Mexique : Les groupes d’autodéfense, une réponse aux nouvelles tendances du crime organisé ?

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Groupe d’autodéfense de l’Etat du Guerrero. © Cuartoscuro (agencia de fotografía y editoria)

Depuis l‘arrestation de Joaquín « El Chapo » Guzmán (à la tête de la très puissante Organización de Sinaloale 08 janvier 2016, une résurgence des groupes criminels a été enregistrée au Mexique, posant un climat de violence extrême sur tout le territoire. Dans ce cadre et face à l’inefficacité des institutions policières et judiciaires, de nouvelles forces d’opposition civiles émergent : les groupes d’autodéfense. Sont-ils réellement une solution  face au nouveau visage du crime organisé ?

Par Victorien Schnell et Fadel Saidi

Les groupes civils d’autodéfense ont vu le jour par l’incapacité de l’Etat à répondre aux crises sécuritaires qui ont affecté et affectent encore aujourd’hui diverses régions du pays. Ces mouvements d’autodéfense datent du XIXème siècle et se sont articulés entre les peuples indigènes et les communautés rurales. Certains de ces groupes d’autodéfense datant de cette époque subsistent encore, tel que les Seris y Yaquis  au Nord-est du pays, ou encore la Guardia Tradicional Maya au Sud-Est du pays provenant des luttes des mayas contre le colonialisme et l’esclavage. L’autodéfense a été l’ultime recours pour ces groupes de civils en réponse à l’inaction du gouvernement, de la délinquance constante et des projets qui mettaient en danger leurs patrimoines culturels. Leur émergence met en relief l’incapacité des institutions de sécurité (police, justice) à lutter efficacement contre la diversification du crime organisé qui, loin de s’en tenir au narcotrafic, exerce désormais un contrôle sur une large gamme d’activités économiques et criminelles dans les zones où il s’est consolidé. De nos jours, leur importance est telle que l’on peut en dénombrer pas moins de 25 000 membres actifs et 100 000 individus mobilisables.

Nombres de ces membres de groupe d’autodéfense aujourd’hui collaborent avec la police, d’autres appartiennent à un groupe criminel, d’autres sont revenus à leurs activités initiales et beaucoup perdirent la vie dans des conflits avec les cellules du crime organisé. Ces groupes se posent comme une préoccupation majeure de l’Etat. En effet, compter sur des groupes qui ne répondent parfois à aucune autorité et qui sont d’autant plus en violation avec la constitution mexicaine n’assurent en rien la stabilité des gouvernements fédéraux. Mais c’est en réponse à l’inefficacité des autorités officielles que ces mouvements se sont formés _ ces dernières étant dans l’obligation d’apporter des solutions de sécurité à tous ses citoyens _ leur existence tire donc toute leur légitimité.

L’exemple de la municipalité d’Ocotepec (située dans l’agglomération de Cuernavaca, capitale de l’État de Morelos) illustre parfaitement cette évolution : le village s’est constitué en groupe d’autodéfense il y a une dizaine d’années (sous le mandat très controversé de Felipe Calderón) et est parvenu à déloger les cellules du crime organisé qui y étaient présentes et ce, au prix d’une guerre sanglante. La sécurité est désormais gérée par les hommes de la communauté au sein de la très traditionnelle Ronda et l’État n’y intervient donc plus. La Ronda est un groupe d’autodéfense civil créé dans le but d’affronter la délinquance généralisée, générée notamment par les cellules du narcotrafic de la région. Chaque année, un nouveau conseil municipal est élu et les chefs de cette organisation sont renouvelés par ce dernier. Ce groupe de citoyens assure donc le bon fonctionnement de la communauté, mettant au premier plan la culture et les normes traditionnelles du village. Dans ce cadre, La Ronda réalise chaque soir des rondes de surveillance dans la communauté via des patrouilles de quatre, cinq ou six hommes. Ces derniers ne sont généralement pas armés, mais ont la réputation d’être très agressifs, ce qui maintient un sentiment de peur et de respect (à Ocotepec comme à Cuernavaca) envers la Ronda. Grâce à ce groupe d’autodéfense, la criminalité a été quasiment supprimée et la délinquance très fortement réduite.

