Crise migratoire vénézuélienne : les troubles de l’accueil dans les pays voisins

Citoyen-ne-s vénézuélien-ne-s à la frontière du Pérou © Alonso Chero El Comercio

La Déclaration de Quito du 4 septembre 2018 témoigne des bonnes intentions des États latino-américains qui souhaitent continuer à accueillir les personnes vénézuéliennes en situation de migration forcée, « à bras ouvert » selon le représentant du Pérou, César Bustamente. Mais, dans les faits, l’accueil qui leur est réservé dans les pays voisins leur assure-t-il une assistance réelle et une protection internationale ? Retour sur les troubles de l’accueil des migrant-e-s vénézuélien-ne-s dans les pays voisins.

Par Lucie Naudé.

Avant de traverser la frontière de l’Équateur vers la Colombie en avril 2018, je demandai au conducteur de taxi s’il y avait du monde aux postes migratoire. « Vous avez de la chance, les vénézuéliens ne sont pas là ce soir », me dit-il. Selon l’Organisation Mondiale des Migrations (OIM), le continent latino-américain connaît une crise migratoire comparable à la situation en méditerranée. Les dernières études de l’ONU chiffrent l’exode des vénézuélien-ne-s à plus de 2,3 millions de personnes depuis ces dernières années en raison de l’explosion d’une crise humanitaire dans le pays, reflétée par une hyperinflation dramatique et des pénuries d’aliments et de médicaments. Les États de la région sont confrontés à des arrivées quotidiennes massives inédites de migrant-e-s à leurs frontières, de jusqu’à 4 000 personnes par jour ces derniers mois, mais aussi, en parallèle à de nombreuses sorties, d’ailleurs souvent moins médiatisées.

En effet, les migrations forcées ne s’arrêtent pas aux pays directement voisins du Venezuela mais sont souvent l’occasion de longs voyages. Il faut compter plus de 130 heures de bus pour réaliser les 6 800 km qui séparent la frontière vénézuélienne avec la Colombie de la ville de Santiago du Chili pour un prix de plus de 280 dollars américains par personne, sans compter les logements et l’alimentation lors de ce long et éprouvant périple.

De bonnes intentions mais pas d’accord politique fort

Treize États de la région se sont réunis le mois dernier à Quito pour discuter, pour la première fois, de solutions communes à appliquer face à l’afflux migratoire. Ainsi, l’Argentine, le Brésil, le Chili, la Colombie, le Costa Rica, l’Équateur, le Mexique, le Panamá, le Pérou, le Paraguay et l’Uruguay se sont accordés sur un ensemble de principes afin de coordonner les réponses à la crise migratoire de vénézuélien-ne-s dans la région. Selon l’avocat spécialiste des questions migratoires, Daniel Caballero Olmedo, cette déclaration constitue un instrument politique intéressant, surtout parce qu’il adresse un message fort au Venezuela, qui a d’ailleurs refusé l’invitation à la réunion à Quito. Les États lui demandent de prendre les mesures nécessaires à l’émission de documents d’identité et de voyage pour les candidat-e-s à la migration et à accepter la coopération des gouvernements de la région et des organismes internationaux. Une nouvelle réunion se tiendra en novembre pour suivre les avancées de la Déclaration de Quito.

Le vice-ministre équatorien de la Mobilité Humaine, Santiago Chávez et l’ambassadrice colombienne, directrice des Affaires Migratoires et Consulaires lors de la réunion de Quito en septembre 2018. © EFE |

Daniel Caballero nous rappelle cependant qu’aux yeux du droit international, cette déclaration n’est pas légalement contraignante comme un traité international. Il est en fait plus pertinent de s’intéresser à la Résolution 2/18 de la Commission Interaméricaine des Droits Humains (CIDH) sur la migration forcée de personnes vénézuéliennes qui oblige les États latino-américains à reconnaître cette population sous la condition de réfugié-e-s selon les critères de la Déclaration de Carthagène adoptée en 1984. Or, les États latino-américains ne parviennent pas à se mettre d’accord sur le fait que la crise humanitaire, politique et sociale et la violence généralisée que vit le Venezuela suffit à justifier des demandes d’asile individuelles.

Des obstacles aux voies migratoires légales

Des alternatives migratoires sont proposées aux personnes vénézuéliennes afin de régulariser leur situation. Néanmoins, ces procédures, financièrement coûteuses et administrativement exigeantes, ne sont pas à la portée de tou-te-s les citoyen-ne-s vénézuélien-ne-s et ne s’adaptent pas à l’ampleur et à l’urgence des situations à régulariser. La rigidité de ces solutions de régularisation ne correspond pas à la réalité actuelle des migrations de groupes familiaux vers des processus de réunification familiale. Pour qu’un enfant traverse une frontière, il lui faut une autorisation de ses deux parents, impossible à obtenir si le père vit déjà dans un autre pays et que la mère cherche à le rejoindre avec des enfants.

Alors que les États se targuent de continuer à accueillir les populations vénézuéliennes, il faut rappeler que des restrictions migratoires exigeant le passeport ont été mises en place aux frontières du Pérou, depuis la fin du mois d’août, et également en Équateur, avant que la justice nationale ne l’exhorte de les retirer. Ce critère d’entrée sur le territoire empêche alors qu’un grand nombre de candidat-e-s à la migration accède à des voies migratoires légales, sûres et régulières. Et surtout, cela prouve qu’il manque à ces États une compréhension globale d’une migration transnationale puisque, comme nous l’avons dit, tou-te-s les personnes en situation de migration forcée n’ont pas vocation à rester dans des pays proches du Venezuela où les migrations sont déjà nombreuses. Il-elle-s cherchent plutôt à arriver jusqu’aux pays du Cône Sud comme le Chili ou l’Argentine.

Cette déclaration de principes arrive un peu tard face à des flux migratoires déjà nombreux dont le parcours légal est semé de complications administratives et politiques qui poussent les personnes en situation de migration forcée à explorer d’autres routes moins sûres où sévissent les réseaux de traite humaine de la Colombie jusqu’au Pérou. Les mesures restrictives de la migration conjuguées à des tendances de criminalisation de la migration et de sécurisation des frontières se propagent entre les pays. Au sein même des pays, ces mesures alimentent une vague de discours xénophobes au niveau local qui associent ces restrictions à des politiques nécessaires face à ce qui serait une sorte de menace pour la sécurité du pays, l’équilibre démographique et le marché du travail. Pourtant, la régularisation des migrations forcées vénézuéliennes est indispensable à la réussite de leur intégration sociale dans de nouvelles sociétés. Où est passée la solidarité y la hermandad (fraternité) entre les peuples latino-américains dont le Venezuela incarnait il y a encore une dizaine d’années le père protecteur ?

Une petite annonce dans la ville d’Otavalo, Imbabura, Équateur. « À louer une chambre d’étudiant et un local commercial. Informations ici ou appeler au 2 927-599. Pas de vénézuéliens » © Lucie Naudé

 

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