Cuba – Une religion peu soucieuse de l’environnement

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Dans les rues de La Havane (Cuba), une jeune fille « re-née » et baptisée à la Santeria.  Un nouveau-né devra se vêtir de blanc pendant une année.  Jorge Royan via Wikimedia

Alors que la pression sur les religions occultes s’est relâchée dans l’île, la pratique de l’offrande fait désormais partie de l’espace public. Non sans poser des problèmes sanitaires et environnementaux dans les grandes villes, comme ici à La Havane.

La Havane, le 15 février dernier, le touriste belge Alix Ronchif est assis à la terrasse d’un bar sur le bout du Malecón (promenade maritime de la ville)  quand il observe l’étrange attitude d’un homme debout au bord de la mer. Habillé en blanc, cet homme semble parler tandis qu’il tient une assiette de nourriture à la main. Il vide cette assiette dans l’eau, puis jette avec négligence sur la plage l’assiette vide et un sac en plastique avant de s’en aller.

Très vite, Alix Ronchif comprend les raisons de l’état déplorable du bord de l’eau à quelques mètres de lui, l’embouchure du Río Almendares, cours d’eau qui sépare les quartiers du Vedado et de Miramar.

Même si le faible niveau de vie des cubains [18 € par mois en moyenne] limite considérablement leur potentiel de consommation, les côtes de La Havane sont victimes d’une importante pollution produite par ses 2 millions d’habitants.

Cette pollution serait d’abord due à la négligence des habitants, qui ne cherchent pas à utiliser les poubelles pourtant mises à leur disposition. « Il n’y a aucune justification à cela », s’énerve Yanelis Silva pour le journal d’expatriés cubains El Nuevo Herald. Cette havanaise explique que pourtant, « à un moment dans notre pays la situation était tellement difficile que les gens ont cessé de se préoccuper de certaines choses, parce qu’il fallait d’abord s’occuper de son ménage». En clair, l’accroissement des difficultés quotidiennes des cubains durant les années 1990, moment de la chute de l’URSS[1], a changé les habitudes de vie. Et les habitants ont arrêté de s’intéresser à la propreté des espaces partagés.

Pour faire face aux difficultés de la période spéciale, le gouvernement cubain a procédé à quelques ouvertures politiques et économiques, notamment vis-à-vis de la religion. Ainsi Jean-Paul II effectua en janvier 1998 la première visite d’un pape à Cuba. Dans le même temps, la pression sur les religions occultes a été relâchée, profitant notamment à la santería. Ce terme renvoie à la religion traditionnellement pratiquée par la communauté afro-cubaine, un ensemble de croyances qui rassemblent des éléments des cultes africains yoruba (originaires du Nigéria) et du culte catholique. Si la pratique de la santería requiert pour le croyant d’avoir été baptisé selon le rite chrétien, elle implique également la célébration des divinités yoruba, dont chacune se voit attribuer une contrepartie catholique issue du culte des saints. Ainsi, la santería se décompose en différents courants, chacun étant dédié à une figure divine yoruba traditionnelle. A La Havane, c’est le culte de la déesse de la mer Yemayá, qui est le plus répandu, conduisant à ce qu’un grand nombre d’offrandes soient chaque jour jetées à la mer.

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Une canette de Bucanero sur une plage, une des bières nationales cubaine. Photo prise par Maxence Peniguet va flickr.

L’épisode vécu par Alix Ronchif, très courant dans ces quartiers côtiers de La Havane, est caractéristique de cette pollution intentionnelle ayant pour origine la pratique religieuse de la santería. Celle-ci vient aggraver les dégâts causés par la pollution urbaine classique, qui quant à elle relève de la négligence. Nous suivons Alix pour continuer plus loin vers les rares plages situées dans la ville de La Havane, à l’ouest du quartier de Playa. Ici encore le panorama diffère sensiblement des longues plages de sable fin de Varadero, et les centres de repos balnéaires du Parti Communiste Cubain occupent une grande partie de la zone. Pourtant, l’état des plages publiques limitrophes est édifiant. Au milieu de ruines en béton de piscines d’eau de mer, la plage est recouverte de déchets sur plusieurs mètres de largeur, au point qu’il n’est même plus possible d’y marcher.

C’est pas pur hasard que nous rencontrons Rafa, un havanais féru de plongée qui vient sur ces plages dès qu’il a du temps libre. Faisant honneur au bagout légendaire des cubains, Rafa nous sert de guide le long de ces plages. Il nous explique que, bien qu’il n’ait pas les moyens de plonger avec des bouteilles, il teste aujourd’hui un tuba américain qu’il a réussi à se procurer auprès de son cousin.

« Vu la répartition large et uniforme des déchets sur la plage, ceux-ci ont été amenés par la mer », nous explique-t-il. Mais ce qui nous étonne parmi ces déchets, c’est la présence relative des emballages plastiques par rapport aux déchets organiques en décomposition. En plus des déchets d’origine transformée que l’on a habitude de trouver dans les zones soumises à la pollution urbaine, on trouve ici des noix de cocos, des ananas, de nombreux poulets entiers ou encore des restes de plats cuisinés. Visiblement habitué, Rafa ne semble pas vraiment dérangé par l’état des plages.

