Argentine : le pouvoir du ballon rond

En décembre 2015, Mauricio Macri était élu président de l’Argentine pour quatre ans. Vingt ans plus tôt, c’est à la tête d’une autre institution que l’homme d’affaires apparait : Boca Junior, club de football populaire de la capitale. Le football serait-il la nouvelle arme du politique argentin ?

Statue à la gloire d'Angel Labruna, idole du club River Plate, située à l'entrée du stade. Crédit photo : Maxime de Braquilanges)

(Statue à la gloire d’Angel Labruna, idole du club River Plate, située à l’entrée du stade. Crédit photo : Maxime de Braquilanges)

« Petit, j’aurai voulu être chanteur ou attaquant de Boca ! ». L’auteur de cette surprenante citation est Mauricio Macri, l’actuel président argentin scandant son amour pour son club de cœur : Boca Junior, qu’il présida de 1995 à 2008. La Casa Rosada, siège du pouvoir exécutif argentin, aurait donc revêtu les couleurs bleu et or du Xeneize, surnom donné à Boca Junior.

Sur le terrain, j’ai arpenté pour la première fois Buenos Aires en juin 2016. La ferveur footballistique de la capitale se lie sur les « banderas » de Boca Junior vendues dans le quartier populaire de la Boca, jusqu’aux tracts de l’ennemi héréditaire River Plate, fidélisant un peu plus encore les quelques indécis du « barrio » huppé de Nuñez. Cette rivalité historique et politique débuta dans les années 1930. River Plate quitte le quartier de la Boca pour s’implanter dans l’aisé Nuñez. Ses supporters deviendront « los millonarios » (les millionnaires), tandis que leurs vis-à-vis seront surnommés « los bosteros » (les ramasseurs de fumier). Une référence à l’usine de briques qui était construite à l’endroit de la Bombonera (stade de Boca Junior), et qui utilisait du fumier. Le superclasico, match opposant ces deux grands du foot argentin, offre ainsi un duel sportif sur fond politique : la gauche socialiste et populaire de Boca Junior contre la droite conservatrice et aisée de River Plate.

(Le stade de la Bombonera situé au cœur du quartier populaire de La Boca. Crédit photo : Maxime de Braquilanges)

(Le stade de La Bombonera situé au cœur du quartier populaire de La Boca. Crédit photo : Maxime de Braquilanges)

L’imbrication entre ballon rond et élections s’exprime aussi à travers les panneaux XXL appelant à voter Daniel Angelici à la présidence de Boca Junior. Graffitis, clips dans le métro ou à la télé, distribution de tracts dans la rue, débats dans les cafés ou à la fac, vidéos parodiques sur Facebook ou YouTube, tweets enflammés, alliance avec des personnalités politiques. Tout les canaux sont utilisés car « le foot et la politique sont totalement imbriqués dans la société argentine » comme l’assure le poète et scénariste Fabian Casa. L’un ne peut fonctionner sans l’autre, l’un comme l’autre est un moteur de l’ascension sociale. Mais avec l’arrivée de Mauricio Macri au pouvoir, l’un peut maintenant donner un crédit énorme à l’autre.

Mauricio Macri, le Bernard Tapie qui avait réussi son pari

Qui est cet homme tantôt comparé à Silvio Berlusconi où à Bernard Tapie ? Le parallèle n’est pas anodin : Bernard Tapie s’est appuyé sur l’Olympique de Marseille pour candidater à la mairie phocéenne dans les années 90. Tout comme le Cavaliere italien s’étant fait un nom en politique notamment par son poste de président du Milan AC. Mauricio Macri a donc tourné à la sauce argentine les propos du philosophe Karl Marx (1818-1883), considérant la religion comme « l’opium du peuple » : un opium footballistique pouvant guider les convictions politiques de chacun.

Mauricio Macri est né le 8 février 1959 dans la province de Buenos Aires. Fils de Franco Macri, un riche entrepreneur italien débarquant en Argentine en 1949, il connait une enfance aisée mais exigeante : il fréquente le collège Cardinal Newman avant d’obtenir son diplôme d’ingénieur à l’Université Catholique d’Argentine. Il travaille par la suite pour la banque américaine Citibank ainsi que diverses sociétés du Groupe Macri telle que Sevel, une joint-venture de PSA Peugeot-Citroën. La voie semble toute tracée, et pourtant … Mauricio Macri est enlevé 12 jours en août 1991 par un groupe corrompu de policiers et malfrats (la « Banda de los Comisarios »), demandant 6 millions de dollars pour le relâcher. Son père accepte. Cette étape marque un tournant dans la construction de sa « légende personnelle ».

