Chili-Pérou : L’interminable guerre du Pisco

Alors que les tensions historiques entre le Pérou et le Chili tendent à s’apaiser, un conflit d’apparence banal persiste, lié au Pisco, alcool national revendiqué par les deux Etats. Pisco chilien ou Pisco péruvien? Telle est la question…

7919227526_7383b6fa84_k

Pisco Sour, Crédit photo C-Monster sur Flikr

Le barman secoue encore son shaker pour nous servir son énième cocktail de la journée : un Pisco Sour. Il dépose dans nos verres à cocktail, cette boisson onctueuse et acidulée à base de blancs d’œufs et de citron vert.  Nous sommes à Santiago, en plein cœur de la capitale chilienne, et on trouve des Pisco Sour sur toutes les terrasses. Ce cocktail semble être apprécié par tous les Chiliens. Le barman nous en dit un peu plus sur cette fameuse boisson : « elle est à base de Pisco, une eau de vie de raisin obtenue après distillation de différents cépages ». Avant de nous expliquer qu’on le décline à toutes les sauces. Par exemple, la Piscola, moins raffiné que le Pisco Sour, s’obtient comme son nom l’indique, en mélangeant du Coca et du Pisco. « Le Pisco, c’est la fierté nationale au Chili ! » ajoute-t-il en agitant orgueilleusement une bouteille.

Un alcool riche en Histoire !

Pourtant, en face de nous, Pablo Lacoste, Argentin d’origine et chercheur à l’Université de Santiago de Chile  semble quelque peu sceptique face à cette affirmation. Il nous confie que dans le pays voisin, au Pérou, c’est le même refrain. Le Pérou et le Chili se disputent depuis longtemps l’origine du Pisco. Chacun affirme que son pays est le berceau de cette eau de vie. Pablo Lacoste,  a donc décidé il y a quelques années de se pencher sur cette épineuse question. Son enquête lui a permis de retracer l’histoire du Pisco au Chili.

Il nous explique que la région d’Elqui, situé plus au Nord du pays, près de la Serena, est le berceau du Pisco. « C’est une région où a surgit un pôle viticole, le plus important du Chili. Dans lequel on cultivait la vigne, élaborait le vin et distillait l’eau de vie. Ce pôle viticole est né suite aux récurrentes invasions de pirates sur les côtes de La Serena. Fatigués devant tant de destructions et de pillages, les villageois de La Serena optèrent pour déplacer leurs investissements vers l’Est et la cordillère des Andes, là où n’arriveraient pas les pirates. En se déplaçant vers le cœur de la cordillère, ces villageois se sont également rapproché de San Juan, un zone de production de Moscatel de Alejandria, introduit par les espagnols et indispensable à la production du Pisco. De cette façon, tous les éléments nécessaires à  la production du Pisco étaient réunis : les cépages de Moscatel de Alejandria introduits par les espagnols et l’arrivée d’alambics de cuivre en provenance de La Serena. C’est donc en bonne partie grâce aux pirates qu’est née la tradition de production de Pisco au Chili. »

Nous en profitons pour lui soutirer le secret de la recette du Pisco. « Le Pisco chilien est un mélange de Moscatel de Alejandria, Pedro Gimenez, Moscatel deAustri, Moscatel Amarillo et d’autre cépages ; alors que le Pisco péruvien est composé de Moscatel de Alejandria, Quebranta et d’autre variétés. Ce sont donc deux alcools différents aux processus de distillation également différents. »

Le Pisco est né au Chili !

Il nous commente également, que ses recherches[1] ont mis en lumière un registre d’inventaire datant de 1733, et faisant état de stocks de Pisco dans la région.

Il termine son récit en nous précisant que « le Pérou à également une belle histoire avec le Pisco » tout en nous insistant, le sourire en coin, sur le fait « qu’au Pérou on ne sait toujours pas où ni comment est arrivée cette production du Pisco. Il n’existe à ce jour, aucun registre péruvien utilisant le « concept » de Pisco pour nommer l’eau de vie avant 1884, soit près d’un siècle et demi plus tard ! ». Le Pisco -ou du moins sa dénomination- est né au Chili !

