Élections au Brésil. Une campagne sous le signe d’une absente

Manifestation « Mille Plaque pour Marielle », 14 octobre 2018 à Rio de Janeiro – Crédit : CARL DE SOUZA / AFP

L’assassinat non élucidé de Marielle Franco, une conseillère municipale de gauche de Rio de Janeiro a marqué la campagne électorale qui a vu le triomphe de Jair Bolsonaro. Impunité, répression contre les activistes de la gauche brésilienne, son assassinat est emblématique du climat politique qui règne actuellement dans le pays.

Marion ALPHONSE, Gaëlle DESNOS, Solène MAURIN

Présidentielles : l’absence de Marielle se fait sentir

Sept mois, jour pour jour, après l’attentat contre Marielle Franco, les brésiliens continuent de se mobiliser. Ce dimanche 14 octobre, plusieurs milliers de personnes se sont rassemblés pour un hommage à la militante des droits de l’Homme. Cette manifestation s’est organisée en réponse à la dégradation de la plaque commémorative qui avait été érigée quelque temps plus tôt au nom de Marielle. Cet acte de vandalisme est l’oeuvre de deux hommes : Daniel Silveira et Rodrigo Amorim. En effet, sur une photo, rendue publique sur les réseaux sociaux, on les aperçoit brandir fièrement la plaque brisée. Au moment des faits, l’un des deux hommes, Rodrigo Amorim, aurait crié : « C’est fini, toute cette merde. Maintenant, c’est Bolsonaro ».

Les élus Daniel Silveira et Rodrigo Amorim (de gauche à droite) brandissant la plaque détruite – Crédit : Instagram @gregorioduvivier

Rodrigo Amorim était alors candidat à la députation de l’État de Rio de Janeiro, rattaché au Parti Social Libéral (PSL) – le parti du candidat d’extrême droite pour les prochaines élections présidentielles. Quelque jours après les dégradations, il est le député élu avec le plus de voix à l’Assemblée législative de Rio de Janeiro.

C’est donc pour répondre à ce climat de violence que les sympathisants de Marielle Franco se sont retrouvés sur cette même place en brandissant de nouvelles plaques commémoratives sur lesquelles était inscrit « Rua Marielle Franco ». Lors de cette journée, la veuve de Marielle Franco, Mônica Benício déclare : « […] A violência só gera mais violência, e essa não é a sociedade que queremos. E vamos mostrar nas urnas, que o amor sempre vence » – « […] La violence ne génère que de la violence, et ce n’est pas de cette société dont nous voulons. Nous montrerons, par les urnes, que l’amour triomphe toujours ».

Monica Benicio – veuve de Marielle Franco – à la manifestation du 14 octobre 2018, centre de Rio de Janeiro – Crédit : BARBARA LOPES / Agencia O GLOBO  

Pourtant, malgré les manifestations massives dans tout le pays, l’affaire reste non-élucidée, sept mois après les faits.

Exécution de Marielle Franco : vague d’émotion au Brésil

Dans la soirée du 14 mars dernier, la conseillère municipale Marielle Franco et son chauffeur Anderson Pedro Gomes sont abattus en pleine rue, criblés de balles. Les faits se sont déroulés à la sortie d’une réunion publique à laquelle la militante participait.

Sur les réseaux sociaux, la réaction des internautes est immédiate : la violence d’une telle exécution suscite l’émoi partout dans le pays. Aussitôt, des rassemblements s’organisent en hommage à la jeune militante des droits de l’Homme, âgée de 38 ans. Les places des grandes villes sont investies par des milliers de brésiliens qui font résonner des slogans tels que « Marielle presente » ou « Marielle gigante ». La consternation qui touche une bonne partie de la population brésilienne, bien au-delà des sympathisants du PSOL (Parti socialisme et liberté) – formation à laquelle la jeune élue était rattachée –, va jusqu’à traverser les frontières.

Portrait d’une femme engagée

Marielle Franco, Conseillère Municipale de la ville de Rio de Janeiro et militante pour les droits humains – Crédit : PSOL

Aussitôt, l’assassinat prend une dimension politique. Symbole de la lutte contre les discriminations raciales, et mobilisée pour le droit des femmes et de la communauté LGBTQ+, Marielle Franco a donné sa vie pour ses engagements.

