Colombie : le goût amer du café

Pour rejoindre votre tasse, les grains de café passent entre diverses mains et subissent de nombreux processus de transformation. Cependant ce cheminement est loin d’être équitable et les profits engendrés par ce commerce se font au détriment des producteurs locaux. Reportage en Colombie sur le véritable prix du café.

20141218_150612(Hacienda de Guayabal en Colombie, crédit photo : Camille Ely)

Dans l’hacienda de Guayabal en Colombie, au cœur de l’Eje Cafetero (axe du café, région qui concentre la majeure partie de la production du pays), il est possible, pour la modique somme de 25 000 pesos (environ 7€), de visiter la propriété caféière et de suivre le processus du café « du grain jusqu’à la tasse ». Un employé de la plantation vous fait visiter la propriété, commente les différents stades de maturation du café et explique quels processus permettent d’extraire tous les arômes et la saveur du grain. De retour à l’accueil, une dégustation entraîne vos papilles à savourer l’arôme délicat de ce petit trésor. Ça ressemble étrangement au paradis, d’autant que l’hacienda fait aussi hôtel et qu’elle dispose d’une piscine.

Et pourtant, quelque chose vous dérange. Ces enfants qui récoltent les grains sous un soleil de plomb alors qu’ils auraient dû être à l’école ; l’insalubrité des vieilles cabanes où vivent les saisonniers que le guide a tenté de vous occulter ; l’abysse entre les 300 pesos (0,10€) que reçoivent les travailleurs pour chaque kilo récolté et les 80 000 pesos (24€) qu’il faut débourser pour ramener un kilo de ce café exceptionnel dans vos valises. Et la cerise sur le gâteau, lorsque le propriétaire, au détour de la conversation, vous explique qu’il passe deux mois de l’année aux États-Unis, en vacances. A ce moment précis, une question s’impose : où vont ces 80 000 pesos ?

Les conditions de travail des récolteurs

Commençons par la base et le premier maillon de la chaîne : les conditions de travail des récolteurs. Les travailleurs de l’hacienda de Guayabal reçoivent 300 pesos colombiens pour chaque kilo récolté, soit 0,4% du prix du sac de café en vente à l’accueil de la propriété. Première information importante : ils sont donc peu payés. Le travail infantile est interdit en Colombie, et pourtant beaucoup d’enfants se retrouvent dans les plantations au lieu d’être à l’école, ce qui perpétue le cycle de la pauvreté. En 2014, selon les chiffres officiels, 9,7% des enfants colombiens travaillaient. Les revenus économiques générés par le café sont tels, que les autorités locales préfèrent fermer les yeux. Mais les enfants, en plus de renoncer à l’éducation et donc à la possibilité de trouver un emploi mieux rémunéré, mettent aussi en danger leur santé.

5244853310_b9a5f15606_o(Grains de café, crédit photo : Neil Palmer sur Flickr)

En Colombie, les pratiques de certaines plantations font étrangement penser à de l’esclavage. Il existe, aujourd’hui encore, des travailleurs qui ne sont pas libres. La longueur de leur journée de travail, conjuguée à la difficulté de quitter la propriété par leurs propres moyens, les empêche de faire leurs courses ailleurs et les oblige donc à acheter dans le magasin sur place. Étant très peu payés, certains en arrivent à contracter des dettes – pour subvenir à leur besoin, pour payer des frais médicaux, pour payer la location de la terre où ils habitent – qu’ils devront rembourser en travaillant. Les chaînes ne sont plus physiques mais ne disparaissent pas pour autant, bienvenue dans la nouvelle version de l’esclavage : l’exploitation.

Pourtant la loi colombienne encadre les droits des travailleurs dans les plantations et leur assure un droit aux congés payés, à la sécurité sociale en cas d’accident et à la retraite. Mais les travailleurs sont souvent illégaux. L’État ne fait plus loi, c’est celle du marché qui s’impose.

L’impact sur l’environnement

Dans son environnement naturel, le café pousse à l’ombre des arbres dans des zones tropicales ou subtropicales. L’avantage de cette pratique est que les arbres permettent d’éviter l’érosion des sols dans ces zones fragiles et préservent l’habitat de certaines espèces de la région. La présence d’arbres permet, de plus, d’utiliser moins d’eau et moins de pesticides. Pourtant, cette pratique est très peu utilisée. L’environnement et la santé de tous ne font pas le poids face à un argument de choc : la rentabilité. En effet, le café cultivé au soleil est certes de moins bonne qualité mais il est surtout beaucoup plus lucratif. Puisque cette pratique n’est viable que 15 ans, en raison de l’assèchement des sols qu’elle engendre -contre 30 ans pour les plantations ombragées-, les cultures doivent être déplacées régulièrement et il faut alors déblayer de nouveaux terrains afin d’y installer les plantations. Les terrains abandonnés ne sont, pour la plupart, pas réutilisables par l’agriculture. Catastrophe écologique ? L’argent n’a pas de conscience environnementale, et c’est bien le cœur du problème du café.

