De Damas à Rio, les langues se délient 

Au pays de la samba, une école de langue relève le défi de l’intégration des réfugiés, leur donnant l’opportunité de devenir professeurs. Tulin Al-Hashemi, une jeune syrienne arrivée au Brésil en août 2015, est l’une des leurs.

 

abracoo

 

Un dimanche de février dans le centre ville de Rio de Janeiro. La journée est chaude, les rues sont désertes. Les cariocas sont à la plage. Dans une petite salle climatisée à l’arrière d’une paroisse, une douzaine de candidats se prépare. C’est l’épreuve orale du concours mis en place par l’école de langue Abraço cultural qui les attend. Né en juillet 2015 a São Paulo et arrivé à Rio de Janeiro en mai 2016, il s’agit d’un projet d’insertion des réfugiés dans la société Brésilienne. Ayant fuit la guerre en Syrie, l’instabilité politique au Congo ou encore la catastrophe économique vénézuélienne, l’intégration professionnelle est loin d’être facile pour ces nouveaux arrivants ne maîtrisant pas le portugais. Ce jour là, les candidats feront leurs preuves en français, en espagnol et en anglais, sous les yeux de Caroline De Oliveira, professeure à l’Alliance Française, de Karyna Ramos, diplômée de littérature hispanique et de Roberto Sanchez ancien professeur d’anglais à l’étranger. Trois hommes originaires du Congo, la vingtaine, concourent pour  la place de professeur de français sous le regard attentif des examinateurs et de quelques curieux venus pour apporter leur soutien au projet. Interaction avec le public, moyens mnémotechnique, humour : chacun tente de rendre son cours le plus vivant possible. Vient ensuite l’épreuve d’anglais avec Tülin, une jeune syrienne bilingue, à la chevelure bouclée et sauvage. Malgré son stress, la jeune femme enthousiaste parvient à susciter l’intérêt de ses élèves improvisés. Tant et si bien qu’elle convainc le jury d’Abraço Culturel de lui donner sa chance.

Tulin Al-Hashemi a 25 ans,  elle a quitté la Damas il y a deux ans. Si son quotidien n’était pas rythmé par le bruit des bombes et l’atroce vision de corps jonchant les rues comme c’est le cas à Alep, la privation de liberté était bel et bien réelle. Entre conservatisme religieux et répression du régime de Bashar el-Assad, il n’est pas prudent de partager ouvertement sa pensée dans la capitale Syrienne. « En Syrie, on ne peut rien dire, rien faire. Il ne faut pas appuyer trop ouvertement le régime ni le critiquer trop sévèrement. Sinon, on risque des représailles.» Muselée, cloîtrée chez elle depuis la fin de son lycée, elle n’a pas pu poursuivre les études universitaires d’astronomie à dont elle rêvait. La jeune femme de classe moyenne qui vivait seule avec sa mère, a du se contenter de cours en ligne. Une entrée dans la vie adulte dans un pays un guerre, sans perspectives d’avenir, menacée par un danger permanent. Des envies d’ailleurs, Tülin, comme de nombreux de jeunes de son âge partout dans le monde, en avait avant même que le conflit ne ronge son pays. Mais ce sombre scénario a exacerbé son envie de quitter la Syrie. «Je n’étais pas heureuse, je n’avais pas de futur là-bas. Plus rien ne me retenait.». confie-t-elle.

Plusieurs de ses amis sont partis en Europe. L’Europe, Tülin y a songé. Mais c’est finalement pour le Brésil, son climat tropical, ses mœurs en apparence libéraux et sa politique migratoire favorable aux réfugiés qu’elle a opté. En janvier 2015, malgré la réticence de sa famille, elle quitte, seule, la Syrie en guerre pour la Turquie voisine. Après six mois de télémarketing pour financer son départ et un visa pour le Brésil en poche, la jeune femme prend son envol.

 

tulin

 

« Les Brésiliens, sont très accueillants, ils te font te sentir chez toi »

C’est en août 2015 que Tülin arrive à Rio de Janeiro. Logée pendant le premier mois par un autre syrien rencontré via le site d’hébergement gratuit Couch surfing, elle s’occupe des formalités et tente de trouver un emploi. Dans des  hôtels, des auberges de jeunesse, des restaurants. En vain. Malgré sa maîtrise de l’anglais, ses quelques mots de portugais ne suffisent pas à lui faire décrocher un petit boulot. Elle trouve finalement une école de langue, Caminhos. On lui propose des cours de portugais gratuits durant un mois et demi, elle saute sur l’occasion. Puis Tülin découvre une association de gastronomie de proximité, biologique et à bas coût : Junta Local. Elle cuisine des petits plats syriens, rencontre des gens, pratique son portugais et commence ainsi à tisser des lien avec des brésiliens.

Si la recherche d’emploi de la jeune femme fraîchement débarquée fut un échec, à aucun moment elle ne s’est sentie discriminée du fait de ses origines ou de sa condition de réfugiée. « Les Brésiliens sont très accueillants, peu importe l’endroit où le moment, il font  tout ce qui est en leur pouvoir pour t’aider. Ils te font te sentir chez toi.» assure-t-elle, le ton enjoué. Les épisodes xénophobes largement médiatisés et les expériences relatées par ses amis réfugiés en Europe la confortent dans son choix du Brésil comme terre d’asile.   Enfin, Tülin découvre par une amie brésilienne Abraço Cultural, le projet qui changera sa vie.

