Le Paradoxe Royal


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Véritable problème écologique pour les uns, il est la promesse d’une vie meilleure pour les autres. Le « Crabe Royal » de Patagonie, aussi appelé « Crabe de Staline » ou du « Kamtchatka » est le crabe le plus recherché au monde. Sa chair avantageuse le place parmi les mets les plus renommés de la gastronomie marine mondiale.

Des montagnes majestueuses, des îles éparpillées, voici la pointe extrême de l’Amérique du Sud, « La Terre de feu ». Des vents violents, des hauts fonds capricieux, des courants redoutables, les routes maritimes autour du Cap Horn comptent parmi les plus dangereuses au monde. L’océan glacial Antarctique foisonne de vie, au cœur de l’hiver s’ouvre la saison de la pêche au « Centolla », le Crabe Royal de Patagonie, une espèce savoureuse et rare. A l’aube, le Rodrimar quitte Puerto Williams, le port le plus austral du globe. A son bord, l’équipage composé du capitaine Carlos Varia, et ses mousses, Mauricio surnommé « Zorro » et Luis Varia dit « Rosco ». Le navire s’engouffre dans le Détroit de Beagle chargé d’espoir puis disparaît à l’horizon. Les pêcheurs ne seront pas de retour avant plusieurs jours voire semaines, une fois les cales remplies du crustacé tant réputé.

Un crustacé majestueux…

De son nom latin, Paralithodes camtschaticus, il est le plus grand crabe de la planète. Sa morphologie est proche de celle d’une araignée de mer, un corps relativement petit et de très longues pattes. Il pèse de 3 à 4 kg. En Mer de Barents, un spécimen de près de 15kg pour 2m d’envergure a été pêché !! A l’origine, cette espèce est endémique du Pacifique Nord, elle a migré naturellement vers l’Antarctique par le Cap Horn il y a des milliers d’années, et artificiellement avec l’aide de scientifiques soviétiques en Mer de Barents dans les années 1960 pour la pêche.

Le Crabe Royal de Patagonie est une source de revenus non négligeable pour les pêcheurs de la « Terre de Feu ». A un tel point qu’il a été officieusement au cœur des tensions autour du Canal de Beagle dans les années 1970, qui furent elles mêmes avivées en 1967 lorsqu’une patrouille de la marine chilienne Fuentealba intima l’ordre de s’éloigner sur le champ au bateau argentin « Cruz del Sur » qui pêchait à 400 mêtres de l’île Gable. Au Chili, le Centolla évolue depuis le sud aux abords de la ville de Valdivia jusqu’à l’extrême-sud, dans la zone du Cap Horn et dans la partie méridionale de l’Argentine. Le Centolla est présent dans les zones d’eaux internes de Patagonie, comme par exemple le canal Beagle, aux alentours du Détroit de Magellan, des villes de Puerto Natales, Ushuaia ou encore Puerto Williams et Punta Arenas.
Ce crustacé évolue dans la zone benthique des mers, des lacs et des océans, c’est-à-dire très proches du fond des eaux, de 150 mètres à 600 mètres de profondeur.

…aux propriétés dévastatrices

En ce qui concerne la Patagonie et sa présence en Antarctique, la situation est radicalement différente aujourd’hui. A cause de la surpêche, le Crabe a presque disparu des eaux du Détroit de Beagle où il avait fait les beaux jours des pêcheurs chiliens et argentins. Il y a un siècle, chaque navire pêchait environ une tonne de crabes par jour ; aujourd’hui, c’est à peine dix kilos. En revanche il s’est reproduit à une vitesse phénoménale dans les eaux scandinaves et russes. Ayant certes rempli sa mission première en permettant à la région pauvre de Mourmansk de se développer économiquement grâce à sa pêche, il envahit aujourd’hui toute la zone. En effet, en l’absence de prédateurs, rien ne peut stopper sa marche. Il serait actuellement présent jusqu’au détroit de Gibraltar ! Véritable menace écologique, il peut effectuer jusqu’à 15km par jour et sa nature vorace fait qu’il détruit tout sur son passage. Aux derniers recensements ils seraient des millions d’individus à infester les fonds européens.

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                                  Carte de la répartition du Crabe dans les mers du globe. FAO, 2004

Une ombre sous-marine qui échappe au contrôle de son créateur

Face à cette invasion, l’homme est le seul à pouvoir rétablir l’équilibre qu’il a, une fois n’est pas coutume, déréglé. Mais la situation est délicate car le meilleur moyen serait d’augmenter les quotas accordés aux pêcheurs. Seulement le lobbying russe, impose aux marins Norvégiens et Finlandais des conditions de pêche très réglementées afin de maintenir des prix élevés sur le marché. En effet, autant en Patagonie qu’en Europe les Ministères de la pêche ont instauré des règles très strictes, la période de pêche s’étendant de décembre à avril et seuls les mâles de plus 12cm de diamètre de carapace étant autorisés à la pêche. Une femelle Royale pond entre 5000 et 30000 œufs ce qui n’est pas suffisant pour permettre le repeuplement des mers australes : sa pêche est donc formellement interdite. Mesures drastiques s’appliquant sur tout le globe ce qui est très « amusant » quand on sait que la loi cherche dans les deux cas à protéger son économie mais en suivant des stratégies diamétralement opposées. Chez les Latino-américains l’idée est de limiter la pêche pour favoriser la réinsertion et la prolifération de l’espèce, alors que chez les Nordiques il s’agit de prélever au compte-gouttes afin d’attiser la demande, respectant le très vieil adage populaire : « Tout ce qui est rare est cher ».