Dû à l’insécurité liée au narcotrafic, à l’aube de 2013 se sont formés divers groupes similaires dans les États du Guerrero, Michoacán de Ocampo, Puebla et Morelos, dans des zones sous forte influence des cartels suivants : Los Rojos, Los Caballeros Templarios, Cártel Jalisco Nueva Generación et Los Guerreros Unidos. De nombreux affrontements armés entre les groupes d’autodéfense et les cellules du narcotrafic ont été enregistrés par les autorités, lesquelles les ont donc déclarées illégales en 2014. Certains de leurs membres se sont unis aux « forces rurales », alors que d’autres ont créé leurs propres groupes délinquants ou se sont alliés aux criminels locaux, parfois au prix d’affrontements sporadiques avec les forces de l’ordre.

La violence au Mexique est caractérisée par des vagues successives de criminalité : une forte hausse enregistrée entre 2006 et 2012 et une baisse entre 2014 et 2016. Depuis 2016, le pays fait face à un nouveau pic de  violence extrême, notamment provoquée par la politique de forte répression des cellules du narcotrafic (engagée par le président Enrique Peña Nieto – mandat de 2012 à 2018) et traduite par de multiples arrestations de chefs de cartels du crime organisé. En a donc découlé leur fragmentation et, par la suite, une diversification de leurs opérations à d’autres activités comme le vol de marchandises et d’hydrocarbures (avec les très actuels “Huachicoleros”), l’enlèvement express et l’extorsion. Des quatre plus grands cartels (Organización de Sinaloa, Cártel del Golfo, Cártel de Tijuana et Cártel de Juárez), se sont crées au moins neuf nouveaux groupes, parmi eux l’on retrouve les Zetas, le Cártel de Jalisco Nueva Generación, la Familia Michoacana et Los Caballeros Templarios. Ces derniers ont littéralement reconfiguré le territoire national dans des zones d’influence/contrôle criminel.

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Carte des risques : Le crime organisé en 2018 © GEOS MEXIQUE – 2018

Leyenda del mapa del crimen organizado

Légende de la carte ci-dessus © GEOS MEXIQUE – 2018

Afin de contenir les offensives militaires et policières à leur encontre (ainsi que des cellules rivales) ces groupes du crime organisé se sont dotés de bras armés, très fréquemment intégrés par d’anciens membres des forces spéciales de l’armée et de la police ; une situation augmentant donc l’instabilité et la violence généralisée dans le pays et à fortiori, le taux d’homicides lié aux exactions du crime organisé. Si en 2005 le taux d’homicides volontaires s’élevait à 8.5 pour chaque 100.000 habitants, en 2017 ce dernier atteignait 19,10 pour 100.000 habitants. Plus de 52.000 éléments de l’armée régulière ont été déployés dans des zones urbaines et stratégiques (autoroutes fédérales, raffineries, installations pétrolières et électriques) entre 2017 et début 2018. Les trois régions où se concentre le plus gros déploiement militaire sont le « Triangulo Dorado » (entre les États de Sinaloa, Durango et Chihuahua), le « Triangulo Rojo » (entre les États de Puebla, Veracruz et Tlaxcala) et une partie de la région du « Bajío » (notamment dans l’État de Guanajuato).

Selon l’Indice de Paix du Instituto para la Economía y la Paz avec l’appui du Instituto Nacional de Estadística y Geografía (INEGI) et du Centro de Investigación y Docencias Económicas (CIDE), les 32 entités fédératives que constituent les États-Unis du Mexique se trouvent sous l’influence d’au moins un groupe criminel. Bien que le pays soit un point stratégique de passage entre l’Amérique centrale et les États-Unis d’Amérique et que la présence de groupes spécialisés dans le narcotrafic ait été une constante dans cette région, la violence associée à la-dite activité a totalement modifié le panorama criminel actuel au Mexique. Les groupes d’autodéfense constitueraient donc potentiellement une réponse efficace face à l’évolution du crime organisé.

 

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