Funk Carioca: “le cri des favelas” dans le viseur des conservateurs au Brésil

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Baile funk à Rio de Janeiro. Copyright Vincent Rosenblatt

En septembre, le Sénat brésilien a finalement rejeté la criminalisation du Funk Carioca, la musique des quartiers populaires de Rio de Janeiro. Comment cette sulfureuse contre-culture est-elle devenue un objet d’affrontement politique au Brésil? Récit.

Pour lire cet article au rythme carioca…

En Juillet 2017, la controverse est à son comble alors que le projet de criminalisation du Funk carioca a recueilli les 20 000 soutiens nécessaires à l’ouverture du débat au Sénat. Si le projet a été rejeté en Septembre, le sujet reste virulent, presque viscéral.

Eu só quero é ser feliz ; Andar tranquilamente na favela onde eu nasci. 

-Extrait du Rap da Felicidade, Cidinho e Doca (Je veux seulement être heureux ; marcher tranquillement dans la favela où je suis né)

Pourtant, avec plus de 5 milliards de vues sur Youtube en 2017, cette contre-culture est le symbole d’une certaine jeunesse brésilienne. Déjà, dès les années 1990, le funk carioca connaît un succès brûlant au sein des communautés de Rio de Janeiro et sa périphérie. Ce style musical original fait référence aux fameux baile funk, rencontres festives des quartiers populaires propices aux excès en tout genre. Aujourd’hui devenue mainstream, la musique est largement associée aux fêtes commerciales fréquentées par les jeunes, sans différenciation de classe. Les tubes de funk carioca représentent un phénomène de masse, une opportunité pour les jeunesses défavorisées de se hisser sur l’échelle sociale, de trouver leur voix dans une société inégalitaire. L’anthropologue brésilien Hermano Vianna a mit en lumière cette contre-culture méconnue des médias en 1987, en révélant l’existence de véritables micros sociétés. Parti d’un mouvement de revendication identitaire, le funk, vecteur de joie et stimulateur de réussite, trouve aujourd’hui sa place dans la culture brésilienne. Malgré tout, il est la cible de nombreuses critiques et le moindre débordement connaît une forte médiatisation, favorable à l’instrumentalisation politique.

“Le Funk est une manifestation identitaire (…) il s’agissait d’une forme d’expression que les milieux populaires ont trouvé pour attirer l’attention de la société, qui veut être un défi pour la société conservatrice. (…) En revanche, il existe des sous-genres de funk plus provocants à l’érotisme exacerbé par l’exploitation médiatique, ce qui rend les choses compliquées car c’est un style de musique apprécié par les plus jeunes.” explique avec justesse Deivison Amaral, brésilien originaire du Minas Gerais, Docteur en sociologie.

En 2009, le Sénat brésilien a approuvé la Loi 5543/2009, proposée par le député de l’Etat de Rio de Janeiro Marcelo Freixo (PSOL). Cette loi établit la musique Funk comme élément de la culture brésilienne : un véritable tournant pour la reconnaissance de cette musique controversée.

Abre a geladeira ; Pega a Catuaba 

-Extrait de Vai Embrazando, MC Zaac (Ouvre le frigo, prend de la Catuaba)

Ce débat, opposant conservateurs et libéraux, englobe les questions ethniques, de classes sociales, de morale et de religion. Le funk, pour certain, incarne les violences quotidiennes et fait une apologie de ces crimes et de l’insécurité au Brésil. Dans l’imaginaire collectif, interdire cette musique permettrait de diminuer l’abus des drogues, réduire les grossesses adolescentes… Marcelo Alonso, créateur de la page Facebook réactionnaire Funk é lixo ( le funk est un déchet ), déclare “ Le funk fait l’apologie du crime, parle de tuer la police. Je suis père de famille et si je ne me sens pas préoccupé par le futur, demain il n’y aura que des marginaux ”. Pourtant, les funkeiros ne font que retranscrire leur réalité quotidienne, parfois effrayante aux yeux des plus conservateurs. Pour le fondateur de l’association Apafunk, MC Leonardo, criminaliser le funk réduit la portée des revendications des jeunes des quartiers, favorise le racisme et porte un jugement de valeur sur la pauvreté. Ce débat s’ancre dans un contexte de crise économique et politique. Le Vice-président de la Commission des Droits Humains, Paulo Paim, membre du PT, affirme que s’il s’agissait d’interdire tous les évènements pouvant apporter violence et abus, “tous les carnavals devraient être annulés au Brésil“. Cette commission a rejeté la proposition de loi qui accusait le funk de “crime contre la santé publique des enfants, adolescents et des familles”. D’ailleurs, les artistes eux-mêmes ont réagi à cette loi sur les réseaux sociaux. 

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Traduction : « le funk génère du travail, des revenus … pour beaucoup de monde …  une petite visite dans les endroits les moins nobles du pays et ils le découvriront rapidement »

“Je ne pense pas que le gouvernement devrait rendre le funk illégal. Ils ont beaucoup d’autres problèmes à régler. Ce serait surtout une tentative pour créer de la distraction.” affirme Andrei, brésilien originaire du Minas Gerais, Docteur en Biologie.

Derrière des apparences légères, le débat autour du funk carioca questionne l’ambivalence entre vulgarité et sexualité explicites et émancipation identitaire. Les détracteurs du funk ne se tromperaient-ils pas de cible en visant le funk ? Dans le contexte de la course à la présidence de 2018, doit-on s’attendre à voir la culture au cœur des débats électoraux ? 

Camille & Graziella Jarin-Sellah

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