Le 3 décembre 1995, à la suite de la défaite du Xeneize face au Racing Club, la campagne pour le poste de président est lancée : Mauricio Macri, alors âgé de 33 ans, remporte les élections. A son arrivée au club, Boca Junior est au plus mal de par la gestion désastreuse de ses prédécesseurs. Les défaites, la mise en justice pour défauts de paiement, l’abandon d’une Bombonera délabrée et l’absence de maillots floqués aboutissent à un état d’urgence. La comparaison avec la transition de l’Argentine kirchneriste n’est pas neutre. Si on la suit, Mauricio Macri devrait être réélu après un premier mandat réussi.

Ses motivations sont dévoilées, en novembre 2015, au quotidien chilien La Tercera : « Il n’y a pas de classes sociales, ni de partis politiques, ni de religions. L’un supporte Boca, l’autre aussi, bien qu’ils soient victimes ou bourreaux ». Mauricio Macri devient un véritable entrepreneur du politique au service de cette cause : il augmente la part sociale des socios (supporters abonnés au club) de 25% ; il réduit les salaires des employés du club tout comme les dépenses dans les autres sports du centre omnisport (sauf le basket-ball). Il va également re-modéliser la Bombonera en construisant la célèbre façade VIP/presse. Il investira dans la formation révélant entre autres Juan Roman Riquelme, icône de Boca Junior. Pour candidater, il est maintenant nécessaire de présenter la possession de 10% du patrimoine du club afin d’assurer sa bonne gestion financière. Enfin, un changement symbolique : le nom du stade passe de Camilo Cichero (président du club dans les années 30 qui fonda le stade) à Alberto José Armando (président de Boca Junior en 1954 et ami de longue date de son père, Franco Macri).

En 2015, les journalistes du Financial Times John Paul Rathbone et Benedict Mander associent le rôle du président à celui du responsable des terrains : Mauricio Macri s’assure que le gazon est bien tondu, que les lignes sont tracées sans bavures afin que les équipes puissent jouer en respectant « des règles du jeu claires ». Alors quelles sont ces lignes à re-clarifier au niveau national ?

Sa politique à Boca Junior, une étude de cas examinée à la Harvard Business School 

Bien que l’idole Diego Maradona considère le nouvel homme fort argentin comme « un type qui fait tout mal … Quelqu’un qui n’a jamais ciré ses chaussures », les électeurs ont fait leur choix. Décisions fortes et symboliques, il avait redressé dés son arrivée en 1995 un navire en perdition, balloté entre le surendettement, les mauvais résultats et la perte de confiance des socios. Les mêmes symptômes qu’il retrouve à la tête de la nation argentine.

Le sociologue et spécialiste du football Sergio Levinsky l’assure : « On ne peut pas gérer un pays comme on gère un club de football. Tous les problèmes qu’il (Mauricio Macri) a eus quand il gouvernait la ville (maire de Buenos Aires de 2007 à 2015), et qu’il aura désormais à la tête du pays ne seront pas résolus par Carlos Bianchi. Il devra trouver son Bianchi en politique ». Ce dernier, considéré comme l’artisan de la renaissance du club à la fin des années 90, s’appelle aujourd’hui Jaime Duran Barba. Depuis 2005, cet équatorien aiguille la stratégie politique de Mauricio Macri. Ancien conseiller de Jamil Mahuad (Equateur), Alvaro Noboa (Equateur) ou encore Felipe Calderon (Mexique), il peut se venter d’avoir mener Mauricio Macri à la tête de la présidence argentine sur la base d’une campagne au slogan « Revolucion de la Alegria » (Révolution de la Joie), une idéologie plus « humaine ». « Nous avons réussi à faire de lui une personne qui recherche avant tout l’efficacité, mais qui est aussi capable d’exprimer ses sentiments », se félicite-il.

