Brésil : l’avortement hors-jeu ?

Suite à l’arrivée au pouvoir de Michel Temer, le droit des femmes subit une inquiétante régression. Lié au rôle croissant des évangélistes dans la politique brésilienne.

 

Le virus zika et les risques de microcéphalie qu’il engendre pour les nouveaux-nés, le viol d’une jeune carioca de 16 ans par 33 hommes dans la nuit du 21 au 22 mai comme relance du débat sur la culture du viol, la crise économique contraignant le budget des hôpitaux publics…… Le Brésil n’a pas manqué d’événements piquants pour ponctuer son agenda politique féminin.

Se rajoute aussi la communication pro-life de nombreux journaux brésiliens le 1er novembre en référence au mois de la « sensibilisation à la perte de la grossesse et du bébé » décrété chaque mois d’octobre aux Etats-Unis. A l’instar du Huffpost Brésil, ils ont publié des articles réunissant les douloureux témoignages de 39 vedettes féminines sur leur avortement spontanés. Le but, culpabiliser les brésiliennes tentées par l’interruption volontaire de grossesse et surtout, promouvoir un retour sur des lois considérées comme des sacrilèges par beaucoup.

Certes, le mouvement pro-choix brésilien avait fait de nombreux envieux dans la région en obtenant en 1984 la légalisation de l’avortement en cas de danger pour la vie de la mère, d’anencéphalie du  fœtus ou de grossesse résultant d’un viol et le cas échéant la prise en charge gratuite par le système unique de santé.

Oui mais .. c’était sans compter l’arrivée au pouvoir de l’équipe évangéliste menée par Michel Temer, très efficace pour refroidit plus d’un. Dans un pays où la religion n’a jamais eu autant d’influence en politique que depuis ce virage politique, le conflit entre féministes et la société en général a des beaux jours devant lui.

Retour en arrière pour mieux comprendre les enjeux.

 

La politique et les femmes dans la tourmente

 

Le vote de la destitution de Dilma Roussef le 12 mai 2016 et donc la reprise du pouvoir par son vice président Michel Temer a rapidement donné le ton aux brésiliennes qui s’étaient regroupées sous le slogan « mulheres com Dilma », « les femmes avec Dilma ».

Un : remanier le gouvernement pour ne nommer aucune femme, une première depuis le retour à la démocratie en 1985. Ou, depuis 1974, en pleine dictature, si l’on ajoute l’absence de ministres métisses ou noirs.

Deux : fermer le Ministère des femmes. Pour tenter de calmer les innombrables manifestations et leur médiatisation internationale que cette déclaration a provoqué, il a confié la gestion du secrétariat des politiques en faveur les femmes au Ministère de la Justice, renommé Ministère de la Justice et de la Citoyenneté.

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Manifestation à Rio sous le slogan « être femme sans Temer ». Photos Flickr

Les réactions fusent. CartaCapital nous en dévoile deux le 06 juin 2016. Pour la sociologue Eleonora Menicucci ; ancienne ministre des femmes sous Dilma Roussef ; cette modification institutionnelle « dit beaucoup sur l’approche qu’a ce gouvernement des politiques en faveur des femmes. C’est la perspective policière, la perspective de la répression ».

Constat regretté donc du choix d’allocation financière aux policiers travaillant dans les zones à forte taux de violence plutôt qu’aux Maisons de la femme brésilienne, des centres d’accueil pour victimes de violence.  Message reçu 5 sur 5 par les féministes. « La base parlementaire de Michel Temer (…) naît du conservatisme, du contrôle sur le corps de la femme, de la culture même du viol », s’exclame à son tour la député féderale Maria do Rosário; ancienne ministre des droits de l’Homme sous Dilma Roussef.

 

Fátima Pelaes ou la rhétorique Temer

 

Le détail à souligner de ce remaniement est que la direction de ce secrétariat des politiques en faveur des femmes a été confiée à une certaine Fátima Pelaes, qui s’est publiquement opposée à l’avortement ; cas de viol inclus ; et illustrée pour la défense de « la vie depuis la conception » et la « famille traditionnelle ».D’accord mais… cette député farouchement féministe de l’État d’Amapá clamait encore haut et fort le droit des femmes à décider pour leur propre corps. La logique ? Son histoire personnelle pour défendre le droit à la vie. Née d’un viol, elle a passé ses trois premières années en prison avec sa mère emprisonnée pour avoir assassiné son mari après l’avoir pris avec leur voisine. Puis, survivante d’un naufrage dans le fleuve amazone en 2002, elle s’est convertie à l’Église évangélique après avoir confessé à un journal des Assemblées de Dieu avoir été sauvée par une soudaine apparition de Jésus durant le drame. Elle a depuis affirmé au journal Globo le 31 juin 2016 « remettre son mandat à disposition de Dieu », en devenant présidente du Front Parlementaire Évangélique et assure que  si elle avait avorté, elle ne serait « pas là aujourd’hui », réitérant que le droit à la vie réside « dans les mains de Dieu ». Fátima Pelaes n’est en réalité que l’arbre qui cache la forêt : depuis l’arrivée de Michel Temer au pouvoir, l’évangélisme conservateur est plus fort que jamais dans la politique brésilienne.