« Les noix de cocos sont parmi les offrandes comportant le plus de valeur ». Il semble assez amusé de nous parler de la présence des offrandes de santería sur les plages, mais l’on décèle un peu de gêne dans sa voix quand Alix lui demande ce qu’il pense de cette pollution. Il préfère éviter de juger : « bien que la plage où nous nous trouvons soit sale à cette période de l’année [nous sommes encore en février], ils nettoient tout quand vient l’été afin que les gens puissent en profiter». En attendant, quelques personnes s’osent à tremper leurs pieds dans l’eau.

Focus : A Miami, les immigrés cubains peinent à faire accepter leur religion

Le manque de civisme des pratiquants de santería a déjà amené à des controverses dans des pays où elle n’était pas traditionnellement présente. A Miami aux Etats-Unis où la communauté cubaine est très forte, les santeros [pratiquants de la santería] ont eu des difficultés à faire reconnaitre socialement leurs pratiques de sacrifice. Déjà en 1993 une affaire opposant la municipalité de Hialeah (district de Miami) aux pratiquants de Lukumí Babalú [tendance de la santería] sur les sacrifices d’animaux avait dû être réglée devant la Cour Suprême des Etats-Unis.
Face à l’interdiction des sacrifices d’animaux qui avait été promulguée par la municipalité, la Cour Suprême avait statué qu’il n’était pas possible de mettre en place des interdictions visant spécifiquement la pratique d’une religion, en l’occurrence le culte de Lukumí Babalú. De ce fait, elle a également reconnu aux Etats-Unis l’existence de l’Eglise santería. Bien que le principal reproche adressé au culte fût la cruauté des sacrifices animaux, les questions de pollution de l’environnement causée par ces sacrifices fûrent également présentes.
Face à ces critiques, les institutions Kolá Ifá et Lukumí Babalú de Miami ont décidé de se rapprocher au cours de l’année 2014. Illustrant les critiques auxquelles sa religion était confrontée, Javier Aguilar le porte-parole de Kolá Ifá avait déclaré pour la BBC que : « Il faut comprendre que nous ne sommes pas ceux qui jettent des choses dans la rue, ni ceux qui polluent l’environnement, ou la mer. Nous ne faisons pas ces pratiques qui nous portent préjudice ». Selon lui, les personnes responsables de ces actes de pollution ne seraient pas « véritablement des pratiquants ».
Preuve de cette volonté de faire bonne figure en matière de respect de l’environnement, une vidéo sur le site du culte de Lukumí Babalú aux Etats-Unis présente le programme « eco-Lukimi » de sensibilisation contre la pollution.

La situation devient assez préoccupante, au point que la saleté puisse gêner le tourisme, première source d’entrée de devises dans le pays après la vente du nickel (dont Cuba possède la 2nd  seconde réserve mondiale). De fait, cette pollution s’étend désormais au-delà des seules côtes de La Havane, atteignant les playas del Este situées à quelques kilomètres à l’est de la ville. Celles-ci sont fréquentées toute l’année par les havanais comme par les touristes, avec de fortes affluences les weekends.

Avec 3,5 millions de touristes en 2015, le tourisme à Cuba vit un essor sans précédents et chaque année est celle d’un nouveau record. Alors que le premier vol commercial avec les Etats-Unis a eu lieu le 31 août dernier, ce sont à terme de 10 millions de touristes par an qui sont espérés par les autorités cubaines, alors que l’infrastructure hôtelière sur l’île est déjà insuffisante. Si le tourisme continue son accroissement rapide, les touristes seront poussés à effectuer des séjours hors des complexes hôteliers, accroissant la visibilité de la pollution des zones côtières. Ce constat est par ailleurs partagé par des professionnels du tourisme. Le vendeur des plages Armando Rodríguez, également interrogé par El Nuevo Herald, affirme que cette saleté « est mauvaise pour notre négoce, quand ils [les touristes] voient la plage sale, ils s’en vont ailleurs ».

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Capture d’écran – Pourtant éloignée de l’île principale, Cayo Largo ne semble pas épargnée par la pollution comme le montre ce témoignage d’un touriste sur le site tripadvisor

Cette pollution atypique semble d’ailleurs s’étendre à d’autres espaces fréquentés par les touristes. Le cimetière de Christophe Colomb au Vedado à la Havane, véritable Père-Lachaise sous les tropiques, a réservé à Alix d’autres surprises. Sur une tombe située à proximité d’un arbre étaient disposés des restes en décomposition de poulet, et même ce qu’il semblait être une trachée de chat. De quoi gêner la visite du site, pourtant payante (les touristes étrangers doivent s’acquitter de la somme de 5 pesos convertibles cubains, soit 5 dollars, pour pouvoir y pénétrer). Alors que l’on est déjà midi, les employés du cimetière n’ont pas jugé bon de nettoyer ces restes d’animaux. A Cuba, la superstition touche également les non-croyants, qui préfèrent tolérer de telles pratiques plutôt que de s’attirer le mauvais sort.

[1] L’économie cubaine vivait alors sous perfusion économique de l’URSS. Après la dislocation du bloc soviétique, l’économie cubaine a vu son PIB s’écrouler de 30%. Fidel Castro a appelé ce moment la « période spéciale ».

Par Rémy PONCHANT

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