Bolivie : un pays à sec

Sécheresse en Bolivie (Des enfants boliviens devant un lac asséché. Crédit photo : Ahmad Masood/REUTERS)

La Bolivie connaît actuellement une sécheresse exceptionnelle qui « sévit dans 8 départements sur 9 depuis le début de l’année ». Manque de précipitations, espaces agricoles en danger, répercussions directes sur l’élevage et l’environnement, cet épisode aride serait le pire depuis un quart de siècle. Il pourrait être lié au phénomène El Niño, particulièrement marqué l’an dernier.

« La sécheresse est sévère et se situe dans tout le pays. Nous traversons un phénomène extraordinaire jamais vu depuis 25 ans et qui est présent sur le territoire depuis janvier dernier » assure le ministre du développement Rural, Cesar Cocaricosur la chaîne de télévision bolivienne UNITEL. En effet, depuis le début de l’année 2016, la Bolivie a du mal à respirer à cause d’un climat étouffant. Le pays sud-américain est en train de vivre une des pires sécheresses de son histoire. Selon les chiffres du ministère du Développement Rural Bolivien, la température moyenne dans l’Altiplano a augmenté de 2°C et dans les plaines jusqu’à 1,7°C. En guise d’exemple, entre 1906 et 2005, la température moyenne globale de la Terre a monté de 0,74°C. Si les températures continuent d’augmenter à cette allure un changement climatique très dangereux pourrait faire surface.

Avec la montée brusque des températures, cette sécheresse puise également son origine dans le manque de précipitations . Les Boliviens voient 90% de leur pays touché par une absence de pluie, les précipitations ont chuté de 40% dans tout le pays au cours de la simple année 2016 selon les données du centre de météorologie et d’hydrologie bolivien. Des précipitations estimées à 500 litres d’eau par mètre carré avaient été enregistrées durant les derniers hivers dans l’Est du pays (notamment le département de Santa Cruz qui est aujourd’hui l’espace le plus touché par la catastrophe naturelle).

Malheureusement, la pluviométrie a fourni cette année 90 litres par mètre carré… La Bolivie est un pays qui se repose principalement sur son domaine agricole pour prospérer et ainsi atteindre une certaine auto-suffisance alimentaire. Les pluies à travers le pays ont chuté de plus de 40 % au cours de l’année selon des données du centre de la météorologie et d’hydrologie Bolivie. La grande majorité du peuple bolivien (autorités locales, les scientifiques, les politiciens etc.) est persuadée que cette sécheresse est due au phénomène El Niño de 2015.

Le centre de météorologie français nous explique que le réchauffement accentué des eaux de surface près des côtes de l’Amérique du Sud (El Niño), qui se manifeste comme cyclique, a été un des plus forts phénomènes océaniques qui s’est produit dans les années 1990 et 2000. Le phénomène météorologique El Niño a eu des conséquences diverses dans les pays d’Amérique Latine mais a-t-il vraiment un lien avec cette grave sécheresse en Bolivie ? Bien évidemment.

Au contraire du Pérou et de l’Équateur qui connaissent de fortes précipitations et des inondations, la Bolivie, elle, subit des problèmes météorologiques complètement différents. La géolocalisation de la Bolivie (Est du continent Sud-Américain) bouleverse donc les conséquences d’El Niño sur la situation climatique bolivienne. Dans ce petit État sud-américain, les eaux froides ont eu le temps de remonter, de refroidir et de stabiliser l’air. Ce qui provoque une plus grande faiblesse des moussons sur l’Etat Bolivien, et donc entraîne de fortes sécheresses. Tout l’Altiplano bolivo-péruvien et l’Etat du Chaco a encore du mal à se relever. Pour l’heure, le phénomène ne fait qu’émerger. « El Niño se confirme et je dirais qu’il y a 80 % à 90 % de  “chances” qu’il perdure, explique le climatologue Eric Guilyardi (CNRS, université de Reading, Royaume-Uni). En plus de cela, le phénomène océanique provoque une sécheresse qui a eu un impact négatif sur l’agriculture.