La forte pression exercée sur cette espèce, en nette diminution dans les eaux chiliennes et pratiquement disparue du territoire argentin, a poussé les gouvernements à imposer des quotas mais aussi à interdire certaines pratiques de pêche. Jusqu’en 1977, la pêche se faisait avec des filets plombés de 50 à 100 mètres de large qui ratissaient les fonds marins, sans laisser aucune chance aux crustacés. Aujourd’hui les pêcheurs utilisent des nasses avec des appâts (organiques).

Cette espèce étant Considérée comme un produit de luxe, ces règles internationales sont très strictes et aucun grossiste n’achètera de crabes ne respectant pas les normes sous peine d’amendes très « salées ». Jusqu’en 1977, la pêche se faisait avec des filets plombés de 50 à 100 mètres de large. Deux principales sociétés argentines mais financées par des capitaux étrangers, Mar Frio (créée en 1970) et Pesquera del Beagle (créée en 1974), exportent la production principalement aux États-Unis. 80 % de la production, congelés ou en conserve, sont destinés à l’exportation.

Cet « or rouge », que les pêcheurs sud-américains vendent à leurs grossistes 4€ le kilo, au bout de la chaîne se retrouvera dans votre assiette pour la modique somme de 200€.

Pourtant la préparation de ces mets reste rudimentaire, il suffit de lancer les crabes dans l’eau bouillante, et les plonger dans l’eau froide au bout de quelques minutes. La chair glisse toute seule en coupant les deux extrémités des pattes afin de décortiquer le crustacé. La chair du corps est le plus souvent le privilège de la haute gastronomie, mais il est possible de trouver des pattes également. Celles-ci sont habituellement mises en boîte encore fraîches, pour permettre la conservation durant le transport.

Diverses recettes sont consacrées à la préparation culinaire de ce crustacé particulier. Il est possible de savourer cette chair si délicate, en feuilleté aux girolles, en verrine, en gelée ou en chaud-froid. Le Crabe Royal de Patagonie est d’ailleurs un mets de choix pour les fêtes de Noël ou du jour de l’an.

Avatar d’une humanité à l’agonie

Là se situe tout le paradoxe du « Crabe Royal », en hémisphère Nord sa présence devient dangereuse alors que dans l’Hémisphère Sud, le retour du crustacé est attendu avec impatience par tous les marins du bout du monde depuis plus de 15 ans. Beaucoup d’entre eux, pour s’assurer un niveau de vie « supportable » ont dû délaisser cette pêche ancestrale pour celle beaucoup moins rentable et plus périlleuse de la moule.

De plus, en Amérique du Sud, les pêcheurs et les écologistes accusent les usines et les grossistes de contourner la loi. Ils engageraient selon eux des pêcheurs indépendants sans licence, qui embarqueraient deux fois plus de paniers de pêche que les pêcheurs traditionnels. Les sociétés d’exportation devraient subir des contrôles plus sévères, en effet si l’on prend l’exemple de l’usine de Navarino au Chili, on peut observer dans ses hangars des centaines de paniers à crabe prêts à être immergés en mer au mépris des lois.

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        Marin pêcheur chilien en pleine action de pêche au large des côtes patagoniennes https://fr.ulule.com/famille-neau/

Cependant, des tas de questions restent en suspens et le problème reste entier : la Russie donnerait-elle son accord pour augmenter les quotas de pêche ? ou pour exporter comme en 1960 des crabes jusqu’en Amérique du Sud ? En d’autres termes, serait elle prête à créer sa propre concurrence ?

A l’inverse, la corruption endémique à la culture sud-américaine sera-t-elle enrayée pour permettre au crabe de proliférer à nouveau ?

Et à quel prix ? Sauver les pêcheurs chiliens et argentins nécessite t-il réellement de condamner un des écosystèmes les plus riches du monde ?

L’expansion frénétique du crabe au Nord et sa disparition dramatique au Sud placent l’humanité devant ses responsabilités pour éviter dans les deux cas des catastrophes environnementales et sociétales sans précédent. En réponse à ces agressions, seule une intervention des pouvoirs publics internationaux, certes existante mais limitée (comme nous l’avons abordé précédemment), s’avérerait efficace.

Comme pour beaucoup de menaces écologiques, l’intervention au niveau œcuménique est nécessaire et envisageable, car elle serait profitable à l’égard de la richesse de ce crabe, à tous les partis concernés. La mise en place d’une nouvelle législation reste cependant utopique si la puissante Russie y voit un interventionnisme maquillé ou autre crise paranoïaque « Poutinienne » de ce genre , et pourrait mettre en péril la chaîne alimentaire des océans de ce monde par pur entêtement géopolitique..

Par LE BIHAN Pierre

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