Equateur: La maison en carton

Suite au séisme qui a ravagé l’ouest de l’Equateur le 16 avril 2016, une solution originale a été trouvée pour reloger les sinistrés : des « abris en carton », proposés par un architecte japonais. Reportage.

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(Carte de la région sinistrée – Source originale : Instituto Geofísico Escuela Politécnica Nacional)

Samedi 16 avril 2016, un peu avant 19 heures, heure locale en Equateur. Je me trouve au dernier étage de notre maison de Quito quand la secousse parvient jusqu’à nous. Légèrement, le mouvement qui m’entoure est doux. Je ne pense pas à descendre les escaliers et rejoindre la rue, au contraire je suis montée sur la terrasse pour voir la ville. Les grandes tours du quartier des affaires ondulent, se balançant de droite à gauche. La lumière se reflète, brille et danse sur les carreaux des buildings de verre, me rappelant les flots éclairés par les lumières d’un port. C’était surréaliste, c’était beau. Pourtant, à 200 kilomètres à l’ouest de Quito, le noir règne déjà sur les plages de Manabí. Un tremblement de terre de magnitude 7.8 venait de dévaster la région côtière où on recensera 663 décès et 28 775 sans-abris.

L’architecte du pays de l’origami

Accompagné de son équipe, Shigeru Ban, architecte japonais à la renommée mondiale pour ses constructions temporaires s’est rendu volontairement en Equateur du 30 avril au 3 mai pour mesurer les dégâts suite à la catastrophe et proposer aux autorités locales un projet de paper log houses (littéralement « la maison en rondins empilés faite de papier »), qui sont des abris de secours réalisés en carton pouvant répondre rapidement aux besoins des sinistrés.

La paper log house est un abri économique, léger et résistant. Les paper log houses sont des constructions temporaires réalisées avec des matériaux recyclables après utilisation. Les fondations sont faites de casiers à bière en plastique remplis de sacs de sable pour en assurer l’étanchéité et les murs sont réalisés en tubes de carton reliés par des tiges métalliques boulonnées. Le carton est un matériau qui, semble-t-il, peut être facilement imperméabilisé et ignifugé. Enfin, le toit est composé d’une simple charpente soutenant une toile. Dans son rapport, l’architecte indique que chaque maison est équipée de toilettes. Le coût total d’un abri est estimé à 2 000 dollars.

capture-d-ecran-sketch(Schéma de construction dessiné par S. Ban – Source image : copie d’écran du site internet de S. Ban)

Réunissant lui-même les fonds pour financer chaque projet grâce au crowdfunding, Shigeru Ban contrôle aussi la collecte de matériaux recyclés et organise les chantiers de construction : ses ouvriers sont des réfugiés, des étudiants en architecture ou des bénévoles. Les abris sont facilement montés grâce à la simplicité des notices et chaque projet peut un tant soit peu être adapté aux particularités de la région où il est mis en œuvre. Les maisons temporaires déployées en Equateur s’inspirent du design de la paper log house déjà exploitée aux Philippines après le passage d’un puissant typhon en 2013. Les deux régions présentent des climats et des matériaux disponibles similaires.

Une action coordonnée entre des universités, des étudiants, des académiciens, des professionnels de la construction, des entreprises privées et les autorités locales permet de mener à bien le projet de Shigeru Ban. En juin dernier était réalisé à Quito le premier prototype de refuge temporaire. A Manta, ville de la province de Manabí, Shigeru Ban a prévu de fournir 20 premiers abris et les volontaires devaient en construire au minimum 80 autres.

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(Photo et détail du premier prototype de paper log house réalisé à Quito – Source image : Plataforma Arquitectura)

Les autorités nationales ont indiqué qu’il faudrait des mois voire des années avant que les dégâts soient réparés. Comment expliquer un si grand nombre de destructions ?

Ce n’est pas le tremblement de terre qui tue

La norme équatorienne en matière d’urbanisme est bonne selon les professionnels mais malheureusement très peu de personnes la respectent. Les municipalités délivreraient les permis de construction sans toujours consulter des personnes compétentes (ingénieurs ou architectes) et le suivi des chantiers ne serait pas fait. A cela s’ajoute le manque de contrôle des qualités des matériaux et un illogisme affreux. Le sens commun veut que les éléments les plus lourds soient placés dans les étages inférieurs et qu’on allège le poids au fur et à mesure qu’on monte. Pour autant, en Equateur, le premier étage peut être plus large que le rez-de-chaussée et personne ne semble s’en choquer. De fait, beaucoup de maisons se sont affaissées ou effondrées car les bases des constructions n’ont pas pu supporter le poids des étages supérieurs.

