Où est passée la gauche brésilienne ?

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Le virage droitier du Parti des Travailleurs (PT) au pouvoir au Brésil a donné naissance au mouvement de Frente Brasil Popular, qui se revendique comme une vraie alternative de gauche. L’analyse de ce dernier est un point de départ pour penser l’état actuel de la gauche brésilienne, afin de constater ce qu’elle est, ce qu’elle n’est pas, ce qu’elle n’est plus, et pour quelles raisons.

Par Patricia Pereira |

Le 5 septembre dernier, à Belo Horizonte (capitale de l’Etat du Minas Gerais) a eu lieu la « Conférence Nationale Populaire : pour la défense de la démocratie et pour une nouvelle politique économique ». Cette conférence a été à l’initiative du Front Brésil Populaire, ou Frente Brasil Popular, mouvement politique et social officiellement lancé le même jour, avec la présence de 2 500 militants.

L’objectif d’une telle conférence, appuyée par des organisations issues de la société civile et des personnalités politiques de gauche, était de faire naître et de présenter une coalition politique alternative à la politique menée par Dilma Rousseff. Des représentants tels que João Pedro Stédile pour le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST), le Président de la Centrale unique des travailleurs (CUT), Vagner Freitas, étaient ainsi présents ce jour-là.

Au cœur des motivations de Frente Brasil Popular se trouve une volonté de répondre à une vague conservatrice qui a atteint le Brésil, d’après eux, jusqu’à la gauche de gouvernement, représentée sous l’égide du Parti des Travailleurs (PT) et de la Présidente Dilma Rousseff.

Parmi les propositions de Frente Brasil Popular, on trouve en effet « la défense de la démocratie et le combat à la politique économique adoptée par le gouvernement actuel ». Le Front, qui se défend de toute velléité électorale, se présente avant tout comme un instrument de mobilisation populaire, qui entend également se mobiliser contre la droite, montée au créneau pour la destitution de Dilma Rousseff. La défense des droits des travailleurs, le renforcement de la participation populaire, la dénonciation de la corruption de la police, du machisme, et du racisme, mais aussi la promotion de réformes structurelles comme les réformes fiscale et agraire, celles de la santé et de l’éducation sont les thèmes de prédilection de Frente Brasil Popular. Mais pourquoi de nouvelles forces politiques émergent en proposant une alternative de gauche ?

Cette mobilisation montre en tout premier lieu que la société civile brésilienne est toujours capable, dans un contexte de morosité économique et politique, de s’entendre sur des propositions qui lui sont chères, et de défendre des valeurs auxquelles elle tient. Au-delà de cette symbolique forte, le lancement de Frente Popular Brasil est peut-être le signe du constat d’une « trahison » politique de la gauche traditionnelle – celle représentée majoritairement par le Parti des Travailleurs fondé par Lula et ses alliés – au pouvoir depuis treize ans. La désillusion des électeurs de gauche les a poussés à se mobiliser, afin de faire face à un gouvernement qui ne les représente plus, et en qui ils avaient confiance.

Pourtant, les grands titres de la presse brésilienne n’ont pas relayé l’information. Le Front Brésil Populaire n’est de fait pas très « populaire » au Brésil.

Les espoirs déçus des Brésiliens de gaucheassamblea

Le soir de la réélection pour un deuxième mandat de Dilma Rousseff, qui l’a emporté avec 51,64% des suffrages sur son adversaire du parti de la social-démocratie (PSDB), les rues de Lapa, quartier populaire de Rio de Janeiro, étaient pleines d’espoir. Les gens pleuraient et chantaient. Il y avait là une jeunesse qui rêvait de connaître un jour un Brésil plus égalitaire et plus juste, tout un pan de la société très sensible aux thèmes de l’éducation et de la santé publiques, mais aussi à ceux du racisme, du droit des femmes et des minorités.

Le « mythe Lula » s’est pourtant effondré quelques mois plus tard. Le Brésil traverse aujourd’hui une double crise, à la fois politique et économique. L’affaire Lava Jato, comme l’affaire de corruption qui touche Petrobras et certains cadres du Parti des Travailleurs, allant jusqu’à mettre la cause la Présidente sont des sujets de prédilection des médias. Le fait que le Brésil soit entré récemment en récession et que sa note ait été abaissée par les agences de notation constituent les « gros titres » de quotidiens comme Folha, ou Globo. Dernier point d’analyse constant des médias : la politique dite « d’austérité » présentée en octobre dernier par la Présidente, qui marque un point de non-retour définitif à une politique et aux valeurs de gauche, qui ont pourtant caractérisé la campagne du PT en 2014.