Après avoir élu son président, l’Argentine a du ce tourner vers la deuxième passion nationale : le football. Qui allait reprendre le flambeau du défunt Julio Grondona président de l’AFA (Fédération Argentine de Football) pendant plus de trente ans ? Le célèbre animateur de télévision Luis Segura assura la succession, porté par le soutien de Mauricio Macri et l’actuel président de Boca Junior, Daniel Angelici. En 2016, l’élection tourne au fiasco sur fond de détournement de votes. La FIFA (Fédération Internationale de Football Association) désigne temporairement Armando Perez pour sortir l’AFA d’une spirale négative. Président du club de Belgrano et proche de Mauricio Macri, Armando Perez doit résoudre un problème devenu politique : Luis Seguro a été mis en examen dans le cadre du programme « Football pour tous ». Ce programme garantit la diffusion des matchs de football argentin sur les canaux publics permettant à l’AFA et l’Etat de se partager équitablement les recettes.

A nouveau Mauricio Macri porte le changement. Partisan d’une « Superliga » permettant de prendre ses distances vis-à-vis de l’AFA, le projet d’une ligue professionnelle doit permettre de professionnaliser les clubs et injecter plus de liquidités dans les structures. « Le président (de la ligue) doit avoir un profil d’entrepreneur. Ca ne peut pas être un dirigeant du football » martèle Nicolas Russo, président de l’équipe de Lanus. Face à cette déclaration, certains y voient « un suicide, un jour de deuil pour le football argentin », comme le souligne Mario Gianmaria, seul opposant au projet « Superliga ». La raison est claire : la ligue ouvre la voie aux entrepreneurs du football, incarnés par Mauricio Macri.

macri-boca

(Mauricio Macri aux côtés de Daniel Angelici. Crédit photo : EPA/David Fernandez)

« A une époque, être militaire était un moyen d’accéder à la présidence. Maintenant, on peut y parvenir en étant président d’un club de football et cela marque la relation entre le politique et l’argent ». Ces dires de Mauricio Macri font échos à la période noire de la dictature argentine (voir encadré) et traduisent la nouvelle tendance actuelle. Une photo symbolise ainsi ce mariage entre l’argent et le politique : au lendemain de sa victoire présidentielle, il pose au côté de son dauphin Daniel Angelici avec, dans les mains, le numéro 1 de Boca Junior floqué au nom de « Presidente ». Quelqu’un ayant réussi dans l’environnement d’un club surmédiatisé, et sous une constante pression, peut aspirer à devenir président car les politiques menées restent semblables : gestion d’une équipe, d’un corps technique équivalents aux ministères ; faire face à la concurrence des autres clubs, donc de l’opposition ; utiliser au mieux le portefeuille du club comme celui de l’Etat ; un stade est à combler au même titre que la confiance des électeurs. Le club de Boca Junior serait ainsi devenu un folklorique ENA argentin où les rêves d’enfants sont possibles.

Le football comme outil géopolitique sous la dictature argentine (1976-1983)

C’est dans un climat de répression et de terreur que s’organise en 1978 la onzième coupe du monde de football. Sous l’œil du dictateur de l’époque, le général Videla, l’Albiceleste (sélection argentine) est dans l’obligation de remporter le titre « pour gagner la guerre contre la subversion communiste ».

Lors de la finale, le sélectionneur argentin Menotti encourage ses joueurs par un émouvant discours d’avant-match : «Nous sommes le peuple, nous appartenons aux classes défavorisées, nous sommes les victimes et nous représentons la seule chose de légitime dans ce pays : le football. Nous ne jouons pas pour des tribunes remplies d’officiers, de militaires, mais nous jouons pour le peuple. Nous ne défendons pas la dictature mais la liberté ». L’Argentine gagne 2-0. La communion entre joueurs et supporters marque la démonstration de force de la junte militaire.

L’instrumentalisation du football comme outil d’union nationale s’ajoute à son utilisation en géopolitique. Cette idée est expliquée par l’historien français du sport Jean-Marie Brohm en 1978 : « l’attribution des grandes épreuves sportives par les fédérations sportives internationales se conforme aux stratégies dominantes des puissances hégémoniques et aux rapports de force établis. Est-ce un hasard si l’Italie mussolinienne organise les championnats du monde en 1934, si l’Argentine fasciste de Videla obtient le Mondial en 1978 ? Est-ce un hasard si les Jeux Olympiques sont confiés à Londres, la puissance victorieuse de l’Allemagne nazie ? Si ceux de 1952, en pleine guerre froide, sont confiés à Helsinki où l’URSS fait son apparition dans le concert olympique ? ». Le ballon rond respecte donc la logique réaliste du plus fort.

Maxime de Braquilanges

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s