Habitat III / Nouvel agenda urbain. Les villes du futur, par et pour les peuples ?

A l’occasion de la troisième conférence mondiale sur l’habitat qui s’est déroulée au mois d’octobre 2016 à Quito, capitale de l’Equateur, les pays représentés se sont accordés sur les principes du développement urbain durable à travers l’adoption d’un nouvel agenda mondial. De bonnes intentions qui se sont pourtant heurtées à l’opposition de nombreuses organisations citoyennes à l’échelle mondiale mais aussi locale. Reportage.

« Casa de la Cultura » (Maison de la culture), Quito, 17 octobre 2016. Sur une gigantesque affiche, apposée sur l’enceinte du parc où se tient l’événement, on peut lire les mots « Ciudades inclusivas” (Villes inclusives), formule censée illustrer la volonté des organisateurs de promouvoir la participation des citoyens dans la construction des villes de demain. La promesse contraste fortement avec l’ambiance du lieu : les multiples barrières dites “de sécurité”, la forte présence policière et le contrôle systématique des allées et venues autour du site n’incitent pas vraiment à la participation citoyenne. Au même moment, en périphérie de la ville, dans le quartier de Bolaños, les habitants résistent contre un projet d’infrastructure routière qui les menace de délogement !

Quito, capitale de l’Équateur, a en effet accueilli du 17 au 20 octobre 2016, la Conférence “Habitat III” des Nations Unies sur le logement et le développement urbain durable. Elle a réuni plus de 45 000 délégations nationales et gouvernements locaux, académiques et experts de l’urbanisme, à travers le monde, pour discuter du futur des villes. Cet événement mondial était l’occasion de réfléchir sur la gouvernance urbaine de demain et le droit à la ville pour tous les citoyens, à travers trois leitmotiv consacrant les “villes soutenables, inclusives et résilientes ». Quito a d’ailleurs été ville pionnière dans l’incorporation de ce droit dans sa Constitution.

Suivant un cycle de 20 ans – 1976, 1996 et 2016 – ces conférences ont pour objectif d’accélérer la prise en compte des grandes thématiques urbaines dans les politiques publiques. On pouvait percevoir, dans les échanges préparatoires à Habitat III, la volonté de faire évoluer l’urbanisme vers la co-construction avec la société civile. De fait, la Conférence s’est donnée comme principal objectif de re-dynamiser l’engagement mondial en faveur du développement urbain durable, concrétisé par la mise en place d’un “nouvel agenda urbain” (NAU).

29866390183_c465204f30_kTous les continents étaient représentés à Quito pour discuter et concevoir les villes de demain (© Conférence Habitat III)

Vers une gouvernance urbaine transparente et inclusive ?

Parmi les défis que doit relever ce nouvel agenda, figure celui de la gouvernance urbaine et l’évidente obligation pour celle-ci d’évoluer. Une des thématiques majeures de l’Agenda Urbain et débattue dans plus de 130 sessions de débats durant Habitat III est justement celle de l’inclusion.

Selon le secrétaire General de Habitat III, Joan Clos, «le nouvel agenda urbain constitue un agenda ambitieux dont l’objectif principal est d’ouvrir la voie vers la construction de villes et d’espaces de vie plus inclusifs ». Cet objectif s’est d’ailleurs concrétisé par la participation à la Conférence de nombreuses organisations de la société civile, expertes du droit à la ville et réunies au sein de la « Plateforme mondiale pour le droit à la ville ». A travers des actions de plaidoyers, cette plateforme entend sensibiliser les gouvernements nationaux et locaux sur ce droit et participer à l’élaboration du Nouvel Agenda Urbain, en référence à la Charte mondiale du droit à la ville (voir l’encadré).

Toutefois, de nombreux membres de cette plateforme – et notamment la Coalition Habitat International, en tant que membre fondateur – soulignent l’absence de prise en compte de leurs revendications dans l’élaboration des politiques publiques urbaines ainsi que le manque de représentativité de la société civile mondiale. Ils s’inquiètent notamment de l’absence de participation effective de la société civile dans les débats d’Habitat III, alors que les citoyens doivent être au coeur des stratégies de construction urbaine en constituant des acteurs clés dans la définition des principes du nouvel agenda et de sa mise en oeuvre sur le « terrain ».

