Iquitos : Les dérives du tourisme chamanique

Capture d’écran 2018-10-16 à 10.57.45.pngCurandera Shipibo préparant l’Ayahuasca en tenue traditionnelle. © M. MORI

À Iquitos, dans la jungle péruvienne, un nombre grandissant de touristes afflue, à la recherche du breuvage hallucinogène appelé Ayahuasca. Ce phénomène est de plus en plus préoccupant, car il menace l’intégrité de la culture indigène et mène à des dérives de plus en plus nombreuses et incontrôlables.

Par : Gabriel Jacquet

Iquitos. Unpied hors de l’aéroport et tous les sens sont assiégés. À la moiteur chaude et aux crachotements des moteurs, s’ajoutent les hordes de locaux qui brandissent des pancartes bariolées à l’adresse du visiteur. 

Au menu : cérémonie Ayahuasca en compagnie d’un chaman authentique (40$).

Iquitos est la capitale du Loreto, la grande région amazonienne située au nord du Pérou. Des touristes du monde entier s’y rendent tous les ans, afin de faire l’expérience d’un exotisme dépaysant. La ville en elle-même présente bien peu d’intérêt touristique ; elle est le point de départ d’excursions guidées dans la jungle, à la rencontre des animaux, des peuples indigènes, et des plantes. 

Et parmi ces plantes, une en particulier fait beaucoup parler d’elle : l’Ayahuasca. 

Banisteriopsis Caapi est une liane qui, cuisinée en combinaison avec d’autres plantes, procure à celui qui la consomme une expérience unique et particulière. En effet, celui-ci se retrouve plongé dans un panorama coloré de visions et de sensations très intenses durant quelques heures. 

L’Ayahuasca, au fil de ces vingt dernières années, est devenu la star du tourisme amazonien. Le breuvage et ses composants actifs sont interdits dans la grande majorité des pays du monde. En revanche, au Pérou, l’Ayahuasca est inscrit au patrimoine culturel, et sa consommation ne fait l’objet d’aucune réglementation.  

Son usage traditionnel est vieux de plusieurs milliers d’années. Dans la société indigène, le dialogue rituel avec les plantes sacrées demeure le fait d’une seule personne : le guérisseur, ou curandero. Ce dernier utilise l’Ayahuasca en guise de médecine, afin de rendre service à la communauté.

Aujourd’hui, les environs d’Iquitos sont truffés de centres de soins proposant aux visiteurs des cures Ayahuasca s’étalant sur plusieurs semaines. Car il faut le reconnaitre, le potentiel médicinal du breuvage amazonien n’est plus à prouver. Dépressions, troubles post-traumatiques et autres pathologies peuvent être traitées à l’aide de l’Ayahuasca.

Et la réputation de cette medicina exotique va en grandissant, attirant de plus en plus de touristes en mal de sensations fortes. 

« Aujourd’hui, il y a plus de curieux que de malades qui viennent prendre la medicina. Dans l’ancien temps, on ne donnait l’Ayahuasca qu’à ceux qui en avaient réellement besoin », regrette María, une curandera âgée qui a récemment ouvert son centre afin de nourrir sa famille. 

Cet attrait grandissant exercé par l’Ayahuasca dans le milieu du développement spirituel occidental, pose de nombreux problèmes. L’appât du gain a bien vite transformé Iquitos en une industrie psychédélique incontrôlée. En effet, il n’existe pas de certification gratifiant la fiabilité des praticiens traditionnels. Ainsi, chacun est libre de s’autoproclamer curandero et de distribuer de l’Ayahuasca aux touristes moyennant rémunération. 

Des cérémonies ponctuelles sont organisées tous les jours, en tous points de la ville et de ses alentours, rassemblant parfois jusqu’à trente personnes autour du breuvage et du curandero qui le distribue. 

Les retraites Ayahuasca se sont transformées en une activité lucrative, et l’appropriation des traditions indigènes par les mestizos péruviens met en danger l’intégrité de la culture amazonienne. 

