Esclavagisme au Mexique : 800$ le prix d’un migrant

photo bus

Intérieur du bus sur la route 226 – Crédit photo : Léo Schmitt

Au Mexique, l’esclavagisme bat son plein. Avec 20 000 enlèvements par an, les migrants sont les plus vulnérables aux enlèvements des cartels de drogue. À un prix de 800$ par migrant, passeurs et autorités locales s’allient avec les bandes criminelles.

Reportage

24 juillet 2018, route 226 – Chiapas, Mexique – Léo Schmitt

Sur la route 226 dans le Chiapas, à 80km au nord de la frontière avec le Guatemala, notre bus est arrêté par un barrage de deux voitures de la police de l’État. Un policier monte, demande les papiers de chaque voyageur, sauf à moi, typé européen, yeux clairs et équipé d’un grand sac à dos.

L’un n’a pas de papier, l’agent lui demande de descendre et commence à discuter avec lui. Le ton monte dans le bus mais je ne comprends pas pourquoi. Un autre policier s’approche de la fenêtre du conducteur et lui marmonne quelques mots (je comprendrai ensuite que c’était pour acheter son silence). Le chauffeur s’énerve, lui demande son autorisation lui permettant de détenir un individu sans papier, puis, tous les passagers du bus se mettent à faire de même. Finalement, sous la pression, les gardiens de la paix mexicains libèrent l’homme sans papier qui s’empresse de remonter dans le bus.

« Ils profitent du doute et de l’ignorance de certains pour abuser de leur pouvoir et nous soutirer de l’argent, voir nous vendre ! »

J’en profite pour lui demander « que voulaient ces policiers ? », « Ma personne » me répond-t-il froidement. Soudain la conversation s’étend à l’ensemble du bus, et chaque passager désire m’expliquer quelle est la réalité ici, dans les  zones frontalières. « La police de l’État n’a pas le droit de fouiller les migrants normalement, c’est le travail de la police des frontières, ils profitent du doute et de l’ignorance de certains pour abuser de leur pouvoir et nous soutirer de l’argent, voir nous vendre ! » crie le chauffeur depuis son siège. Je m’attarde sur ses derniers mots : « nous vendre ».

La personne qui n’avait pas de papier me dira quelques instants plus tard que certains policiers sont de mise avec les groupes de crime organisé. Le schéma est simple : les personnes sans papiers sont emmenées, volées, puis vendues  pour travailler dans les cultures illicites et/ou se prostituer la nuit si ce sont des femmes.

« Ici, personne n’en parle, c’est trop dangereux de dénoncer ça », me dit un autre passager. Les documents sur la vente d’esclaves au Mexique liants la police aux cartels de drogue sont rares.

migrants

Traversée du Rio Suchiate – Frontière Guatémala-Mexique – Crédit photo : El Heraldo

La migration est devenue une industrie contrôlée par des organisations criminelles

On compte depuis 2008 environ 20 000 à 30 000 enlèvements par an sur l’ensemble du territoire. Bien que ces chiffres concernent majoritairement des mexicains, les migrants sans papier, d’Amérique du centre et du sud, sont  particulièrement vulnérables.

Si les réseaux de passeurs traditionnels limitaient les enlèvements, on observe au Mexique depuis 12 ans que la migration est devenue une industrie contrôlée par des organisations criminelles. Selon, une étude de l’Université Autonome de Tamaulipas, les cartels de drogue recrutent désormais des passeurs et/ou policiers, par la force ou par l’appât du gain, afin de contrôler les routes migratoires et ainsi enlever sans entraves ceux qui deviendront esclaves.

« Ils ne peuvent pas sortir de l’environnement dans lequel ils sont confinés, car ils les tuent. Nous avons appris qu’un couple de jeunes de Veracruz avait été forcé de participer à un massacre au Guatemala. […] Los Zetas  les ont forcés à tuer des gens ».  Alejandro Solalinde – Prêtre mexicain et figure de la défense des droits de l’Homme.

Les « esclaves des narcos » sont les plus affectés par la vague de violence qui touche le pays. Certains s’occupent des cultures illicites, d’autres sont dans les mines, aux cuisines ou surveillent des places stratégiques pour avertir de la présence des forces fédérales. Tous forment une véritable armée d’esclaves. Ils ne sont pas payés, leur seule récompense est de survivre la nuit pour revivre le même drame le lendemain.

Ni le gouvernement fédéral, ni les États, ne reconnaissent ce phénomène, il n’y a pas de chiffre publics. Cependant, on estime que les gains des organisations criminelles représentent au moins 50 millions de dollars par an.

Le cartel des Zetas est l’un des principaux protagonistes sur le marché de l’esclavage. L’organisation criminelle originaire du nord du Mexique a aujourd’hui une présence internationale. Elle est responsable d’une grande part des disparitions dans l’État du Veracruz et de Oaxaca.  En 2013, un passeur s’est fait arrêter au Mexique pour trafic d’être humain. Il avouera avoir vendu aux Zetas des migrants, à un prix unitaire de 800$.

Dans l’État du Veracruz, les enlèvements se font tôt, dès l’adolescence. Malgré les alertes de la population au gouverneur de l’État, aucune décision n’est prise, d’autant plus que certaines accusations incluent directement les autorités locales.

 

Vidéo : Interview avec Marisela Flores Hernandez, Etudiante en Sciences Politiques à l’Université Nationale Autonome du Mexique et spécialiste des questions migratoires au Mexique.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s