminé – pareil à un os donné à ronger aux « chiens de garde » du pouvoir – la notion de « terrorisme anti-minier », néologisme sur lequel se sont rués les médias nationaux. La convergence des intérêts politiques et financiers prenait ainsi corps dans une criminalisation nouvelle des opposants à la mine, en tant que brutes extrémistes et séditieuses. sc6

Des manifestations d’une vaste ampleur ont submergé les villes du Sud du Pérou. Arequipa, en particulier, ponctuellement barricadée avec ses vieux pavés, a été le scénario de mobilisations de masse. C’est au cours des vifs échanges avec la police, que Scooby a conquis grâce à son courage l’affection des habitants. Courant aux côtés des manifestants, il aboyait exalté contre les forces de l’ordre, montrait les crocs et une fois perdu dans la fumée des gaz lacrymogènes, se débattait admirablement pour en sortir avant de replonger au front. Les risques sanitaires endurés ont conduit Sonia Choque Martínez, bénévole protectrice des animaux, à l’emmener trois semaines dans un foyer pour chiens jusqu’à l’apaisement des ardeurs.

A la suite d’une centaine de blessés et de 7 morts, dont un policier, le 23 mai 2015 l’État d’urgence a été instauré dans la province d’Islay pour une durée de 60 jours, générant la suspension de nombreux droits et l’arrivée de l’armée aux abords de la vallée de Tambo. Plus de deux mois se sont écoulés depuis qu’il a pris fin, mais la présence militaire demeure très forte dans la zone. Dès lors les modes opératoires de la résistance au projet minier ont dû changer et se pacifier. Les affrontements se sont déplacés sur les terrains stratégique et de l’idéologie.

Deux identités divergentes unies dans l’adversité

Ce 25 septembre 2015 à mesure que les universitaires avancent au cœur d’Arequipa, maints sympathisants de la cause se joignent à eux. Scooby hérite des salutations les plus enthousiastes ; toutefois la ville entière semble baigner dans une effervescence pugnace. Ses rues se souviennent, la mémoire urbaine aime être rappelée. L’une des caractéristiques qui composent l’identité d’Arequipa, c’est son esprit insurrectionnel. De l’indépendance au milieu du XXème siècle, les mouvements sociaux y ont atteint une telle dimension que des historiens comme Jorge Basadre l’ont encensé comme étant la principale instigatrice du Pérou républicain.

La rébellion de 1950 où les étudiants ont joué un rôle fondamental et la révolution de 1955 qui s’est répandue dans toute la nation, occupent une place spéciale au Panthéon des luttes sociales. Arequipa a connu les barricades, de sanglants corps à corps; elle a dû braver les affronts de la dictature militaire pour finalement paver une voie triomphale vers le retour de la démocratie à partir de 1956. L’opiniâtreté et le dévouement de ses citoyens au service de la liberté et de la décentralisation, lui ont légué le titre flatteur de « Lion du Sud ».

Le XXIème siècle s’est ouvert sur de nouveaux rugissements. En 2002 un soulèvement populaire contre la privatisation de deux entreprises électriques connu sous le nom de l’« Arequipazo » a eu gain de cause, mais deux étudiants y ont perdu également la vie. La mobilisation contemporaine pour la défense de la vallée de Tambo s’inscrit dans cette longue lignée contestataire contre les injonctions en provenance de Lima, la capitale; cependant elle comporte des aspects inédits.

Si bien Arequipa a historiquement été une cité rebelle, elle se trouve par ailleurs empreinte de traits conservateurs. Son surnom le plus commun de « ville blanche » atteste précisément d’un noyau colonial dense et de l’absence de foyer culturel indigène. Cela a pu se traduire par la conviction pour ses habitants traditionnels, de ne pas partager le même destin que les populations campagnardes – à dominance indigène – environnantes. Or l’exode rural d’une part qui s’est accéléré au siècle dernier, a transformé Arequipa et l’a rendue plus hétérogène que jamais et le défi conjoncturel du projet minier d’autre part, paraissent mettre en lumière des points de convergence entre deux identités, jadis distantes.

Le cortège a atteint maintenant le fief symbolique de la Place d’Armes et fond dans une foule plus large d’activistes. Des portraits, une tribune, des drapeaux ont été installés du côté droit de la cathédrale. L’ombre du lieu saint participe à l’aura des manifestants qui s’expriment pour dénoncer l’imposition par la force de la mine. Leurs voix sont chargées d’une profonde indignation et de la saisissante sentimentalité andine. La majorité est composée de paysans indigènes issus de la province d’Islay. Les « espartambos » tels qu’ils se nomment sont venus investir Arequipa et se battre aussi pour garantir son avenir alimentaire.

Un étudiant se hisse jusqu’au premier rang et demande la parole au nom de ses camarades. Ses mots seront accueillis avec grand entrain. Les voici : « Nous avons appris que la terre ne nous appartient pas, qu’elle n’appartient pas non plus à nos pères, qu’il s’agit d’un emprunt de nos futurs enfants. C’est pourquoi nous étudiants de l’UNSA, en coopération avec toute la population d’Arequipa, nous nous mobilisons car nous ne pouvons permettre que l’État vende l’agriculture. »

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La nuit ne tardera pas à tomber sur la « ville blanche », comme un voile jeté sur le sort indécis du conflit anti-minier. Peut-être faudra-t-il attendre l’issue de la prochaine élection présidentielle au Pérou, en avril 2016. Nul doute en revanche qu’un engagement social comme celui de la résistance à « Tía María » connaîtra des lendemains.

Le désormais célèbre Scooby, malgré sa popularité – un calendrier, dont les fonds seront reversés à l’entretien des centres canins, avec des photos des habitants à ses côtés, a été commercialisé – ne cessera de divaguer humblement entre l’UNSA et la Place d’Armes. Chemin faisant, ce chien emblématique des manifestations, métaphore vivante de la lutte en mouvement, continuera d’écrire la trame de l’union des étudiants d’Arequipa et des populations paysannes, autour d’une même et noble cause.

1 En espagnol : « Scooby, no pedí ser callejero »

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