 

Champ de quinoa bolivien (Champ de quinoa bolivien : agriculture bolivienne à la peine. Crédit photo : Flickr/Biodiversity International)

« 80% des agriculteurs vivent de petites structures et leurs revenus dépendent complètement de l’état de leurs champs ». Reynaldo Diaz, président de l’ANAP.

L’abondance de pluie permettait de cultiver dans de très bonnes conditions. Cette sécheresse ne facilite pas l’affaire des agriculteurs, environ 290 000 hectares agricoles et 360 000 bovins souffrent de ces conditions climatiques. A écouter les propos de Reynaldo Diaz, le président de l’Association nationale des producteurs de graines oléagineuses et de blé (ANAP), la situation est très critique. L’organisation de M. Diaz représente environ 14 000 producteurs dans le département le plus touché par la sécheresse, le Santa Cruz. Ce dernier a estimé des pertes à 21,3 millions de dollars au cours de saison. « 80% des agriculteurs vivent de petites structures et leurs revenus dépendent complètement de l’état de leurs champs » affirme le dirigeant syndical. Il faut ajouter que les cultures les plus touchées sont les plus consommées de la part des boliviens : le blé, le tournesol, le maïs et le sorgho, ce qui laisse place à une forte crise alimentaire et économique dans la totalité du pays.

 

Le lac Poopo(Poopo, le deuxième plus grand lac bolivien est à sec. Crédit photo : REUTERS)

 

Outre l’agriculture, d’autres secteurs d’activités sont touchés par cette crise. Commençons par celui de la pêche, pas moins de 10 municipalités autour du lac Titicaca sur la rive bolivienne subissent les lourds dommages de la sécheresse. La contribution de plus de 20 rivières qui alimentent le Titicaca connaît une diminution au cours de ces dernières années et surtout en 2016. Le directeur du Service national de météorologie et d’hydrologie de la Bolivie (SENAMHI), Felix Trujillo, nous a expliqué que « la tendance est une baisse des eaux du lac Titicaca, ce qui doit déjà être pris en compte par les autorités ».

Le Conseil national pour la réduction des risques et de la Protection civile et catastrophes Bolivie (CONARADE), averti le peuple bolivien qu’une diminution considérable du niveau de l’eau du lac peut provoquer des déséquilibres de la flore et de la faune et affecter le marché de la pêche, qui est l’une des principales activités économiques de la région avec l’agriculture.

« Nous préparons un plan d’action avec le service des aires protégées, les points de patrouille et le personnel militaire afin d’assurer un contrôle permanent par voie terrestre et aérienne ». Oscar Cabrera, vice-ministre de la Défense Civile bolivienne.

A cela s’ajoute le risque logique d’incendies dans la région, principalement due à l’augmentation brutale des températures dans le pays. La prolifération d’incendies inquiètent les autorités, en plus de voir une crise alimentaire et économique, la vie de plusieurs citoyens boliviens est en danger. C’est pour cela que Oscar Cabrera propose un plan d’action avec la coopération de différentes organisations. « Nous préparons un plan d’action avec le service des aires protégées, les points de patrouille et le personnel militaire afin d’assurer un contrôle permanent par voie terrestre et aérienne », nous dit-il.

« La perte d’eau est un problème certain dans le sud-ouest de Potosi. La Laguna Colorada, l’une de nos attractions touristiques, s’évapore par la sécheresse et l’exploitation minière ». Jorge Perez, responsable du secteur touristique de Potosi.

Enfin, les dommages sur l’environnement : la faune et la flore font également partie des conséquences dramatiques de cette forte sécheresse. Selon les données officielles de la Réserve nationale de faune andine (REA), le nombre de flamants rose a atteint 10 000 spécimens dans la zone de la Laguna Colorada, un lieu naturel privilégié par les touristes en raison de sa faune avicole mais dont le niveau de l’eau du lac salé d’altitude (4 278 m) baisse constamment en l’absence de précipitations suffisantes.

