Mexique : Rébellion en terre indigène

 Il y a cinq ans, le village indigène de Cherán, au Mexique, est entré dans l’histoire en résistant face à des hommes cagoulés et lourdement armés. Grâce à cette victoire emblématique, la population a sauvé ses forêts, auparavant détruites par des « bûcherons » affiliés au crime organisé.

Cherán

Le village de Cherán se situe dans la Meseta Tarasca, une région montagneuse de l’État du Michoacán.

Vendredi 15 avril 2011, dès six heures du matin, les femmes du village de Cherán, dans l’État du Michoacán au Mexique, sortent dans la rue. La veille, quelques-unes d’entre elles ont distribué des tracts pour avertir la communauté de la mobilisation. Mais rien n’est réellement préparé. Elles commencent à bloquer les rues aux quatre coins du village pour empêcher les bucherons illégaux et leurs groupes armés de passer. Très vite des dizaines d’habitants les rejoignent. Ce jour-là, personne ne savait vraiment ce qu’il faisait. « Toute la colère que nous avions en nous s’est réveillée, se souvient, le visage grave, Trinidad Ramirez Tapia, un indien du village. Évidemment on en parlait depuis un moment entre nous, mais la peur nous retenait… Tous ceux qui ont essayé de s’y opposer auparavant ont été tués ou portés disparus. »

Dans ce village, 90 à 95 % des habitants sont des « natifs », descendants directs des peuples pré-hispaniques. Pour eux comme pour leurs ancêtres, la lutte n’est pas nouvelle. Depuis plusieurs siècles la forêt est l’objet de conflits. Situé entre les montagnes de la Meseta Tarasca, dans l’État du Michoacán, le village Purépecha de 18 000 habitants dispose d’un espace de vingt-sept hectares. Dont une forêt de vingt hectares qui s’étend à perte de vue.

Depuis la conquête espagnole, les luttes pour l’exploitation des arbres n’ont eu de cesse de secouer le village. Les siècles derniers, ces conflits se sont faits de plus en plus virulents avec une succession de privatisations, reventes à de grandes sociétés et exploitations intensives.  Après la Révolution mexicaine, quand Cherán obtient le statut de communauté agraire, la situation s’apaise. Mais cela ne durera qu’un temps ; la dernière décennie a fait ressurgir de plus bel ce combat avec l’infiltration de groupes criminels dans le village, venus piller les forêts.

Instabilité et insécurité

La guerre contre le narcotrafic au Mexique débute en décembre 2006 dans l’État du Michoacán, sur la côte Pacifique du pays. Le résultat ne se pas fait attendre : le cartel de la zone, la Familia Michoacán, est affaibli et différents groupes armés illégaux s’implantent sur le territoire, attirés par la drogue et divers marchés lucratifs illicites. Située sur la route reliant Uruapán à Zamora, la communauté de Cherán et ses forêts sont au cœur des conflits.

En 2007, la tension politique explose dans le village lors des élections municipales. Le Parti de la révolution démocratique (PRD), au pouvoir depuis 18 ans, se divise puis perd finalement la mairie, ainsi que trois de ses hommes, retrouvés morts dans les mois suivant les élections.

« Avec ces conflits, la communauté, les quartiers et même les familles étaient divisées », raconte Guadalupe Tehandon Chapina, un habitant de Cherán. C’est le moment que choisissent les groupes criminels pour s’introduire illégalement dans la forêt et voler le bois pour ensuite le revendre.

Pour la communauté cet acte est une offense à leur culture et à leurs traditions. « Dès le départ, pour nous Purépecha, ces terres ne doivent pas être touchées. Cela va à l’encontre de notre vision de la nature et de l’environnement… Ce sont des lieux sacrés ! » Martèle Trinidad.

Cherán

L’eau, venue directement de la montagne, est une ressource importante pour la communauté. Elle est captée par différentes installations dans plusieurs zones du village.

Au fil du temps, le pillage augmente sous les yeux des habitants, impuissants. « A partir des années 2010, la forêt était exploitée jour et nuit, se remémore Trinidad, indigné. On voyait chaque jour entre 250 et 300 camions passer, chargés de bois, et aussi des parcelles brûler. »

Quand les habitants cherchent à se défendre ils sont blessés, assassinés ou séquestrés. Pendant cette période neuf personnes seront tuées et quatre portées disparues. Et pour les autres, ils se voient forcés d’appliquer les règles imposées par les groupes armés : rester silencieux face à la déforestation massive, ne plus travailler dans la forêt et payer pour avoir le droit de cultiver sur leur propre terre.

Un despotisme accepté, ou du moins nié par les autorités. « La police municipale n’était même pas du village, on ne les connaissait pas… Témoigne un habitant. Et ils étaient complètement au service des bandits. On ne pouvait même pas sortir dans la rue quand la nuit commençait à tomber, de peur de se faire agresser ».

David contre Goliath

Au début de l’année 2011, les pilleurs atteignent le point de non-retour en abattant les arbres près du principal point d’eau du village. C’est le déclic. Motivées par la peur de manquer d’eau, les femmes se soulèvent.

Cherán

Dans le village, des peintures murales rappellent fièrement les événements d’avril 2011.