Au contraire, les rencontres Habitat III se sont effectuées dans un style très formel et « politiquement correct », empêchant tout questionnement de fond. Selon Isabel Pascual, chargée de la communication de la Coalition Habitat International, ce constat s’explique par « le modèle de développement mis en place dans la plupart des pays qui tend à concentrer les revenus et le pouvoir et entraine pauvreté, exclusion et dégradation environnementale dans les aires urbaines » ; modèle antagonique à la conception des villes construites par les peuples et pour les peuples.

Charte mondiale du Droit à la Ville 

La ville est un droit, pas une marchandise ! C’est sous ce slogan que les co-rédacteurs de cette charte ont posé les grands principes d’un modèle de société et de vie urbaine durable, basé sur les principes de solidarité, liberté, égalité, dignité et justice sociale. Elle stipule que “La ville est un espace collectif culturellement riche et diversifié qui appartient à tous ses habitants“. Elle définit ce “droit à la ville” comme “l’usufruit équitable des villes, selon les principes de durabilité, de démocratie, d’équité et de justice sociale”…  un “droit collectif des habitants des villes qui leur confère une légitimité d’action et d’organisation, basée sur leurs us et coutumes, dans le but de jouir du plein exercice du droit à un modèle de vie adéquat ».

Appel à la résistance populaire

Ces critiques défendues par les membres du mouvement pour le droit à la ville et suscitées tant par le contenu des débats que par leurs formes de participation, ont entrainé la formation d’un mouvement d’opposition à Habitat III. En effet, en marge de la conférence, cette opposition frontale à Habitat III a vu le jour à travers le mouvement « Résistance à Habitat III » impliquant de nombreuses organisations internationales, mais qui tire sa force d’une mobilisation communautaire forte – groupes indigènes, organisations de femmes, cyclistes et activistes environnementaux –  à Quito et dans les municipalités alentour. Ces organisations locales ont, pendant la conférence Habitat III, piloté le mouvement de résistance avec une remarquable efficacité.

29821800183_b66f2ef381_kDes représentants de la communauté indigène de Quito, concentrés et engagés dans les débats du Forum Social de Résistance Populaire à Habitat III (© Conférence Habitat III)

Elles rejettent le modèle de développement urbain proposé par Habitat III en proposant un contre-modèle basé sur l’implication des populations locales dans la construction des politiques de leur ville. Ce mouvement est à l’origine de l’organisation du Forum Social de Résistance Populaire à Habitat III qui s’est tenu à Quito aux mêmes dates que la conférence des Nations Unies et qui se veut comme un espace de “mobilisation et de construction de propositions des secteurs populaires et défavorisés du monde”.

Réunissant de multiples organisations sociales et collectives engagées pour le bien-être du monde et la promotion d’un habitat “authentiquement humain”, le mouvement international propose un contre-modèle au modèle promu par Habitat III, jugé trop favorable à la croissance des groupes de pouvoir au détriment du bien-être humain. Selon David Harvey, géographe et expert en études urbaines, qui nous explicite sa pensée dans une interview (voir encadré), « le droit à la ville est souvent réservé à une petite élite politique et économique qui façonne les villes selon leurs propres intérêts ».

Ricardo Buitrón, activiste et coordinateur du mouvement de résistance à Habitat III, nous livre quant à lui ses engagements : ” Nous avons toujours été forces de propositions de nouveaux modèles de ville – une ville pour les gens, une ville où les résidents peuvent avoir une voix décisive dans la planification et l’organisation”.

Interview de David Harvey, géographe et professeur reconnu dans le champ des Etudes Urbaines, à la Chaire d’Anthropologie et de Géographie de la City University of New York (CUNY) et professeur de l’Université Centrale de l’Equateur.  