 

Abraço cultural :  un projet d’insertion des réfugiés dans la société Brésilienne

 

À l’origine du projet : l’ONG de São Paulo, Atados. C’est en prenant conscience des  difficultés rencontrées par les réfugiés à entrer sur le marché du travail malgré leur maîtrise de plusieurs langues, que les membres de l’ONG ont décelé un potentiel non exploité.  Le concept d’Abraço cultural, « câlin culturel » en portugais, est simple : après avoir suivi une formation pédagogique et passé un examen de niveau, les réfugiés sélectionnés enseignent leur langue maternelle – voire une langue étrangère qu’ils maîtrisent –  à des brésiliens. C’est l’arabe, le français, l’anglais ou encore l’espagnol qui sont proposés aux élèves de cette école, pour le moins cosmopolite. Avec la participation d’administrateurs, de professeurs, de bénévoles et un partenariat avec Caritas, un organisme catholique de défense des Droits de l’Homme, le projet s’est étendu à ville de Rio de Janeiro.

 

classe

Le prix est bien plus abordable que celui d’une école de langue traditionnelle au Brésil : 250 reais par mois, soit environ 56 euros pour deux cours par semaine. Si le projet a commencé dans une petite salle à l’arrière d’une paroisse du centre ville de Rio, les cours ont aujourd’hui lieu dans le centre culturel juif Habonim Dror, dans le quartier huppé de Botafogo, au sud de la ville. Et cerise sur le gâteau, deux fois par mois, l’école organise un événement culturel. Au programme : danse, musique, littérature ou encore  politique des pays d’origine des professeurs. L’occasion de déconstruire les stéréotypes associés au mot « réfugié ». « Ce que j’adore avec Abraço, c’est que les élèves sont ouverts d’esprits. Ils ne viennent pas seulement pour apprendre une langue, ils viennent surtout pour découvrir une culture et tisser des liens avec nous, les réfugiés. » explique Tülin, qui y enseigne l’anglais deux fois par semaine. La majeure partie des revenus est reversée aux professeurs, le reste est destiné au fonctionnement de l’ONG. Si la jeune syrienne a vécu quelques mois de ses économies, elle n’aurait pu continuer longtemps sans aucune source de revenu. « Je ne sais vraiment pas ce que j’aurais fait sans Abraço cultural. C’est toute ma vie qui a changé grâce à ce projet », ajoute-t-elle, reconnaissante.

Etudiante à la faculté de nanotechnologie de l’Université Pontificale de Rio de Janeiro, Rafaela Carvalho, apprécie l’expérience de suivre un cours d’arabe avec un professeur réfugié. Elle a toujours eu envie d’apprendre cette langue mais n’avait jusqu’ici jamais eu l’opportunité de le faire. Le seul cours qu’elle ait trouvé était dispensé au consulat du Liban.  « Ici, l’ambiance est très agréable, il y a un réel échange culturel. On tisse un lien avec le professeur. »

 

tambour

 

Un début prometteur

Lors de la première année de sa mise en place à São Paulo, ce sont  plus de 350 élèves et 25 professeurs qui ont fréquentés les bancs d’Abraço Cultural. Aujourd’hui, ils sont respectivement 480 et 40. À Rio de Janeiro, l’école a reçu plus de demandes d’inscriptions que prévu lors de l’ouverture en février 2015. Tant et si bien que les organisateurs ont ouvert d’autres classes et recruté de nouveaux professeurs au mois de mai. Des professeurs venus du Venezuela, de Syrie, d’Haiti, du Nigéria ou encore de  Cuba. Au total, ce sont 53 classes au total entre São Paulo et Rio de Janeiro. Un début prometteur qui laisse planer une once d’espoir sur la triste réalité des réfugiés exclus du marché du travail au Brésil et dans le monde.

 

La Syrie est désormais un lointain souvenir

Aujourd’hui, Tülin se sent intégrée dans la société brésilienne. Sa mère a quitté la Syrie pour la rejoindre il y a quelques mois. Toutes deux vivent sur l’île de Paquetá, à 30 minutes de Rio en bateau. Des amis brésiliens leur prêtent une résidence secondaire. Grâce aux cours qu’elle a suivi et à ses nombreux amis brésiliens, la jeune femme parle  aujourd’hui portugais et peut enseigner l’arabe en cours particuliers. Les coutumes cariocas n’ont par ailleurs plus de secret pour elle. La Syrie est désormais un lointain souvenir. Son futur, Tülin le voit au Brésil et elle l’affirme sans la moindre hésitation. Enfin, si la jeune femme espère poursuivre un jour ses études d’astronomie, pour l’heure, elle souhaite découvrir les merveilles dont regorge le géant sud-américain.

 

Le Brésil attire les réfugiés

En moins de cinq ans, le nombre de demandes d’asile a été multiplié par quinze au Brésil, passant de plus d’environ 600 en 2010 à plus 8000 en octobre 2014, d’après les statistiques de l’Agence de l’ONU pour les Réfugiés. Depuis l’an dernier, les syriens représentent la plus grande communauté de réfugiés du pays. Selon les données du Comité National pour les Réfugiés, 2000 syriens ont obtenus l’asile au Brésil de 2011 à 2016. En tête devant les Angolais, les Colombiens, les Congolais et les Libanais.  Selon Caritas, le nombre de réfugiés dans le seul état de Rio de Janeiro a augmenté de presque 300% en trois ans: passant de plus de 1500 en juin 2012 à près de 6000 en 2015. Il s ’agit essentiellement de migrants issus de plus de 80 pays qui ont fuit les persécutions politiques, religieuses et les guerres civiles. Cet état du sud-est du Brésil accueille des réfugiés venus principalement de pays d’Afrique, d’Amérique latine et du Moyen-Orient. Reste maintenant à voir si, à l’image d’Abraço cultural, le pays tout entier saura relever le défi de leur intégration.

Par Laetitia Rossi

 

 

 

 

 

 

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s