Un autre élément clé est la qualité des matériaux : une structure en béton armé assure des bases de constructions solides… si le béton est réalisé dans les règles de l’art. Le sable utilisé pour produire du béton doit toujours venir des mines ou des rivières mais jamais de la mer, en effet le sel abîme la structure du matériau et oxyde le fer. Hors, de nombreuses constructions sur la côte équatorienne étaient bâties et continuent de l’être avec du sable des plages.

Un peu partout en Amérique Latine, les maisons restent en chantier : des tiges de fer sortent des toit-terrasse en prévision d’un éventuel étage supérieur rarement achevé par la suite. L’architecte Fausto Cardoso les surnomme « les tiges de l’espoir ». Ces barres métalliques peuvent être laissées à l’air libre, iodé sur la côte, pendant plusieurs années et sont donc fragilisées avant même leur utilisation. Le futur étage aura alors une structure gâtée d’avance.

Les bâtiments qui ont plus de soixante ans ont eux bien résisté aux secousses. Construits avec des éléments légers, ils se meuvent avant de retrouver leur position initiale, dissipant ainsi l’énergie. En conséquence, de nombreux professionnels demandent maintenant à l’Etat équatorien de promouvoir l’architecture vernaculaire, en utilisant les matériaux traditionnels de la région, à la place des constructions de plusieurs étages en ciment qui dans la grande majorité ne respectent pas les normes adéquates aux régions sismiques.

Six mois après

Lors de la Conférence des Nations Unies ‘Habitat III’ organisée à Quito du 17 au 20 octobre, le ministre de l’Environnement Walter García a présenté l’expérience en cours à La Chorrea, un village de pêcheurs de la province de Manabí, où le Ministère travaille sur un projet de constructions écologiques qui permettraient le retour définitif des habitants. Toutes les maisons seraient construites avec une structure en bambou et des murs en bois de canne, le bambou présente l’avantage d’être résistant aux secousses, dur, flexible, léger et respectueux de l’environnement. Il a déjà fait ses preuves : la grande majorité des familles survivantes qui n’ont pas vu leur maison s’effondrer lors du tremblement de terre sont celles qui possédaient des maisons construites avec une structure en bambou.

Le 12 novembre 2016, le ministre du Développement urbain et du logement Fabián Albán annonça qu’au total 45 455 logements avaient été abîmés par le tremblement et que 32 351 de ces maisons étaient en cours de rénovation ou reconstruction. D’après le ministre, le coût d’une nouvelle construction s’élève en moyenne à 10 000 dollars et les travaux de réparation peuvent  atteindre un maximum de 4 000 dollars. En date du 8 novembre, 438 avaient été reconstruites par l’Etat et 11 167 avaient été rénovées et étaient à nouveau aux normes pour être habitées.

 

« Monsieur carton »
Né à Tokyo en 1957, Shigeru Ban sort diplômé de l’Ecole d’architecture Cooper Union de New-York en 1984. Imprégné par la « culture du papier » et soucieux de l’environnement, il privilégie l’économie de matériaux et de moyens et fait homologuer le carton comme matériaux de construction. En 1995, il créa le réseau des architectes volontaires (Volontary Architects’ Network – VAN) pour organiser l’aide au logement digne à chaque fois que le déchainement de la nature laisse des milliers de sans-abris.

Son travail est récompensé à plusieurs reprises, notamment par le Grand prix d’architecture du Kansai en 1996, le prix du Meilleur jeune architecte du Japon en 1997 et le prix d’Architecture mondiale en 2001 pour le pavillon du Japon à l’exposition universelle 2000 à Hanovre. En 2003, la maîtrise d’œuvre du Centre Pompidou-Metz lui est attribuée. En 2014, il gagne le prix Pritzker de l’Architecture. Le magazine Time le décrit comme l’un des plus grands innovateurs du 21ème siècle.

Laura Chataigner

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