“Habitat III a une position néolibérale” 

Les discussions autour de l’accès au logement et de l’absence de politiques publiques décentes en la matière, autour des différents droits de propriété exceptée la propriété privée et l’identification de modèles alternatifs pour le développement, devraient faire parti des thèmes à traiter dans Habitat III. Des thématiques comme celles-là doivent être discutées à Habitat III en prenant en compte tous les secteurs de la ville, depuis les privilégiés jusqu’aux secteurs marginalisés et appauvris par le modèle actuel de développement. On ne peut pas continuer à valider le modèle néolibéral actuel de développement, dont l’urbanisation privée est l’objectif idéal, en détruisant au passage l’espace public et la qualité de vie urbaine. (…) Le concept de droit à la ville est, dans un certain sens, vide et dépend de qui lui donne une signification pour recouvrer son importance. Sans aller très loin d’ici, on peut regarder la ville de Guayaquil et voir que l’urbanisation privée s’est appropriée l’espace public, en causant ségrégation et dégradation de l’environnement urbain. Dans ce sens, il faudra lutter pour un contenu du droit à la ville qui permette d’élaborer un meilleur futur pour nos villes et pour tous leurs habitants”. 

La résistance populaire mobilise en Equateur

Ce mouvement de résistance trouve un écho particulier en Equateur où s’est constitué le Comité Populaire pour Nos Territoires contre l’Habitat III (lire encadré), créé en novembre 2015 en opposition au modèle urbain imposé, selon ses créateurs, par “la collusion gouvernement-capital dans les villes du monde”.

Les politiques de la ville à Quito sont symptomatiques de la non-inclusion des citoyens dans les projets et de la fragilité de la gouvernance urbaine. Jaime Izurieta, un architecte et urbaniste de Quito, invité à la conférence, nous fait part de son sentiment. “Dans la capitale, beaucoup d’argent a été investi dans la conservation d’édifices historiques, comme le théâtre Sucre dans le centre (…), mais les autorités verrouillent l’accès au lieu lors des spectacles pour éviter que le public ait à se mélanger avec le reste de la population“. Cette politique de ségrégation ne peut en rien être compensée par la construction de routes et d’infrastructures qui échoue à recréer des liens entre les citoyens.

indigenas_contemplando_quito_desde_el_panecillo_ecuador_2015-07-22_dd_44Sur les hauteurs de Quito, un regard sur la réalité d’une ville pas si inclusive qu’elle n’en a l’air dans les discours (© Conférence Habitat III)

Dans ce contexte, le Comité Populaire invite les 15 millions d’Équatoriens et particulièrement les 2,4 millions d’habitants de Quito, à s’élever contre les politiques gouvernementales mercantilisant les espaces publics et qui, selon lui, limitent l’accès de la population à la santé, l’éducation, le logement, l’eau potable, l’alimentation, le travail, l’assistance sociale. Mais également à la culture, la communication, la liberté d’opinion et d’expression, à une justice adéquate et impartiale, à des services fondamentaux de vie sociale, tous droits consacrés dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Il rend de fait ces politiques responsables de la migration de la population rurale vers la ville, en raison de l’impossibilité pour les Equatoriens de mener une vie digne dans les campagnes.

Le Comité Populaire pour Nos Territoires – face à Habitat III

Objectif général

  • promouvoir la construction participative de l’Agenda Autonome Habitat III du point de vue des besoins de la communauté et du droit à la ville. “Une autre ville est possible”.
  • encourager des processus participatifs dans les quartiers pour déterminer leurs plans, programmes et projets de convivialité humaine en harmonie avec la nature, la culture, l’art et des affaires durables qui ne nuisent pas à l’environnement, nettement opposés aux paradigmes de la surconsommation qui favorisent le gaspillage et la mégalomanie,  et pour proposer des actions post-Habitat III.

Objectifs spécifiques

  • analyser les documents officiels produits sur l’Habitat III et diffuser à l’opinion publique les arguments qui permettent à la société de découvrir les intérêts occultes qui existent dans ces conférences mondiales et leurs impacts sur l’environnement, l’économie, la culture et la société.
  • diffuser une liste de ceux qui gagnent et de ceux qui perdent avec l’Habitat III.
  • faire connaître les sujets interdits par l’Habitat III : violence dans les quartiers, micro trafics, insécurité, gentrification, parmi d’autres qui se trouvent aussi dans les villes de l’Équateur.

Charlotte Le Panse
Etudiante en Master 2 Amérique Latine
Sciences Po Grenoble

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