Cette découverte, qui aurait pu clore le débat, n’a finalement réussi qu’à l’alimenter. En effet, les détracteurs du professeur, majoritairement péruviens, continuent de scander haut et fort que le Pisco est Péruvien, puisqu’il porte le nom de sa ville de naissance : Pisco (Pérou).

Le débat semble tourner en rond. Et illustre bien les relations de voisinage conflictuelles qu’entretiennent les deux pays sud-américains depuis bien des années.

Des relations conflictuelles héritées de la Guerre du Pacifique  

Ce dialogue de sourds est, en effet, le reflet de conflits plus profonds entre le Pérou et le Chili. Il nous ramène aux années 1879 et à la Guerre du Pacifique opposant le Chili d’un côté et le Pérou et le Bolivie de l’autre. Cette guerre s’est soldée en 1884, par la victoire du Chili, qui en guise de « récompense » a vu son territoire s’allonger vers le Nord. Il aura gagné l’unique accès à la mer de la Bolivie et la partie Sud du territoire péruvien. Les frontières terrestres ainsi que maritimes du Chili se verront donc agrandies. Depuis ce jour, péruviens comme boliviens, ne portent pas dans leur cœur leur voisin chilien et réclament une partie de leur territoire perdu.

Ce n’est que le 27 janvier 2014 que ce litige vieux de plus d’un siècle entre le Chili et le Pérou est enfin tranché. Il aura fallu six longues années –délai anormalement long pour ce genre d’affaires- à la Cour Internationale de Justice de la Haye (CIJ) pour enfin statuer sur le différend frontalier et redessiner la frontière maritime en faveur du Pérou.

Mais la résolution de ce différend n’a pas pour autant apaisé les tensions entre les deux pays producteurs de Pisco et le sentiment de rancœur persiste. Depuis quelques années, le Pérou comme le Chili se sont lancés à la conquête des marchés mondiaux. L’éventualité d’une trêve était sans compter la manne économique que représente le nectar, de plus en plus prisé à l’international. En effet, la concurrence économique entre les deux pays a ravivé les conflits à première vue enterrés. Et pour cause… LePisco !

chile-despidete-del-pisco

Campagne péruvienne « Chili, fais tes adieux au Pisco ! ». Crédit Photo : Marcos GP sur Flikr.

Le cessez-le feu, n’aura que peu duré. En effet, à peine deux mois après la résolution par la CIJ au sujet des frontières maritimes, le Pérou est reparti en guerre. Cette nouvelle bataille – juridique- se base sur l’Appellation d’Origine (AO) du Pisco. En mars 2015, le Pérou, par le biais de son ambassadeur, a fait obstacle à l’enregistrement de nouvelles marques de Pisco à l’Institut National de Propriété Industrielle du Chili (INAPI).

La véritable guerre du Pisco : l’Economie

L’Association chilienne des Producteurs de Pisco s’est exprimée dans le journal El Dia, en définissant cette intrusion du gouvernement péruvien comme « une agression ». Avant d’ajouter « Nous ne croyons pas que cette action soit le résultat d’une décision isolée. Elle reflète certainement une nouvelle politique, clairement agressive, d’une partie du gouvernement péruvien et qui, dans ce cas précis, traduisent des actions contre l’AO Pisco définie et protégée par notre législation […] depuis le 15 mai 1931».

Cette bataille juridique sur l’Appellation d’Origine Pisco, s’étend même bien au-delà des frontières de ces deux pays. En effet, de nombreux pays latino-américains se sont d’abord ralliés à l’un ou l’autre des camps. Même si la plupart reconnaissent dorénavant les deux Appellation d’Origine, pour ne froisser aucuns de leurs partenaires commerciaux.

L’internationalisation du Pisco

Cette querelle de comptoir est remontée, au rythme de l’internationalisation de la consommation du Pisco, aux plus hautes sphères de l’Etat. Ces dernières années qui ont vu l’explosion de la consommation de ce nectar en dehors du cône sud-américain, ont également éveillé l’intérêt des pouvoirs publics. Les exportations de Pisco représentent une somme non négligeable et en constante augmentation dans chacun des deux pays.