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Le suivi individuel des patients est rendu impossible lors des trop grands rassemblements de touristes. Temple Of The Way Of Light, Iquitos © The Guardian 

 

« Quand j’étais enfant, nous éprouvions un grand respect pour le curandero du village. Sa formation éprouvante, parfois mortelle, s’étalait sur plusieurs années. Ainsi, nous avions confiance et nous savions être bien encadrés lorsque nous consommions la medicina », se rappelle María. 

Aujourd’hui à Iquitos, la confiance est un luxe qu’on peut difficilement s’autoriser. Les abus se multiplient et nombreux sont les touristes qui rentrent au pays frappés de pathologies psychologiques. L’Ayahuasca n’est pas à prendre à la légère, et le « patient » mal encadré s’expose à de nombreux risques : dépersonnalisation, schizophrénie, troubles post-traumatiques, etc…

« L’Ayahuasca n’est pas mauvaise. Elle est puissante. Utilisée avec sagesse, elle peut faire de grandes choses. Donnée à mauvais escient, elle peut détruire », martèle María. 

Aux risques psychologiques encourus à l’occasion d’une utilisation non réglementée, s’ajoutent de nombreux abus propres à l’être humain. En effet, un grand nombre d’agressions sexuelles ont été rapportées. Avec l’Ayahuasca, le curandero autoproclamé a sous sa responsabilité des touristes plongés dans un état d’extrême vulnérabilité. 

« À notre arrivée à Iquitos, un homme nous a proposé une excursion de l’autre coté du fleuve afin de prendre de l’Ayahuasca en sa compagnie. (…) Le soir, alors que les effets commençaient à rendre mon corps extrêmement lourd, alors que j’avais la tête ailleurs, cet homme à commencer à me toucher, et j’ai plongé dans l’horreur. J’ai su résister, mais ma meilleure amie n’a pas eu la même chance… », raconte Lucie, une jeune française portant encore aujourd’hui les stigmates psychologiques de cet épisode. 

Aux nombreuses agressions de ce type, s’ajoute un certain nombre de décès. En effet, le breuvage amazonien attire de nombreux patients en proie à la dépression, et le mélange de certains antidépresseurs avec les inhibiteurs de monoamine oxydase contenus dans la liane, peut mener à la mort. Ces occurrences sont dues à un mauvais encadrement et à une mauvaise connaissance des plantes de la part de ceux qui les utilisent à des fins commerciales. 

« Je sais que nous sommes tombées sur un charlatan. Il y a beaucoup de chamanes indigènes qui respectent les plantes et les patients. Celui qui a abusé de nous ne respectait ni l’un ni l’autre. Je ne retournerai jamais à Iquitos, il y règne quelque chose de trop malsain », raconte Lucie. 

L’Amazonie, même à l’époque actuelle, demeure un territoire inexploré, un far-west où la loi et les règles peinent à s’imposer. L’inscription de l’Ayahuasca au patrimoine culturel colombien est justifiée par des milliers d’années de tradition. Cependant, cela mène à un encadrement quasi-nul de cette pratique, occasionnant de sérieux risques au sein de cette région touchée par un essor touristique considérable. 

La santé et le bien-être des visiteurs étrangers s’en trouve mise à mal, de même que l’intégrité de la tradition indigène. 

« L’Ayahuasca n’est pas réservé aux indiens. C’est une ressource naturelle formidable qui peut profiter à tout être humain. Mais, je pense qu’il est temps pour les blancs de s’approprier cette plante, de la ramener chez eux peut-être, et d’apprendre à l’utiliser comme l’ont fait nos ancêtres. Ils doivent cesser de venir ici pour rechercher cette expérience. Au fond, je crois que ce n’est pas tant la medicina qui les intéresse, mais le folklore que nous autres avons construit autour. Les blancs ont oublié les choses de l’esprit, et semblent toujours chercher des gourous pour leur tenir la main. Mais ce n’est pas leur culture, et encore moins une attraction touristique », conclut María avec amertume. 

 

  • (Les prénoms des individus dont les paroles sont rapportées ici ont été modifiés par soucis d’anonymat)

 

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