La protesta sigue : Guillo y Malaimagen, Le dessin satirique d’hier à aujourd’hui

Les époques et les acteurs ne sont pas les mêmes mais l’expression satirique persiste. Les deux caricaturistes chiliens Guillo et Malaimagen ont vécu et illustrent des périodes différentes de l’histoire chilienne. Cependant, ces regards et ces époques se croisent illustrant une continuité entre ces deux générations d’artistes engagés.

Par Paul CHARLES et Suzy LOUVET

Il existe plusieurs façons d’écrire l’Histoire. Parmis celles-ci, il y a ceux qui la dessinent et proposent leur vision du monde, souvent en soulignant ce que certains tentent de dissimuler. C’est le cas de deux artistes chiliens, Guillo y Malaimagen, qui grâce à l’humor grafico (la caricature de presse), illustrent une réalité lourde de sens, expliquant avec des dessins ce que souvent les mots ne peuvent transmettre.  

Ces deux artistes font partie de deux générations différentes, arborent tous les deux des styles opposés – Guillo avec un style graphique aimable, subtile et métaphorique et Malaimagen avec une proposition plus acide et pénétrante – mais tous deux utilisent la caricature afin de revenir sur cette histoire, marquer les mémoires et restaurer la mémoire.

La différence de style des deux artistes s’expliquent en partie par le contexte historique et politique de création. Cependant, ces regards et ces époques se croisent. Ils ont pour objectif principal de rendre visible des sujets délicats pour une large prise de conscience.

La dictature de Pinochet reste une période structurante dans la caricature et d’autres modes d’expression artistiques. Elle illustre à la fois une période de création engagée et censurée entre 1973 et 1990 pour la génération de Guillo et une période d’inspiration et de compréhension de l’actualité pour la génération de Malaimagen.

Elle a été une période tellement forte et marquante que même si l’approche est différente, Pinochet reste un sujet autant exploité par Malaimagen, la jeune génération, que par Guillo.

Le coup d’Etat  :

Deux points de vues d’analyse différentes mais une même thématique, 45 ans après le coup d’Etat. Crédit – Malaimagen et Guillo, »Pinochet Ilustrado ».

Le NO :

Malaimagen pour la commémoration du NO le 4 octobre 2018 Crédit – Malaimagen

Guillo, au moment de la campagne du NO en 1988 Crédit – Guillo, « Pinochet Ilustrado »

Les Droits de l’Homme : 

Une réflexion sur les droits de l’homme, certes ancrée dans un panorama chilien – contours géographiques du pays, la cordillère des andes, le Sky Costanera, la Torre Entel, le drapeau chilien – mais un message qui sensibilise différents pays. Un message qui dépasse les frontières chiliennes. Crédit – Guillo

Exemples de dessins qui s’associent à une actualité chilienne forte : Polémique des carabineros qui cherchent à redorer leur image en prenant un café avec la population ; Problème généralisé de `pédophilie au sein de l’église chilienne. L’ensemble des diocèses touchés. Crédit – Malaimagen

Même si des différences dans le style et le traitement de l’actualité existent, Guillo et Malaimagen, et plus largement l’ancienne et la nouvelle génération, témoignent d’une forte complicité. Pour eux l’important est de sensibiliser à certains sujets que la censure ou les médias occultent ou ne mettent pas suffisamment en valeur et offrir un regard satirique de l’artiste qui permet au lecteur d’adopter un regard critique.

Leur dernière exposition conjointe à la Galería Plop, a effectivement matérialisé cette dynamique commune.  

Visuel de l’exposition « Usted No Está Solo » ; Guillo et Malaimagen à l’inauguration. Crédit – Galería Plop

Guillo – Portrait :

Guillermo Bastias Moreno, au nom d’artiste Guillo, est un caricaturiste chilien né en 1950.

Après des études d’architecture et de cinéma à l’Universidad Catolica de Chile, c’est son séjour en Allemagne Fédérale qui réaffirme son goût pour le dessin.

Primé plusieurs fois au Chili et à l’international, dont dernièrement le Prix APES (Asociacion de Periodistas de Espectaculos, Arte y Cultura de Chile) en 2009, Guillo est un caricaturiste de la dictature de Pinochet (1973-1990). Ainsi, ayant vécu et dessiné sous la dictature, le style de Guillo reste très métaphorique, sous-entendu. Tout est dans la suggestion. L’objectif était de détourner la censure. L’exemple de la revue Apsi, que Guillo a co-fondé, est significative.

L’agence APSI – Agencia Publicitaria y de Servicios Informativos – a été fondée en 1976. Guillo, le dessinateur de la revue, explique la longue et progressive construction de cette agence. En effet, pour que ce projet se concrétise et soit accepté, le directeur Arturo Navarro et l’ensemble de l’équipe éditoriale ont dû déclarer que la revue traiterait uniquement de sujets internationaux. Pourtant, dans certains articles, plusieurs allusions au régime dictatorial de Pinochet étaient flagrantes. Petit à petit, les articles évoquaient plusieurs thèmes sensibles comme les Droits de l’Homme, la liberté d’expression et l’écriture de la Constitution de 1980. En 1981, la revue se présentait comme la « Nouvelle alternative journalistique ». Ce changement de ligne éditoriale a eu pour conséquence, la même année, le rappel à l’ordre des autorités chiliennes.