L’an passé, le montant des exportations chiliennes de Pisco s’élevait à 3,1 millions de dollars américains ; principalement orientées vers l’Amérique du Nord (40% des exportations de Pisco) et l’Europe (33%). Les exportations péruviennes de Pisco ont quant à elles, enregistrées une croissance record de 400% entre 2009 et 2014 pour atteindre un total de 5,4 millions de dollars en 2013. Les principaux importateurs de Pisco péruvien sont, là encore, les Etats-Unis et l’Europe mais également le Chili ! C’est le premier consommateur de Pisco au monde on y boit plus 35 millions de litres de Pisco par an (soit plus de deux litres par habitant en moyenne) et par la même occasion le premier importateur de Pisco péruvien !

2171557826_c56729f5f8

Campagne péruvienne de publicité « Pisco Sour. Pas pour débutants ».
Crédits photo : TravelingMan sur Flikr

S’ils sont en désaccord sur presque tous les sujets, les deux voisins se rejoignent dans l’idée que le marché européen est une opportunité à ne pas manquer. Les deux pays andins se sont lancés dans une course à la conquête de ce marché, où le cocktail haut de gamme est très en vogue. Ils ont tous deux mis en place la même stratégie : réaliser une tournée européenne de promotion et d’éducation au Pisco. Depuis quelques années, les organismes de promotion du commerce national tant du Pérou (Promperu) que du Chili (Prochile) réalisent, en collaboration avec leurs entreprises nationales, une « Route du Pisco » à travers les villes européennes. Du 16 au 30 septembre dernier, c’est le Chili qui a réalisé sa tournée faisant découvrir le Pisco à un public d’amateurs et de professionnels du secteur, de Cracovie à Stockholm en passant par Madrid.

La nouvelle cible : les touristes

Cette stratégie de « la Route du Pisco » n’est pas mise en place uniquement à l’étranger, mais également sur le sol même des deux pays andins, auprès de leurs visiteurs. Le Pérou et le Chili voient depuis quelques années leur côte de popularité auprès des touristes étrangers fortement augmenter. Les deux pays enregistrent annuellement, des chiffres dépassant les trois millions et demi de touristes étrangers. Ces derniers ne se rendent plus au Pérou uniquement pour visiter le fameux Machu Picchu et au Chili uniquement pour la Patagonie ou le désert d’Atacama, mais bien pour découvrir la culture et la gastronomie locale.

Le tourisme est également un marché en pleine expansion pour le Pisco. Il existe désormais, dans les deux pays, une vraie économie basée sur le tourisme du Pisco. En se baladant dans les rue de Lima ou Santiago, les touristes se voient alpagués par des agences touristiques, leur offrant de réaliser l’incontournable « route du Pisco ». Cette route du Pisco est l’occasion de découvrir le terroir local : de connaitre le processus d’élaboration du Pisco, de visiter des caves, etc. Et pourquoi pas, profiter de son passage dans la boutique de la « bodega » acheter quelques souvenirs. Ramener une bouteille de Pisco d’un voyage au Pérou ou au Chili est devenu coutume. Pour les touristes pris de cours, ou moins aisés, mais souhaitant tout de même faire découvrir ces saveurs andines à leur retour au pays : pas de panique, il est tout à fait possible d’acheter une bouteille de Pisco au duty-free de l’aéroport. La magie du Pisco, c’est qu’il s’adapte à toutes les bourses. Attention tout de même à ne pas rater son avion, en se perdant entre toutes les marques de Pisco disponibles.

Le Pisco est donc un alcool traditionnel, qui s’est imposé par la force du temps comme l’alcool national, tant du Chili que du Pérou. Sous couvert de défense de l’identité nationale, il est actuellement au centre d’une bataille juridico-médiatique au sujet de son origine et ne semblant avoir de fin, sinon des fins lucratives.

Par Lucie Lopez

[1] Publiées en 2016 dans son livre « El Pisco Nacio en Chile »

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s