La Laguna Colorada compte trois des cinq espèces de flamants roses répertoriés dans le monde, à peu près 100 000 touristes visitent ce lieu par an. Le responsable du secteur touristique de Potosi, Jorge Perez, a souligné que le niveau de Laguna Colorada est passé de 70 centimètres à 40 centimètres entre 2009 et 2016. « La perte d’eau est un problème certain dans le sud-ouest de Potosi. La Laguna Colorada, l’une de nos attractions touristiques, s’évapore par la sécheresse et l’exploitation minière ». Comme si la pollution ne contribue pas suffisamment à la dégradation de l’environnement bolivien. Les hommes ne sont pas les uniques cibles de ce lourd changement climatique. En effet, autour de 25 000 camélidés (vigognes, lamas) sont touchés par la pénurie d’eau dans la province de Modesto Omiste (Potosi).

En parallèle avec les incendies qui dévastent le paysage bolivien, les dégâts sur l’environnement se propagent aussi sur les rares glaciers du pays qui sont en train de fondre et de perdre leur amplitude. La cryosphère , un journal de l’Union Européenne des géosciences, a constaté que les glaciers boliviens rétrécis de 43% entre 1986 et 2016, et ce chiffre pourrait continuer à s’alourdir si le gouvernement bolivien continue à négliger les forces de la nature et du changement climatique. D’autant plus que ces glaciers sont nécessaires pour l’irrigation, l’eau potable et l’hydroélectricité. La Paz et El Alto sont devenues dépendantes de ces glaciers, la population de ces deux grandes villes (2,3 millions d’habitants) reçoivent environ 15% de leur approvisionnement en eau des glaciers, et ce chiffre double en pleine saison sèche.

Face à cette détresse climatique, quelle est la réaction du gouvernement local ? Les autorités boliviennes ont décidé de publier 12 décrets pour renforcer le secteur productif. Comme nous l’avons insinué, le maïs n’est plus produit en forte quantité ce qui pousse le gouvernement bolivien à faire le choix de l’importation afin de nourrir essentiellement les volailles faute de nourriture en nombre. Les décrets gouvernementaux ont fait aussi un effort financier sur le plan du rééchelonnement de la dette pour les agriculteurs auprès des banques. Les petits producteurs sévèrement touchés par la crise se verront également verser des indemnisations de la part de l’Institut National de l’Agriculture (INSA) : 3,5 millions de dollars ont été débloqués pour indemniser 20 000 hectares de petits producteurs. Selon le vice-ministre de la Défense Civile Oscar Cabrera, 94 000 cultivateurs reçoivent l’aide du gouvernement. La réaction du gouvernement a été limpide et active comme s’il s’attendait plus ou moins à l’arrivée de cette forte sécheresse ou encore à un exode rural…

Le vice-ministre de la Défense Civile Cabrera souhaite rassurer ses citoyens : « L’inflation est sous contrôle, les prix n’ont aucune raison de monter parce qu’il n’y a pas de pénurie sur le marché. Par ailleurs, la situation de sécheresse est sous contrôle jusqu’à présent, même si nous entrons dans les mois de septembre et octobre, qui sont peut-être les plus critiques, en ce sens où les températures augmentent et qu’il y a peu de probabilité de pluie », a-t-il dit. Il a ajouté « c’est la pire sécheresse, il n’y a aucune comparaison avec ce que nous vivons maintenant, parce que cela affecte non seulement le Chaco, mais aussi à l’Altiplano, Potosi, Oruro, La Paz et les vallées; mais nous nous organisons pour obtenir l’aide nécessaire ».

L’État bolivien se situe depuis le début de l’année 2016 dans une situation dramatique à cause de cette terrible sécheresse : crise alimentaire, économique, environnementale qui pourrait avoir de graves conséquences sur le secteur touristique. Des efforts financiers gouvernementaux ont été réalisés, mais sont-ils suffisants pour l’opinion publique bolivien ? Nous en doutons. Il faut se souvenir de 2010, lorsque le phénomène naturel la Niña avait une nouvelle fois frappé. Les régions les plus touchées étaient le centre de l’Argentine, le sud-ouest de l’Uruguay, le sud du Paraguay et celui du Brésil où ils ont vu leurs récoltes sérieusement menacées et endommagées. Ces régions ont eu également du mal à se remettre de ce terrible épisode climatique, voyons maintenant si la Bolivie saura se relever du sien.

ROLLAND Célian, M2 Amérique Latine SciencesPo Grenoble

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