Honduras: Berta Cáceres fait fleurir les consciences

Activiste depuis plus de vingt ans pour le droit à la terre des communautés Lenca, Berta Cáceres a été assassinée en mars 2016. Elle est depuis devenue un symbole de la mobilisation contre la répression politique. Récit.

Par Emma Tyrou

« On ne peut assassiner ma mère. Ma mère se sème, et elle renaît, et renaît, et se multiplie ». L’émotion est palpable dans la voix de l’adolescente qui s’adresse à la foule. Dans la nuit, les tambours et les chants indigènes s’élèvent au-dessus des sanglots et des volutes d’encens. Le 4 mars 2016 à Intibuca, Honduras, la communauté Lenca rend hommage à Berta Cáceres, leur mère, leur guide, assassinée à son domicile la nuit précédente. Selon la cosmovision Lenca, l’esprit de Berta s’en retournera dans les rivières sacrées. Ceux qui restent veulent quant à eux continuer leur mission ancestrale : la protection des biens naturels communs à l’humanité. La terre, les rivières, les forêts et les vies qui en dépendent sont pourtant l’objet de convoitises et de violentes menaces. La cession des terres par le gouvernement aux entrepreneurs privés pour des usages agro-alimentaires, ou des centaines de « mégaprojets de développement » se fait souvent dans des conditions controversées, sans consultation préalable des communautés. L’activisme de Berta Cáceres pour faire valoir les droits des familles Lenca contre un projet de barrage hydroélectrique de plusieurs millions de dollars « Agua Zarca », a en 2015 été récompensé du prestigieux prix environnemental Goldman. Ses actions lui ont également valu des dizaines de menaces de mort, et finalement, plusieurs balles dans la poitrine. Dans les heures qui suivent son assassinat, son sourire fleurit sur les murs, les réseaux sociaux et fait la une à travers le monde. Bertita est sans aucun doute devenue un symbole qui continue d’inspirer la lutte pour la justice environnementale et sociale.

« Justicia, ya ! »

Berta Cáceres faisait partie des activistes environnementaux les plus reconnus. Ses revendications faisaient écho bien au-delà des frontières du Honduras. Coordinatrice générale de l’association indigène COPINH (Consejo Cívico de Organizaciones Populares e Indígenas de Honduras) qu’elle avait elle-même cofondée en 1993, elle travaillait au plus près des communautés, et portait leurs revendications sur la scène internationale. Quelques mois avant sa mort, elle rencontrait des membres du Congrès des Etats-Unis afin de dénoncer la corruption et la répression policière dans les conflits pour la terre au Honduras. Avant elle, peu de femmes indigènes centraméricaines avaient réussi à faire pression sur Washington. L’enjeu est de taille, puisque des millions de dollars sont versés chaque année aux forces de sécurité honduriennes (dans le cadre notamment de la lutte contre le trafic de drogue et la criminalité), malgré les accusations de violations graves des droits de l’homme dont elles sont l’objet. Les actions de Berta Caceres ne semblent pas avoir été vaines : un nombre croissant de députés américains soutient aujourd’hui le projet de loi intitulé « Loi Berta Cáceres sur les droits de l’Homme au Honduras », introduit le 14 juin par un législateur qu’elle avait rencontré en personne. Pour ce qui est du projet Agua Zarca, le géant chinois de l’hydroélectrique Sinohydro s’est retiré en 2010, suite notamment à la campagne d’opposition menée par Berta Cáceres de son vivant. Après sa mort et la mission en Europe de plusieurs membres du COPINH en avril 2016, deux autres grands bailleurs de fonds du vieux continent ont quant à eux suspendus provisoirement leur soutien financier à l’entreprise hondurienne de travaux publics DESA, coordinatrice du projet.

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Manifestation « Justice pour Berta » le 15 juin 2016, Washington D.C. (Crédit Photo: Emma Tyrou).

Malgré ces petites victoires, le projet Agua Zarca n’a pas été abandonné, pas plus que n’a été remise en cause la concession controversée des terres Lenca à DESA. L’enquête menée par les autorités nationales autour du meurtre de Berta Cáceres est, depuis le premier jour, l’objet de nombreuses critiques. Tant à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, on dénonce un manque de transparence. Deux mois après le meurtre, plusieurs individus liés à DESA, ainsi qu’à l’armée, ont certes été arrêtés. Cette démarche de façade a cependant soulevé de nombreuses critiques, arguant que les réels commanditaires de l’assassinat restent quant à eux impunis. Une énième péripétie intervenue fin septembre est révélatrice du niveau de corruption qui gangrène les institutions judiciaires du Honduras : le dossier contenant les preuves matérielles du meurtre de Berta Cáceres a été déclaré volé. Le gouvernement refuse malgré tout catégoriquement que l’enquête soit confiée à un groupe d’experts indépendants de la Commission Interaméricaine des Droits de l’Homme – faisant ainsi fi des appels répétés de la famille, du COPINH, et de la communauté internationale. A défaut, cinq juristes internationaux ont finalement pu arriver sur place début novembre pour mener une enquête indépendante.

