Colombie : Le difficile exercice d’exporter des cosmovisions amérindiennes vers la vieille Europe

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Le Jate Kulchavita en Suisse copyright ©Spiral School via facebook

Les valeurs véhiculées par les cosmovisions des communautés indigènes connaissent un regain d’intérêt, par opposition à une société de consommation détruisant chaque jour un peu plus notre planète. Mais l’exportation de ces cosmovisions à l’international pose la question de leur adaptation aux sociétés européennes et donc de leur dénaturalisation.  

Par Lisa Cassanet

En septembre dernier, l’association française Tchendukua, basée dans la Drôme, a fait venir cinq Kogis, amérindiens vivant dans la Sierra Nevada du nord Colombien, afin qu’ils réalisent un diagnostic sur l’état du territoire selon leur perception de la nature. Ils ont pu identifier, sans même connaitre les lieux et sous l’œil admiratif des scientifiques français, les arbres natifs, les différentes strates géologiques et la présence de source d’eaux invisibles à l’œil nu.

Ce dialogue inédit entre deux cultures reflète le regain d’intérêt que connaissent les peuples autochtones et leur cosmovision, notamment en Amérique Latine, où leur survie est extrêmement menacée, entre autres par la réduction de leur territoire et la société moderne.

Pour éviter leur extermination et la perte de leurs savoirs ancestraux, de nombreux projets de collaboration voient le jour. Parmi eux, l’Escuela Espiral (Ecole Spirale), fondée en 2015 par le Jate Kulchavita, descendant du peuple Muisca et originaire de la région de Bogotá. Celui-ci, anthropologue de formation, a tenté de traduire la connaissance des peuples Amazoniens, des Kogis de la Sierra Nevada de Santa Marta ainsi que des Muiscas de la région centrale, pour l’adapter à la société moderne. Il propose une méthode pédagogique qui prétend construire un « nouveau peuple ancien », en appliquant les valeurs et la cosmovision ancestrale.

Dans la tradition Muisca, le but des humains est de vivre en harmonie avec le reste des êtres, animaux et végétaux. Notre chemin de vie est composé de quatre étapes de développement des relations, permettant de construire une humanité saine. La première est le rapport que nous avons avec nous-mêmes, la seconde le rapport développé au sein du couple, la troisième au sein de la famille et la dernière au sein de la communauté et de l’humanité.

En septembre et octobre 2018, l’équipe de l’Ecole Spirale a réalisé une tournée en Europe, composée de plusieurs retraites organisées sur quatre jours, en Hollande, en Suisse, en Espagne et au Portugal. Durant celles-ci, les participants ont reçu des enseignements, ont pris part à des cérémonies traditionnelles et à des cercles de parole pour échanger sur leurs expériences et leurs questionnements.

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Cercle de paroles durant la retraite en Hollande, septembre 2018 copyright ©Spiral school via facebook

Ma collaboration avec l’Ecole Spirale et ma participation à l’une de ces retraites lors de mon séjour en Colombie m’a fait m’interroger sur l’adaptation des savoirs que l’association prétend transmettre à un public européen, composant majoritaire de ces retraites. A quel point l’expansion de l’Ecole Spirale à l’international ne dénature pas les savoirs qu’elle prétend transmettre ? Lors des retraites organisées en Europe, les plantes utilisées durant les cérémonies proviennent des forêts colombiennes,  les déplacements engendrés par les responsables de l’association sont coûteux et polluants, et une certaine adaptation aux attentes européennes est indispensable. La fascination pour les peuples amérindiens qui s’observe en Europe pose un problème de légitimité culturelle. Tenter de s’approprier les cosmovisions indigènes ne fait pas de nous des descendants de ces peuples. N’y aurait-il pas plus de sens à tenter de retrouver les savoirs des anciens peuples autochtones européens ? L’engouement provoqué par les associations comme l’Ecole Spirale en Europe reflète notre habitude de chercher toujours plus loin une ouverture spirituelle et une connexion aux éléments naturels qui ne serait accessible qu’à l’autre bout du monde. Mais peut être faut-il commencer par regarder autour de soi et reconnaître la richesse culturelle et historique de son propre pays ? L’héritage des celtes, par exemple, n’est pas négligeable mais se perd un peu plus chaque jour.  La promotion de la culture celte en Bretagne, comme le Festival Interceltique de Lorient, est davantage une opportunité commerciale qu’une réelle volonté de raviver ces traditions anciennes.

La crise systémique, à la fois écologique, économique et social que nous vivons appelle à revenir au local, à resserrer notre échelle d’action. Il est temps d’observer nos alentours et de réaliser que chaque culture mérite que l’on s’y intéresse. Chercher des solutions dans les cosmovisions amérindiennes ne résoudra sûrement pas les maux occidentaux.

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