Xochimilco, le dernier souffle du poumon de Mexico

Dernier vestige d’une cité préhispanique enfouie, les jardins flottants de Xochimilco attirent aujourd’hui plus d’un million de touristes par an. Ce petit coin de paradis est pourtant victime d’un désastre écologique.

xochimilco

Las trajineras. Crédit photo : Clara Gloeckler

On entend chants et rires. Les jeunes boivent et parlent fort. On croise quelques familles. La bonne humeur est au rendez-vous. Un groupe de mariachis passent et nous proposent de pousser la chansonnette pour quelques pesos. Grands sombreros et couleurs vives sont de mise pour plaire au touriste. C’est un dimanche après-midi comme tous les autres à Xochimilco. Sauf que les rues ici sont remplies d’eaux, et les trajineras remplacent les voitures. Ces barques aux couleurs multiples divaguent doucement entre les îlots de terre guidées par un ramedor, un rameur.

…On ne se croirait pas en plein cœur d’une grande métropole. En effet, Xochimilco se situe dans la ville même de Mexico, capitale de 20 millions d’habitants. Le quartier de Xochimilco est à une heure en métro du centre historique de la grande ville. A l’embarcadère, on ne soupçonne pas encore l’existence ce petit bout de ville sur l’eau qui respire la joie de vivre. Ce sont 7500 hectares de canaux et d’îlots artificiels sur lesquels les guides proposent de se balader toute une après-midi. Chaque année 1,2 millions de touristes visitent l’immense lagune. Ces jardins ont été inscrits au patrimoine de l’UNESCO en 1987.

Passée l’euphorie générale, on se penche un peu plus près du lac. On retourne vite se réfugier au milieu de sa lancha. D’abord inoffensif et accueillant, le lac est finalement plus inquiétant qu’il n’y paraît. L’eau verdâtre et trouble nous refoule dans notre envie soudaine d’y faire un petit saut. Le ramedor nous déconseille d’ailleurs d’oser y plonger, la vase au fond pourrait nous happer en un instant.  La lente progression d’un sac plastique à la surface du lac finit de nous repousser. Plus loin, une canette de soda remonte à la surface.

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Lac de Xochimilco verdi à cause de la pollution. Crédit photo : EmyPheebs, https://commons.wikimedia.org/

Des vestiges en danger

Pourtant, Xochimilco n’a pas toujours été cette déchetterie flottante. Ce n’était ni le rendez-vous des flâneurs du dimanche, ni un attrape touriste. A cette époque le touriste n’existait même pas. Ce lieu qui semblait au premier abord être un petit coin de paradis est le dernier vestige vivant d’une citée enfouie. Il y a six siècles, lorsque Hernan Cortès découvre les terres de la future ville de Mexico, il voit sur le plateau central s’étendre une multitude de petites cités entourées par de l’eau. Les Mexicas et leurs semblables vivent sur un lac. Mais la ville qui aurait pu devenir une autre Venise est vite asséchée par les Espagnols. Aujourd’hui Xochimilco reste inerte, dernière trace de ce passé douloureux. Xochimilco est la cicatrice de Mexico.

Mais récemment la blessure s’est rouverte. Aujourd’hui, ces jardins flottants ne sont plus qu’un point noir au milieu de l’énorme métropole. Mexico est une des villes les plus polluées du monde et Xochimilco n’échappe pas au nuage de smog. L’endroit a pourtant été inscrit au patrimoine de l’UNESCO afin d’y stimuler les politiques de protection de l’environnement. Les premières victimes de cette pollution sont de petits amphibiens au sourire moqueur. L’axolotl fait partie des animaux fétiches du Mexique à côté du jaguar et de l’aigle royal. Son nom vient du nahualt, la langue des Aztèques et signifie « monstre d’eau ». En effet, il ressemble à une grenouille coincée entre le têtard et sa forme adulte. Il est très étudié pour sa capacité à régénérer ses organes vitaux. Symbole de Xochimilco, il ne semble pourtant plus avoir sa place dans son propre lac. En effet, il a été déclaré en 2006 « espèce en voie de disparition ». D’après le dernier recensement en 2008, les axolotls ne seraient plus que 100 par kilomètres carrés. Un chiffre qui a sûrement encore baissé depuis cette date… María Guadalupe Gutiérrez Mayén, professeur et chercheuse à l’Ecole de Biologie de Puebla, confie à l’Universal « Au Mexique, on compte environ 18 espèces d’axolotl. Au niveau culturel, ils sont très importants surtout dans la culture préhispanique, pour les Mexicas [habitants préhispaniques de Mexico] l’axolotl a un rôle fondamental dans leur cosmovision ». Considéré à l’époque préhispanique comme le frère jumeau de Quetzacoatl, le serpent à plumes, il aurait été condamné à vivre comme un monstre hantant les eaux des lacs pour avoir refusé de s’immoler par le feu, comme d’autres dieux, pour que le soleil revienne. Aujourd’hui, ce panda de Chine du Mexique est condamné à disparaître.