Le règne de la violence et de l’impunité

Devant le jury du prix Goldman, Berta avait dédié sa récompense à « tous les martyrs ayant donné leur vie pour défendre la nature ». Quelques jours après sa mort, Nelson Garcia, un autre membre du COPINH, recevait plusieurs balles en plein visage alors qu’il rentrait à son domicile après une réunion du COPINH à Rio Lindo. Cette municipalité avait été secouée quelques jours auparavant par l’éviction de plusieurs familles, la police brandissant des ordres d’expulsion controversés. En juillet, à San José cette fois, Lesbia Yaneth Urquia, une figure de l’opposition à un autre projet de barrage hydroélectrique (Aurora I) était attaquée sauvagement en plein jour, son corps sans vie laissé à la vue de tous, comme un avertissement. Début octobre, Tomás Gomez Membreño, qui avait succédé à Berta Cáceres au dangereux poste de coordinateur général du COPINH a à son tour été victime d’une tentative de meurtre.

« Les entreprises liées à Agua Zarca et le gouvernement sont directement impliqués dans la criminalisation et les violences dont nous sommes victimes » expliquait Tomás Gomez lors d’une journée de mobilisation à Washington D.C. Pour Tomás, il ne fait aucun doute que les hommes armés s’immisçant dans les mobilisations du COPINH pour semer le trouble sont directement envoyés par DESA, en collusion avec l’armée. Leur but : que la violence éclate, et décrédibilise les défenseurs pacifiques de l’environnement. Pas moins de 112 d’entre eux ont été assassinés depuis le coup d’Etat de 2009, qui a permis l’accès au pouvoir de l’actuel régime. Les gouvernements conservateurs ont d’abord annulé les accords passés avec les organisations indigènes et paysannes. Ces accords les protégeaient d’expulsion en cas de vente de terres dont la légalité des titres ne serait pas vérifiée. Le processus de titularisation au profit des communautés qui vivent légitimement mais non légalement sur leurs terres ancestrales a ensuite été gelé. Enfin, le Honduras a été déclaré « open for business », ce qui signifie que des concessions pour la vente et l’exploitation de plus d’un tiers des terres du pays ont été accordées à des investisseurs. La moitié de ces concessions concerne des terres ancestrales Lenca.

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« Vous avez la balle, j’ai la parole. La balle meurt à la détonation, la parole vit en se répliquant. Berta Cáceres s’est multipliée! » Barcelone. (Crédit Photo: Fotomovimiento, sur Flickr)

La lutte pour la dignité et l’autonomie continue

Marginalisés par un Etat qu’ils considèrent comme raciste et patriarcal, les peuples indigènes s’organisent et résistent, hier sous la coordination de Berta, aujourd’hui guidés par son symbole. Le COPINH représente à ce jour plus de deux cents communautés à travers six départements de l’ouest du pays, zone frappée de plein fouet par la privatisation de terres riches en ressources. Le COPINH est constitué des familles formant les communautés indigènes, qui se rassemblent régulièrement en conseils communautaires, conseils des peuples, et conseils départementaux. Ces espaces de participation permettent notamment d’élire les quinze membres de la coordination générale, et d’ainsi faire vivre l’organisation dédiée à l’autonomie des peuples.

Autonomie signifie pour les Lenca ne pas se voir imposer de décisions dans les principaux domaines qui régissent leur vie. La revendication du droit à la consultation préliminaire, libre et informée avant la vente de terres ou le développement de projets affectant les ressources attachées à ces terres, comme le prévoit la convention internationale ILO 169, est leur principal cheval de bataille. Outre la revendication de leur droit de vivre sur leurs terres ancestrales, les peuples indigènes qui forment le COPINH œuvrent à la proposition d’alternatives. Ainsi, la casa de las mujeres (littéralement maison des femmes, mais qui accueille tout individu dans le besoin) propose par exemple des formations pour une meilleure connaissance et revendications des droits des femmes, souvent premières victimes de violences. Une autre dimension forte des activités du conseil est le développement d’une éducation bilingue et respectant la culture et les traditions indigènes, ou encore la perpétuation des connaissances de médecine traditionnelle. Depuis 2002, la radio communautaire du COPINH a cinq fréquences d’émission, qui permettent aux différentes communautés de faire connaitre leurs initiatives, d’organiser leur résistance et de perpétuer leur culture.

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Documentaire photo indépendant en soutien aux communautés organisées du COPINH, consultable en intégralité. Tous droits réservés.
Crédit Photo: Victor Galeano. Suivez et soutenez le photographe indépendant. 

Pour ses concitoyens Lenca, et beaucoup d’autres individus solidaires, la voix de Berta, qui résonnait souvent sur les ondes du COPINH, chante désormais dans le bruissement des feuilles qui résistent aux pelleteuses. Elle tremble aussi dans la clameur des rassemblements pacifiques qui inlassablement demandent que justice soit faite devant la maison présidentielle de Tegucigalpa. Les peuples Lenca, malgré la répression, la marginalisation politique, économique et sociale, s’organisent pacifiquement et nous enseignent que toute forme de vie dépend des biens naturels sur cette planète que nous partageons. L’appel de Berta semble plus que jamais d’actualité : « Réveillons-nous humanité, nous n’avons plus le temps ».

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