Le profit est roi, mais qui favorise-t-il vraiment ? Car s’il est clair que les récolteurs ne jouissent pas des revenus du café, les rétributions de chacun des acteurs de la chaîne de production sont plutôt opaques.

La torréfaction du café, ou l’injustice du système économique

Le café est une ressource exceptionnelle pour la Colombie, en 2014 le pays était le deuxième exportateur mondial derrière le Brésil. Parfois appelé « or vert » le café n’est pourtant pas que synonyme d’avantage pour l’économie colombienne. En effet, le cours du café est fixé à l’international ce qui implique que le pays ne peut pas influer sur le prix de cette ressource.

Autre paradoxe : la Colombie exporte tout le café de qualité pour des raisons économiques. Les Colombiens n’ont donc pas véritablement accès aux richesses de leur terre.

Dans la plupart des cas, le café exporté par la Colombie n’est pas torréfié. Le torréfier avant de l’expédier apporterait une plus-value plus importante au pays ; cela supposerait une industrialisation et permettrait donc de développer l’économie colombienne. Cependant, les pays acheteurs devraient le payer plus cher et engrangeraient moins de bénéfices puisqu’ils ne maîtriseraient pas cette étape du processus.

Le fonctionnement du marché international favorise les pays déjà industrialisés et pénalise donc la Colombie alors même que l’industrie du café est en plein essor. Les industries européennes et américaines tirent beaucoup de bénéfices du commerce du café grâce à la taxe sur la valeur ajoutée. Le commerce du café s’inscrit donc dans le système de domination des pays du nord sur les pays du sud. Mais que faire ? Mettre fin aux conditions de vie injustes des travailleurs, à la catastrophe environnementale et à l’injustice du système économique que représente le commerce du café commence par une prise de conscience. Puis vient l’action : les choix de consommation.

SAMSUNG DIGITAL CAMERA(Tag dans les rues de Lyon, crédit photo : Camille Ely)

Le café biologique et éthique: vers une (r)évolution des consciences?

Il y a beaucoup d’avantages à produire du café organique, non seulement il préserve l’environnement, mais il permet aussi de protéger la santé des travailleurs dans les plantations. Et pourtant, le marché du café biologique n’est pas intéressant économiquement puisqu’il est bien moins compétitif. Plus cher, les consommateurs sont réticents à l’acheter. A l’autre bout de la chaîne, moins rentable, les récolteurs peinent à s’y convertir. En effet, leur objectif premier est de subvenir aux besoins de leur famille, et non de préserver la qualité de l’eau ou de s’inquiéter des risques des pesticides sur leur santé.

Il faut cependant faire attention, la certification « biologique » se vend, certes, plus cher, mais étant donné que les rendements sont beaucoup plus faibles, cela n’implique pas que les récolteurs touchent plus d’argent. De plus, il convient de vérifier les critères des labels « écologiques » : Rainforest Alliance par exemple se revendique « écologique » mais ne demande pas une production entièrement organique.

Pour assurer une rémunération plus juste aux travailleurs il faut alors se tourner vers le commerce équitable, aussi connu sous son nom anglais, Fair Trade. Le but ? Produire un café juste, ou du moins plus juste. Cependant attention, la différence de prix entre un café issu du commerce équitable et un café qui ne l’est pas n’est pas forcément reversée au producteur : elle peut aussi être reversée à l’administration ou à d’autres acteurs de la chaîne de production. Là encore, la vigilance est de mise et les critères du label sont seuls juges.

Le commerce équitable, bien qu’imparfait, permet de s’attaquer à l’injustice du commerce du café. Cependant des changements économiques et politiques d’envergure sont nécessaires. Tout comme une étiquette plus claire sur nos produits de consommation. La prise de conscience de ce qui se cache au fond de la tasse doit être combinée à un achat raisonné et à une consommation raisonnable. Il en va de même pour bien d’autres produits, d’où la nécessité de ne pas oublier que l’acheteur est un acteur à part entière du système de consommation actuel. Heureusement, il existe des solutions individuelles, d’ailleurs Coluche le disait déjà : « quand on pense qu’il suffirait que les gens n’achètent plus pour que ça ne se vende pas ». 

Camille Ely

@CamilleEly1

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