Colombie : Medellin, entre miracle et mirage urbain

        Depuis quelques années, Medellín, second centre économique de Colombie, a acquis la réputation d’être « la ville la plus innovante » d’Amérique Latine. Grâce à des politiques publiques ambitieuses, elle aurait résolu des problématiques urbaines majeures et amélioré considérablement la vie de sa population. Un discours qui contraste avec celui des habitants de certains quartiers périphériques, souvent moins séduits que les touristes par les mutations de la « ville modèle ».

Oscar Zapata (Photo : Lucie Guillebaud, mai 2016)

        « Ici nous avons la plus belle vue de Medellín » me dit en souriant Oscar Zapata, « leader communautaire » des quartiers populaires Las Golondrinas et El Faro, tandis que face à nous s’étend « la ville de l’éternel printemps ».  Restée célèbre pour son passé de « ville la plus violente au monde », berceau du narcotrafiquant Pablo Escobar et plaque tournante du trafic de cocaïne durant les années 1980, Medellín s’est récemment forgée une réputation de « miracle urbain ».  Élue « ville la plus innovante au monde » par le Wall Street Journal en 2012, elle accueille aujourd’hui un nombre croissant de touristes et d’événements internationaux. Une « révolution urbaine » que n’ont pas vécu de la même manière tous les habitants, déplore Oscar.

Medellín (Photo : Lucie Guillebaud, mai 2016)

« Urbanisme social » et défense du droit au territoire

Le panorama qui s’offre à nos yeux nous laisse entrevoir un territoire contrasté.  Sous nos pieds s’étend une mer de quartiers informels, plus communément nommés « bidonvilles » ou « favelas », refuges des milliers de paysans déplacés par le conflit armé ou les politiques agraires néolibérales. Au centre de la ville, les maisons de fortune laissent place à un îlot de  buildings. « Ce sont les deux visages de la ville de Medellín » commente Oscar. Habitant de la « Zona Nor-oriental », territoire où se concentrent les populations aux ressources économiques les plus faibles de la ville, il a vécu de près la « rénovation urbaine » des années 2000. Le quartier El Faro, dont il est l’un des fondateurs, s’est vu intégré en 2007 dans un méga projet urbain du nom de « Cinturon Verde Metropolitano » (Ceinture Verte Métropolitaine).

Dans le discours officiel, ce projet a vocation à « articuler protection de l’environnement et amélioration des quartiers périphériques ». Or celui-ci s’est rapidement traduit par des menaces d’expulsions des habitants des zones concernées. L’absence de reconnaissance légale des quartiers par la municipalité facilitant largement ces modes d’action. Qualifiés de « territoires d’invasion » par les pouvoirs publics, ces espaces non planifiés, aux routes étroites, bordées d’escaliers sinueux et de maisons de bois se fondent mal dans la « ville innovante ».

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Quartier « Las Golondrinas », Medellín. (Photo : Lucie Guillebaud, mai 2016)

Aujourd’hui néanmoins, aucun des habitants du quartier n’a encore été expulsé. Mobilisés au sein de « Comités de défense du territoire », ces derniers s’y sont fermement opposés. L’intervention des « leaders communautaires » dans les instances politiques locales et les actions menées pour médiatiser leur lutte leur ont permis de conserver la plus belle vue de Medellin. Quelques travaux ont néanmoins été réalisés, tels qu’un sentier touristique accompagné de la construction d’un « cai periferico », qui n’est autre qu’un  « commissariat périphérique ». En matière d’amélioration des quartiers, les changements sont minces. Si les enfants ont une nouvelle ère de jeux, de nombreuses maisons restent branlantes et mal raccordées aux services publics. L’accès à l’eau et à l’électricité demeure l’une des revendications majeures des habitants des quartiers périphériques.

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Une petite habitante du quartier El Faro aux abords du nouveau sentier de randonnée, Medellín (Photo : Lucie Guillebaud, 2016)

Une situation que de nombreux habitants préfèrent conserver, au regard des alternatives qui s’offrent à eux. L’une des propositions de relogement qui leur est parfois faite est celle de leur réinstallation dans des nouveaux quartiers « d’intérêt social ».