Si la jeune femme bascule très tôt dans l’engagement politique, c’est notamment parce que l’une de ses proches est tuée par une balle perdue lors d’une fusillade dans un quartier pauvre de Rio de Janeiro. Elle-même noire, favelada – habitante issue des favelas – et homosexuelle, elle décide alors de consacrer sa vie à la défense de ces minorités discriminées auxquelles elle appartient. Après un diplôme de sciences sociales à l’Université Pontificale Catholique – PUC – de Rio de Janeiro, elle rejoint, en 2006, l’équipe de Marcelo Freixo, membre influent du PSOL. En 2016, elle est élue conseillère municipale de la ville. Durant son mandat, elle se fait porte-parole des opprimés, notamment en combattant ardemment les violences de la police militaire dans les favelas. Dans le paysage politique carioca, sa voix porte et dérange.

Qui a tué Marielle Franco ?

Malgré les promesses du gouvernement, justice n’a toujours pas été rendue. Pourtant, plusieurs pistes ont été évoquées quant aux auteurs du meurtre.

Très tôt après l’attentat, les soupçons se sont portés sur des milices paramilitaires. En effet, Marielle Franco dénonçait régulièrement la violence grandissante de ces groupes. Ce ne serait pas la première fois que des escadrons de la mort sont soupçonnés de réduire au silence des hommes et des femmes publiques. Déjà en 2011, la juge Patricia Acioli, qui n’avait pas hésité à poursuivre en justice des policiers pour plusieurs exactions, avait été tuée de 21 balles dans la poitrine. En outre, les balles utilisées dans la tuerie du 14 mars auraient appartenues à la police fédérale, puis détournées à des fins criminelles. Des balles qui avaient déjà ressurgi au moment du massacre de 17 personnes par des policiers venus assouvir leur désir de vengeance. À ce jour, cette piste reste encore en suspend.

En août dernier, la possible implication de trois hommes politiques avait été évoquée. Les noms de Edson Albertassi, Paulo Melo et Jorge Picciani (ex-Président de l’Assemblée législative de Rio), tous membres du Mouvement Démocratique Brésilien, parti au pouvoir, avaient fuité dans la presse brésilienne. Mais rien ne semble avancer de ce côté.

Enfin, le Ministère Public a récemment affirmé détenir des informations sur le profil biométrique de l’assassin : une estimation de poids et de taille aurait été élaborée. Par ailleurs, une nouvelle cartographie du trajet du véhicule aurait été réalisée. Mais à ce jour, aucune information concrète n’a été officiellement divulguée.

« L’injustice et la lenteur »

Le 15 septembre dernier, le journaliste Marcelo Adnet du journal brésilien Globo, parlait de l’affaire Marielle en ces termes :

« Des caméras de surveillance débranchées dans les rues adjacentes de l’assassinat au brûlage d’archives compromettantes, l’enquête n’a présenté aucune réponse ni même le moindre indice sur ses perpétrateurs. C’est une chose commune au Brésil, l’injustice et la lenteur ». Cette « chose commune » est, selon le sociologue brésilien Jorge de la Barre, « la lenteur de la justice et la rapidité de l’impunité » contre lesquelles la jeune démocratie peine à lutter.

En effet, entre janvier et septembre 2017, le Comité brésilien des Défenseurs des Droits humains recense 62 militants tués dans tout le pays. L’information est relayée par Amnesty International qui déplore, par le biais de la directrice de l’antenne Brésil, Jurema Werneck, le blocage de l’enquête concernant l’affaire Marielle Franco : « Le fait que le meurtre de Marielle Franco ne soit toujours pas élucidé quatre mois plus tard témoigne de l’inefficacité et du manque de volonté manifeste des institutions du système de la justice pénale brésilienne pour résoudre cette affaire ».

Bien qu’en octobre 2004, un Programme National de Protection des Défenseurs des Droits Humains avait été mis en place à l’initiative du gouvernement brésilien, le projet n’a finalement pas abouti. Il se donnait pour objectif d’assurer la sécurité des militants pour les droits de l’Homme en imposant un cadre légal de protection. Selon les responsables politiques, c’est faute de moyen que le programme a dû être abandonné.

Le contexte actuel tendu d’élections présidentielles multiplie des actes de violences contre les minorités. Une recrudescence des violences faites aux homosexuels, par exemple, a été enregistrée depuis que le candidat a largement remporté le premier tour des élections présidentielles (46%). Dans la polarisation de toute la société autour de ces élections, Rio se trouve déchirée entre intervention militaire, élections présidentielles et inégalités toujours plus criantes. Les combats urgents de lutte pour les droits des minorités sont lents. Il semble, à l’heure d’aujourd’hui, cohérent d’envisager que l’élection d’un président homophobe, raciste et misogyne jettera l’affaire Marielle dans l’oubli, comme pour tant d’autres militants pour les droits humains au Brésil.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s