En mai 1983, un nouveau directeur s’installe à l’agence. Il s’agit de Marcelo Contreras. Il propose une nouvelle ligne éditoriale, en effet, en mettant l’accent sur le « côté international » de l’actualité ; l’APSI se moquait de la censure. Ainsi, les caricatures de Guillo et son personnage de Pinochet aux lunettes de soleil, lui permettaient de détourner, avec humour, la dictature. Grâce à ce doute, toujours bien entretenu, les caricatures avaient toujours leur place dans la revue satirique.

Leur “liberté de dessiner” leur était accordée à condition que Guillo ne traite d’aucun sujet interne et ne dessine encore moins le chef suprême Pinochet. Tout alors était suggéré, même fortement suggéré, mais jamais écrit clairement. Le doute planait toujours pour les autorités politiques les empêchant de le censurer, mais le contrat tacite avec le lecteur était très clair. Les lunettes de soleil suffisaient amplement.

Caricature du Reycito de Guillo. Crédit – Guillo, Pinochet Ilustrado. Crédit Photo : Foto Digital y EFE

Néanmoins, en 1987, la sortie du numéro 24 d’APSI Humor a beaucoup moins fait rire les autorités. Ce numéro spécial intitulé « Les mille visages de Pinochet (Mon journal intime) » n’a pas plu au gouvernement. Le procureur militaire a arrêté les éditeurs ainsi que le directeur Marcelo Contreras les accusant « d’attentat à l’image de son excellence Pinochet ». La une de ce numéro représentait Pinochet en train de danser comme une danseuse étoile. La censure fut immédiate : la revue APSI censurée et fermée, le rédacteur emprisonné et torturé. Guillo avoue au cours d’un entretien qu’en apprenant l’incarcération de Marcelo Contreras, il savait au fond de lui que son tour était arrivé. Cependant rien. Ce n’est que des années plus tard, en recroisant Marcelo Contreras à Barcelone, qu’il ose lui demander : “ Je n’ai jamais compris pourquoi je n’ai jamais été arrêté alors que j’étais l’auteur des dessins.” Il lui répondit alors qu’il l’avait protégé pendant les séances de torture, affirmant aux autorités que Guillo n’y était pour rien, qu’il était seulement l’exécutant, la main et non le penseur de ces caricatures de Pinochet.

Pour Guillo, l’humour et la satire était une manière d’affronter la douleur de la dictature, une solution pour “tuer cette douleur”. En se référant à une scène du livre d’Humberto Eco, Au nom de la rose, il explique que “Le rire est un vent diabolique car il tue la peur et sans peur de l’inconnu il n’y a plus de religion. Avec la politique c’est la même chose, le rire que je ressentais en dessinant Pinochet, permettait de tuer ma peur. Elle réduisait Pinochet à un insecte et non un être tout puissant.”

Malaimagen – Portrait :

Malaimagen, est né le 1er mai 1981 sous le nom de Guillermo Nicolas Galindo Kuscevic. Après avoir étudié le Diseno Grafico à l’Universidad Tecnologica Metropolitana (UTEM), il lança sa carrière en tant que dessinateur sur son blog en 2007 (http://malaimagen.com)

Contrairement à Guillo, Malaimagen, n’a pas connu la dictature. Il n’en a ainsi pas souffert directement, jouissant d’une relative liberté d’expression du moins sur les réseaux sociaux – outil communicationnel formidable pour la visibilité de son travail.

Cette liberté d’action se visualise plus facilement dans son style plus impétueux et direct.

Crédit – Malaimagen

“Pour moi, l’humour graphique est le fait de créer une situation qui prête au rire. Bien sûr, l’objectif n’est pas toujours de faire rire, mais de communiquer, transmettre un message, dénoncer une situation. Pour moi dessiner est une forme d’expression, une manière de transmettre mes pensées, de délivrer une opinion grâce au dessin. (…) L’humour satirique se nourrit de la réalité, c’est un miroir de notre société, de ses évolutions et involutions. C’est l’auteur qui décide quelle thématique attaquer/souligner/changer. Il est ainsi un accompagnement de changements sociaux et politiques. L’important pour moi est de générer une réaction. Il n’y a rien de pire que de faire une blague et de ne rien susciter, que cela soit positif ou négatif.”

Malaimagen continue ce projet avec les générations suivantes. En collaboration avec le Museo de la Memoria y de los Derechos Humanos, l’artiste a co-créé et animé le projet Malamemoria : un projet permettant de sensibiliser les jeunes générations sur les thèmes de la mémoire à travers le dessin. Un besoin de transmission avec les générations qui perdure. “C’était une jolie façon d’apporter ma pierre à l’édifice au travail permanent et collectif du maintien de la mémoire historique de ce pays. Ce fut un honneur d’y avoir participer.”

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