Villes innovantes et déserts verticaux

Fruits de l’ «urbanisme social », politiques publiques « innovantes » qui ont fait la renommée de Medellin, ces nouveaux espaces s’apparentent singulièrement aux grands ensembles français. Loin des ruelles exiguës et des embouteillages fréquents des territoires informels, l’espace y est parfaitement planifié, les routes sont larges et la circulation fluide. Les grappes de maisons laissent place à des tours de béton.

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Quartier « Ciudadela Nuevo Occidente », Medellín (Photo : Lucie Guillebaud, juin 2016)

« Dans mon immeuble il y a 43 appartements » me commente Amanda Tamayo, ancienne habitante d’Ituangos, un village du nord de la Colombie. Depuis 2014, elle habite le quartier d’ « intérêt social » Ciudadela Nuevo Occidente. Non sans émotion, elle me raconte l’histoire qui l’a mené à passer d’une vie à la campagne où  l’ « on se réveille au chant des oiseaux » à sa situation actuelle. Déplacée de force par les paramilitaires au début des années 2000, elle a d’abord vécu quinze années à Bello Oriente, un quartier informel également concerné par le méga-projet « Cinturon Verde ». « Là-bas j’étais bien » me dit-elle. « J’ai toujours beaucoup travaillé, je vendais des arrepas (galette de mais) du matin  au soir. Ça marchait bien, j’avais une clientèle. ».

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Amanda Tamayo (Photo : Lucie Guillebaud, juin 2016)

Sa situation s’est néanmoins compliquée lorsque son « rancho », nom donné aux maisons auto-construites par les habitants, a montré des signes de fragilité. Les terrains montagneux sur lesquels s’établissent les populations déplacées sont souvent assez instables et les éboulements fréquents. Une situation que les pouvoirs publics utilisent pour légitimer les expulsions qu’ils opèrent. « Ils (la Mairie) m’ont dit que j’étais sur une ‘zone à hauts risques’ et que ma maison allait s’effondrer » se rappelle Amanda. Pour les défenseurs du « droit au territoire », tels qu’Oscar Zapata, il s’agit surtout de « zone de hauts coûts ». Lorsqu’il s’agit de quartiers résidentiels destinés aux populations à forts revenus, des travaux de consolidation des sols sont réalisés.

Rationaliser l’espace, discipliner les conduites 

Au-delà de l’avantage technique et financier que représentent certainement ces déplacements de populations dans des tours d’immeubles pour la municipalité, se pose une autre question, de l’ordre du contrôle social. En sillonnant les larges avenues de Ciudadela Nuevo Occidente, le contraste entre la vie de quartier qui caractérise cet espace et ceux des zones d’ « invasion » est saisissant. Personne ne siège devant les pas de portes, aucun commerce, hormis un petit étalage de fruits et légumes entre deux tours de béton.  S’il est agréable de pouvoir déambuler sans peur d’être renversé par une des innombrables motos qui sillonnent les quartiers périphériques, le silence qui demeure ici est étouffant. «Je parle avec trois personnes, pas plus. Deux femmes et un homme de mon immeuble. » déplore Amanda. Deux mères de famille, croisées aux abords d’un bloc, m’expliquent qu’« on y vit mieux que dans les ranchos, mais [que] la vie sociale n’est pas la même ». Matériellement, il est difficile de nier une certaine amélioration des conditions de vie des déplacés. Même si la vie à la verticale, dans des appartements de 40 mètres carré pour des familles souvent nombreuses, ne représente pas toujours une situation idéale. La municipalité néanmoins doit se réjouir de cette nouvelle discipline sociale, aux antipodes de la vie des « habitants de la montagne ».

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Quartier « Ciudadela Nuevo Occidente », Medellín (Photo : Lucie Guillebaud, juin 2016)

        Medellín, « ville de l’innovation », « miracle urbain », est finalement à l’image de nos sociétés : une lutte continuée entre différents acteurs revendiquant différentes formes de vie. Si certains voient le progrès dans la multiplication des centres commerciaux, l’accès à la consommation et la croissance économique, d’autres considèrent que le droit de cultiver une parcelle de terre, de respirer un air pur et de préserver certaines pratiques communautaires prime sur le reste.

Lucie Guillebaud

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