Aux alentours de dix-neuf heures, le 15 avril 2011, les villageois se réunissent. La tension est à son comble. Un peu plus tôt dans la journée, des groupes armés soutenus par la police municipale avaient tenté d’aider les criminels à passer les barrières mises en place par les habitants. Cela avait conduit à un premier affrontement déséquilibré : les pierres et les bâtons faisaient face aux armes.

Ce jour-là, Cherán gagne sa première bataille. Les habitants finissent par construire des barrages aux entrées du village et ils s’organisent pour monter la garde à chaque coin de rue. Malgré la peur, il est trop tard pour revenir en arrière. Le mouvement du « Ya, basta » est né.

Le 17 avril, deux habitants meurent lors d’une embuscade menée par les groupes criminels. Mais la communauté ne se décourage pas. Pendant près d’un an les habitants se relaient jour et nuit pour surveiller les 189 barricades installées dans toute la communauté.

« Il n’y avait pas de réponse concrète jusqu’à temps que les campagnes pour les élections municipales commencent, à ce moment-là les partis se sont rapprochés de Cherán » Raconte María del Carmen Ventura Patiño, sociologue spécialiste des conflits indiens au Colegio de Michoacán. Mais les précédentes élections ont marqué les esprits… Pas question de revenir au système de partis. Les rêves d’autonomie commencent alors à se dessiner.

Naissance d’une « mairie » indigène

Après une longue bataille juridique, la communauté obtient le droit de s’auto-organiser politiquement selon les us et coutumes Purépecha. En 2012, les élections sont organisées. Cette fois, la procédure est rapide. Pas de parti ni de campagne, c’est interdit.  Dans chacun des quatre quartiers, trois représentants sont élus à main levée.

« Depuis la conquête espagnole, les indigènes de Cherán ne pratiquaient plus leur autonomie. Alors pour mettre en place une nouvelle organisation nous avons parcouru l’histoire et reconstruit un gouvernement par Conseils » Explique Guadalupe lentement.

Honneur et justice, administration locale, programmes sociaux… Au total douze conseils sont créés. Ils sont gérés par une centaine d’habitants et présidés par les douze élus du Grand Conseil.

« Quasiment toutes les semaines il y a une assemblée. La population peut venir pour écouter, proposer, réclamer… Il faut avancer en pensant à ce que l’on se doit d’offrir à la communauté », insiste Guadalupe en replaçant son chapeau de cow-boy beige.

Cherán

La salle du « Consejo Mayor » où siègent les douze habitants élus pour présider l’ensemble des conseils et représenter la communauté.

Derrière lui, une fenêtre donne sur la place du village. Il est 20h, le ciel s’assombrit. Sortie de la messe, du travail ou simplement en balade nocturne, les habitants investissent l’esplanade malgré la fraicheur de la soirée. Hot-dog, tacos, frites… Chacun savoure son encas.

Sur un banc fait d’un immense tronc de sapin, est assise une femme qui veille sur son enfant de cinq ans occupé à sauter dans tous les sens. Debout près d’elle, son mari, Netzahualcoyotl Pascual, regarde au loin.

Cette famille est installée depuis quelques années à Cherán. Descendant d’un autre peuple indigène mexicain, elle ne peut pas voter lors des assemblées citoyennes. Pour autant, le couple semble satisfait de la nouvelle organisation : « personnellement je voudrais que la forme de gouvernement soit conservée. Commente l’homme en remettant ses lunettes en place. Il y a eu des progrès au niveau du ramassage des ordures, de l’état des routes et de la sécurité surtout. Avant, on ne sortait pas à cette heure-là»

Unis pour sauver les arbres

Cette sûreté si longtemps espérée, la population l’a obtenu avec le soulèvement. En 2011, lorsque le village était fermé à la circulation, les habitants ont mis en place leur propre police, la « Ronda comunitaria ». Ce groupe d’autodéfense, aujourd’hui reconnu comme autorité légitime, est formé d’une centaine d’habitants. Au quotidien ils surveillent les entrées et sorties de véhicules dans le village et font des rondes dans la montagne pour s’assurer que personne ne vienne piller le bois.

« Si nous surprenons quelqu’un commettant un délit nous le conduisons devant les magistrats du Ministère public. Notre rôle est simplement de les arrêter », explique un membre de la patrouille lors d’une interview avec Animal Politico. Grâce à leur travail et au reboisement progressif, la forêt commence à retrouver de sa verte frondaison et de son éclat.

Il y a six ans, les habitants de la communauté faisaient état de la dévastation de plus de 80 % de la forêt. Depuis plusieurs milliers d’arbres ont pu être replantés avec le soutien de la Commission forestière nationale (Conafor) et grâce à une pépinière créée dans le village. Malgré ces efforts les ingénieurs estiment qu’il faudra encore plus de 10 ans pour réussir à remettre la forêt en état.

Au Mexique, Cherán est un véritable exemple de dissidence et d’indépendance. Le pays fait face à une violence inouïe depuis 2006, avec plus de 60.000 personnes assassinées et 27.000 disparus. Peu osent résister aux groupes armés, d’autant plus dans les communautés indigènes, souvent touchées par des carences à la fois économiques et sociales du fait de l’oubli de l’État.  Aujourd’hui les rues serpentueuses du village attirent de nombreux visiteurs. Ces derniers sont curieux de connaître cette population d’irréductibles qui grâce à la force de ses femmes a réussi à conquérir la sécurité, et un droit encore plus précieux… La liberté !

Pauline De Deus

Twitter : @PaulineDeDe

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