La fin prévisible de l’ère dorée

Mais cette impuissance du gouvernement de Dilma Rousseff et ses alliés1 à poursuivre une politique économique et sociale servant les plus défavorisées, n’était-elle pas prévisible ? Lula a pu mettre en œuvre des politiques sociales redistributives parce que le contexte économique lui a permis de le faire. Si aujourd’hui Dilma Rousseff a abandonné non seulement les classes populaires mais aussi les classes moyennes progressistes, ce n’est pas par manque de conviction, mais c’est surtout par manque de moyens. La baisse des revenus de l’Etat, due notamment à la baisse de la consommation des ménages, oblige la Présidente à couper dans certaines dépenses. En octobre dernier, Dilma Rousseff a par exemple réduit le budget du programme social Minha Casa Minha Vida mis en place en 2009.

Les politiques de gauche n’existent que par opportunisme. On peut redistribuer les richesses uniquement quand ces dernières existent. L’arrivée au pouvoir du PT en 2003 coïncide en effet avec un contexte économique mondial très favorable : le Brésil a grandement bénéficié de la croissance de la Chine, qui a eu besoin de matières premières pour poursuivre son développement. Ce sont les revenus issus des matières premières qui ont permis à Lula de surfer sur la vague des politiques sociales généreuses et sur un taux de chômage qui fait des envieux.

Nous devons aujourd’hui avoir conscience que la gauche au pouvoir au Brésil ne peut plus être celle de Lula, puisque la gauche n’est véritablement la gauche que « quand elle peut se le permettre ». Le modèle de développement brésilien actuel est essoufflé : quand la croissance de la Chine ralentit, que le cours des matières premières chute, les conséquences sont désastreuses pour l’économie brésilienne, qui n’a pas profité de ses années dorées pour élaborer une politique industrielle digne de ce nom.

La gauche a fait l’erreur de croire que les réformes structurelles sont l’apanage de la droite. Elle a ainsi rendu le Brésil plus vulnérable aux fluctuations économiques internationales.

Quels défis pour la gauche ?

Une distinction essentielle est à faire, et celle-ci est valable dans toutes les démocraties du monde. Il faut faire la différence entre la gauche qui gouverne et celle qui n’est pas au pouvoir. Au Brésil, Frente Brasil Popular est une force de mobilisation et un catalyseur des valeurs progressistes. Le Parti des Travailleurs et ses alliés doit quant à lui répondre à des exigences économiques internationales de court et long terme ; ce qui l’oblige à renoncer à une partie de ses origines et à se dénaturer.

Pour survivre, la gauche brésilienne doit nécessairement se repenser, face à une droite très bien armée. En fait, il existe au Brésil un terreau très fertile pour l’implantation de la droite. Une part très importante des Brésiliens reste conservatrice, voire réactionnaire et fortement réticente aux changements sociaux qui rendraient la société moins inégalitaire. Le « racisme de classe » est un fait au Brésil, qui résulte en une haine par certains des programmes sociaux mis en place il y a quelques années par la gauche.

La gauche brésilienne doit se réapproprier ses thèmes de prédilection. La promotion d’une santé et d’une éducation égales pour tous doit être au cœur de ses préoccupations. Offrir une éducation de qualité à tous les Brésiliens constitue le moyen le plus fiable de construire une société plus compétitive et plus productive, mais aussi plus juste, moins stéréotypée, moins violente et donc plus progressiste et tolérante.

Sources :

https://blogs.mediapart.fr/marilza-de-melo-foucher/blog/070915/la-droite-au-bresil-est-en-plein-essor

http://www.liberation.fr/planete/2015/09/28/le-bresil-s-enfonce-dans-la-crise_1392673

http://www.brasil247.com/pt/blog/brenoaltman/196168/O-que-%C3%A9-afinal-a-Frente-Brasil-Popular.htm

http://www.sciencespo.fr/opalc/content/bresil-2014

1 On peut considérer que les représentants de la gauche brésilienne sont les deux partis les plus importants, à savoir le Parti des Travailleurs et le Parti socialiste brésilien, représenté par Marina Silva lors des dernières élections présidentielles. Il existe bien évidemment d’autres partis et mouvements de gauche, que l’on laisse volontairement de côté pour simplifier l’analyse.

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