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Axolotl, le poisson souriant. Crédit photo : Cyberoverzx9, https://www.flickr.com/

Les causes de la destruction de l’écosystème sont nombreuses : c’est avant tout une question d’urbanisation non contrôlée. A la fin des années 1990, la famille Pentoja s’installe à Xochimilco. Petit à petit, elle fait construire des habitations sur des terrains qui ne lui appartiennent pas. Elle s’impose finalement comme la mafia locale. Aujourd’hui, d’après les témoignages de leurs voisins, Xochimilco ressemble plus à un bidonville qu’à une réserve naturelle protégée par l’UNESCO. Les habitations sont construites avec des matériaux précaires sans respecter aucune norme. Entre autre, l’évacuation des eaux usées se fait directement dans le canal. En 2009, on compte déjà 17 500 habitations illégales.

Xochimilco est un marécage. Les îlots sur le lac sont artificiels et sont construits selon une méthode qui remonte à l’époque préhispanique. Cela consiste à assembler des roseaux et les mélanger avec de la boue pour former un tapis végétal. Puis, on utilise les arbres ahuejotes pour soutenir la terre. On appelle ces parcelles : les chinampas. La terre y est très fertile et les parcelles sont utilisées à des fins agricoles depuis les temps des Aztèques. A l’heure actuelle, elles sont grignotées progressivement par ce phénomène d’urbanisation sauvage. Or, les axolotls ont élu domicile dans la mangrove dessinée par ces îlots. Ils aiment se réfugier dans les racines des ahuejotes. La fin des chinampas signifie probablement la disparition totale de cette espèce.

La résistance s’organise

Le jardin de Xochimilco est l’objet de plusieurs initiatives pour protéger l’environnement. Des biologistes mettent en place des refuges pour axolotls et reconstruisent leur écosystème. Angel Merlo Galeazzi, professeur de Biologie et membre du laboratoire pour le sauvetage écologique de Xochimilco, a précisé en avril dernier à l’AFP : “On veut créer des refuges dans les chinampas, à travers les racines des ahuejotes. On fabrique des sortes de filtres faits de plantes diverses pour filtrer les polluants amenés par l’eau. Au bout de quelques mois, on voit se développer un écosystème avec des espèces naturelles du lac. Quand le milieu naturel se régénère, on considère que le refuge pour axolotl est prêt et on peut réintroduire l’espèce. »

Mais ce sont surtout des acteurs installés ici qui se mobilisent. Entre autres, des paysans tentent de revenir aux méthodes agricoles traditionnelles. En effet, l’agriculture sur les chinampas présente des particularités qui ne répondent pas aux codes de la production intensive. Cependant, poussés par les difficultés à être exclus de la compétitivité mondialisée, beaucoup de paysans avaient converti leurs terres à la monoculture et aux pesticides. Aujourd’hui, ceux qui reviennent en arrière sont encore peu nombreux mais ils existent. Dans le contexte économique actuel, leur décision a été difficile. La concurrence est forte et on leur met des bâtons dans les roues : il est difficile de produire « bio » quand l’eau du lac est détournée ou polluée.

Peu nombreux sont les citoyens qui se rebellent contre l’urbanisation sauvage : ils sont souvent victimes de représailles de la part de la mafia locale. Claudia Erika Zenteno est devenue leur figure de proue. Elle a initié le mouvement au début des années 2000. Si Claudia n’est pas originaire de Xochimilco, elle milite pour que la biodiversité de Xochimilco survive. Elle insiste sur le fait que Xochimilco est nécessaire à la ville de Mexico. Cet espace vert est le poumon de la grande ville et permet de maintenir une certaine qualité de l’air. Surnommée « l’écolo qui défit la mafia de Mexico », elle n’hésite pas à s’affronter directement à la pègre locale. La famille Rodriguez Pentoja s’est approprié illégalement des terrains entiers pour la construction d’habitats précaires. Ces nouveaux quartiers sont sous leur surveillance et la famille est bien décidée à défendre coûte que coûte ses protégés contre les poursuites judiciaires de Claudia. Cette dernière a été l’objet de nombreuses menaces et ses proches ont même été victimes de violences physiques de la part de la mafia. Si elle a obtenu le soutien des paysans des chinampas, la révolte de Claudia reste un cas de résistance isolé.

Pourtant, il semble que ses efforts aient payés. En effet, le début du mois de novembre a été marqué par l’interdiction de gros projets tels que la construction d’un Wallmart aux abords du quartier. Reste à savoir si les autorités ont agi face à la persévérance de Claudia ou plutôt face à la pression de l’UNESCO pour que Xochimilco garde son statut de monument patrimoine de l’humanité. En effet, connaissant la corruption endémique au Mexique, il semble peu probable que les autorités locales aient agi aussi efficacement contre les désirs des mafieux.

C’est à travers la voix de ces quelques résistants que Xochimilco laisse échapper son dernier souffle. Un souffle encrassé qui fait craindre un futur sombre pour les jardins flottants, loin du passé glorieux qu’a pu connaître le quartier il y a quelques siècles. Un souffle qui signifie la fin du poumon vert de Mexico si ces différentes voix ne sont pas entendues.

 

Clara Gloeckler

 

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