 

Une « République évangélique » ?

123 millions de fidèles catholiques brésiliens… un chiffre impressionnant qui a fait du Brésil le pays le premier catholique du monde. Il ne fait pas peur aux évangélistes qui ne cessent de monter en puissance. Selon l’institut Brésilien de Géographie et de Statistiques, on comptait en 2010 42 millions d’évangélistes, contre 26,2 millions en 2000. C’est à dire qu’en dix ans, tandis que le nombre de catholiques a diminué de 10%, celui des évangélistes a augmenté de 61,4%. Ces derniers devraient avoir conquis la moitié de la population en 2022 et être majoritaire d’ici 2040. Pourquoi ? Avec modernité et convivialité comme les mots d’ordres, les évangélistes ont compris comment conquérir les jeunes. Le hic : les évangélistes conquièrent également le pouvoir politique. Pas moins d’une douzaine de partis sont regroupés autour de leur convictions religieuses sur le « banc évangélique » . Les dernières élections législatives en date de 2014 dénombrent 80 représentants évangéliques au parlement ; sénateurs et députés confondus. Pari gagné pour Michel Temer, qui  a même nommé deux pasteurs évangéliques à la tête de ministères clés. Le premier se nomme Ronaldo Nogueira, il est pasteur de l’Assemblée de Dieu et ministre du travail. Le second s’appelle Marcos Pereira, il pasteur de l’Universelle du règne de Dieu et ministre du Développement de l’Industrie et du Commerce extérieur. Michel Temer est également allé plus loin en désignant André Moura comme lider des députés de la majorité.  Affilié au Parti Social-Chrétien, un parti majoritairement évangélique présidé par le pasteur Everaldo Pereira, Moura est l’auteur du controversé projet de criminaliser l’avortement même en cas de viol.

« Temer inaugure la république évangélique » résumait El Pais dans son numéro du 8 juin 2016. Il est clair que cette vague évangéliste n’est pas passé inaperçue, et encore moins pour les défenseurs des droits des femmes. Leurs inquiétudes autour cette immixtion religieuse dans la politique sont à leur comble.

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Des slogans tels que « Mon utérus est laïque. Et l’Etat ? » Pour dénoncer l’immixtion des lobbies religieux dans l’élaboration des politiques tournées vers les femmes. Photo Jurandir Lima, Flickr.

Un tabou finalement méconnu

Les idéaux traditionnels et conservateurs sur la condition féminine sont bel et bien présents chez les Brésiliens. Au sujet du viol, 26 % des interrogés d’une étude de l’Institut Brésilien de Recherche Économique Appliquée menée en 2014, estime que les femmes portant des vêtements laissant voir leur corps méritent d’être attaquées . Pour 65,1 % des sondés, une femme agressée par son partenaire qui reste, malgré tout, avec lui aime être frappée. Quant à l’avortement, une étude menée en février 2016 par Datafolha indique que 58% de la population brésilienne est opposé à l’avortement des femmes infectées par le virus zika. Plus étonnante encore, ce dernier chiffre traduisait l’opinion de 61% des femmes interrogées, contre 46% des hommes.

Cependant l’analyse doit aller plus loin : l’obstacle religieux du droit à l’avortement n’est pas plus ancré dans la société que celui des inégalités sociales. Le docteur Drauzio Varella, réputé pour sa défense de la légalisation de l’avortement, s’oppose à toute approche religieuse de ce sujet. Pour lui, ce tabou est issu des inégalités qui marquent le pays. «L’avortement est autorisé au Brésil. Il suffit d’avoir de l’argent pour l’exercer dans des conditions raisonnables. Le reste n’est que mensonge. Tout le reste n’est qu’hypocrisie » affirme t-il à BBC Brasil le 02 février 2016. Aucun doute donc, pour lui la légalisation est l’unique solution contre la mortalité maternelle. Et les chiffres parlent : selon une enquête nationale brésilienne sur l’avortement de 2010, une femme meurt tout les deux jours des complications d’un avortement clandestin. Ce phénomène  représente la 5ème cause de mortalité chez les brésiliennes. 25% des femmes de 18 à 39 ans ont déjà eu recours à l’avortement, ce qui confirme les dires de l’OMS selon lesquels plus d’un million d’avortements par an sont pratiqués dans ce pays.

Au Brésil, les féministes ont compris la leçon: ne jamais se reposer sur ses lauriers. Leçon d’autant plus claire qu’elle a été rappelée par  le gouvernement polonais le 23 septembre dernier, déclarant vouloir revenir sur le droit à l’avortement. Heureusement pour les brésiliennes, leur voisin chilien a présenté le 16 septembre dernier à l’assemblée un projet de légalisation de l’avortement en cas de viol. Suite à la validation par cette dernière et à l’étude en cours par le Sénat, l’espoir fait revivre. Cependant, le rapport d’évaluation du gouvernement chilien de juin 2014 indique que 5% des avortements seulement sont issus des trois cas discutés (danger de mort pour la mère, viol et malformation du fœtus). Ce chiffre laisse donc fortement à méditer sur le sens d’une légalisation sélective de l’avortement…

 

Par Béatrice Viande-Douillet

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