30 ans après la victoire du NON, où en est l’impunité au Chili ?

Alors que 20 ex agents de la DINA ont été condamnés le 21 septembre 2018 à plusieurs années de prison pour leur participation à l’opération Condor, les défenseurs des Droits de l’Homme continuent à se battre pour que les tortionnaires de l’ancien régime (1973-1990) soient jugés.  

Elise PIA

Marche du 11 septembre 2018

Marche pour les 45 ans du Coup d’État à Santiago (DR)

Le réveil de la justice chilienne

Le 21 septembre 2018, le juge Mario Carroza a rendu sa sentence et envoyé sous les verrous 20 criminels ayant sévi sous la dictature de Pinochet. Ces procès s’ajoutent à la liste déjà longue d’affaires menées par d’autres juges spécialement chargés des affaires de violation des Droits de l’Homme. En effet, depuis 2014, la Cour d’appel de Santiago voit une recrudescence des jugements envers les anciens agents du régime de Pinochet. Cette augmentation a été suivie par des procès hautement symboliques dès 2015 avec les jugements de sept anciens membres des forces armées, accusés d’avoir brûlé vifs deux manifestants anti-Pinochet en 1986. L’assassinat du chanteur et militant politique Victor Jara a également été une affaire très médiatisée. Cependant, les peines appliquées restent souvent faibles, particulièrement dans les cas de disparitions.

Miguel Krassnoff Martchenko, tristement célèbre pour avoir été le chef du camp de torture de Londres 38 et membre de la brigade Lautaro fait partie des accusés du procès  de septembre pour lequel il a été condamné à 5 ans de détention. Cette peine vient compléter l’interminable liste d’inculpations dont il fait déjà l’objet : il cumulait en 2011 plus de 120 ans de prison. A l’époque, les condamnations consécutives des mêmes principaux criminels servaient à camoufler l’incapacité de la justice à faire face à la quantité des responsables.  Parmi ces cibles judiciaires, on retrouve également Manuel Contreras, l’ancien directeur de DINA qui, à sa mort en 2015, purgeait une peine de 549 ans de prison.

CONCEPCION: Miguel Krassnoff careado por causa de torturas a ex militante del Mir.

Miguel Krassnoff Martchenko à sa sortie du tribunal le 21 septembre 2018. Crédit photo : Alejandro Zoñez / Agencia Uno

L’impunité institutionnalisée

Malgré la mise en place de mécanismes pour lutter contre l’impunité comme les Commissions de Justice et Vérité Rettig (1991) et Valech (2004), la justice chilienne s’est rapidement heurtée à de nombreux obstacles. La loi d’amnistie de 1978 a malheureusement permis aux anciens tortionnaires de l’État d’échapper à la justice ou de bénéficier de remises de peines pendant de nombreuses années. Ce n’est qu’en 1998 qu’elle est jugée irrecevable dans les affaires de violations des Droits de l’Homme. Entre 500 et 1000 anciens militaires aurait ainsi évité d’être confrontés à la justice. A cela s’ajoute une véritable division de la société chilienne concernant la mémoire du régime de Pinochet que beaucoup voient toujours comme le sauveur du pays. Une partie de l’appareil judiciaire est d’ailleurs restée fidèle à l’ancien dictateur ce qui influence les résultats des procès. Cet état de fait à pendant longtemps empêché la justice d’appliquer des sentences adéquates pour ce genre de cas.

Le rôle de la société civile

Depuis la fin des années 1990, la société civile s’est chargée de rendre justice à sa façon. La jeunesse chilienne, dégoûtée de l’activisme politique par l’inefficacité des tribunaux est galvanisée par l’arrestation de Pinochet à Londres. C’est le début des “funas”, des interventions publiques visant à révéler au monde le passé des anciens agents de la dictature. Controversées, elles sont principalement effectuée par les enfants des victimes qui forment le groupe Acción Verdad y Justicia Hijos-Chile. Le mot d’ordre est simple, ¡Si no hay justicia, hay funa!, pour que Justice soit faite, il faut que la vérité éclate. La pratique se répand rapidement dans la société et le mouvement se diversifie, attirant particulièrement les anciens prisonniers. Aujourd’hui, malgré l’augmentation des affaires devant les tribunaux, la commission FUNA continue d’organiser régulièrement des actions. La dernière action de ladite Commission date du 5 août dernier et s’est attaquée à Felipe Gonzalez Astorga. Cet ancien militaire est suspecté d’être en partie coupable de l’enlèvement, de la torture et de la disparition d’un couple d’opposants politiques en 1975. Une centaine de personnes se sont retrouvées devant son domicile pour protester, quelques jours après sa mise en liberté conditionnelle accordée par la Cour Suprême de Santiago.

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Flyer distribué pendant la FUNA  de Felipe Gonzalez Astorga (DR)

Bilan mitigé pour les Droits de l’Homme

L’impunité a longtemps été considérée comme le prix à payer pour retourner à la paix et la démocratie. Ce sont les défenseurs des Droits de l’Homme qui ont agit pendant des années en constituant des associations, des musées et des mémorials pour préserver la mémoire des victimes. Mais leur efforts n’ont pas toujours été suffisant et ils sont nombreux aujourd’hui à constater un manque d’aide de la part des pouvoirs publics. L’élection de Sebastian Piñera en décembre 2017 ne fait que renforcer cette impression. Alicia Lira, la présidente du collectif des familles d’exécutés politiques (AFEP) a d’ailleurs souligné  “le fait que le président de la Cour suprême ait rencontré Sebastián Piñera, qui est lié aux militaires condamnés, montre que l’État ne veut pas que justice soit rendue.

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Commémoration des 45 ans du Coup d’État de Pinochet. Crédit Photo : Villa Grimaldi

Si le Chili s’est imposé comme un modèle de justice transitionnelle, les résultats n’ont pas toujours été au rendez-vous. En 2015, sur 1100 procédures judiciaires traitant de violations des Droits de l’Homme, seulement 262 personnes ont été condamnées. Ce manque d’efficacité laisse deviner un système judiciaire affaibli pour lequel l’impunité demeure toujours un problème majeur.   

 

 

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