« Negra de Mierda, Andate para tu Pais» : Au Chili, le noir fait peur

HAITIENS CHILE

Des migrants haïtiens font la file à la police migratoire (PDI)  à Santiago de Chile, crédit : la Hora 

Terre de migrants autrefois, le Chili est en proie aux tentations xénophobes. L’élection de Sébastian Piñera en Décembre 2017 et sa nouvelle réforme migratoire en Avril 2018 témoignent du virage protectionniste et conservateur du pays.
Un malaise est palpable entre les migrants venus de différents horizons et les citoyens chiliens et il atteint son paroxysme lorsqu’il s’agit de la communauté haïtienne.   Pour cause, leur couleur de peau et leur accent ne permettent pas de cacher leurs origines, les rendant particulièrement visible et vulnérable.

Par Charlotte Beaudoin

Au cours de mon séjour à Santiago, j’ai eu l’occasion de rencontrer des migrants haïtiens qui au cours de conversations, ont partagé leurs expériences au Chili avec moi.

« Il faudrait que je me blanchisse la peau [pour être accepté], il y’en a beaucoup qui font ça ici » 

Je suis dans un Uber, je parle à ce jeune homme Haïtien d’une vingtaine d’année. Il parle quatre langues : anglais, français, créole et espagnol. A Haïti, il a obtenu un diplôme en littérature et civilisations étrangères espagnoles. J’ai le même parcours, mais je suis blanche et française.
Au Chili, il ne peut rien faire car il n’a pas obtenu d’équivalence. Moi, j’étudie. J’ai pu rentrer en tant que touriste et obtenir mon visa une fois sur place en présentant deux ou trois justificatifs. Lui a dû obtenir son visa au préalable à Haïti. Au Chili, on lui dit qu’il «pue », que c’est un « drogué », que c’est un « immigré de merde ». A moi, on me dit que je viens d’un pays magnifique, et je suis une « expatriée ». Il dit se réfugier souvent avec d’autres migrants haïtiens, car c’est le seul moyen d’avoir des amis. Il est d’ailleurs surpris car il me trouve « très gentille par rapport aux autres ».
A la fin de notre échange très courtois, il me dit quelque chose de frappant: « Vous vous rendez compte comme c’est injuste. Ici vous êtes une princesse, moi je ne suis rien. Il faudrait que je me blanchisse la peau, il y’en a beaucoup qui font ça ici.»
Effectivement, Au Chili comme en Asie et en Afrique, avoir recours au produit blanchisseur de peau est de plus en plus courant, afin de répondre aux critères de beauté caucasiens exporté à travers le monde. Ces produits, qui contiennent entre autres de l’ammoniaque et du mercure représentent une industrie de plus en plus florissante. Mais pour s’intégrer, être acceptée : ils sont prêts à tout. Mais ce sont des vérités encore gênantes. 

« Elle est belle pour une noire », la couleur de peau devient un marqueur social, la caractéristique principale de l’individu

Au Chili, les institutions sont perméables au racisme. Le racisme est dans toutes les strates de la société : dans le gouvernement, dans les médias, dans la rue, dans les foyers, au travail et dans les mots. Le racisme est parfois flagrant, parfois subtile. « Elle est belle pour une noire », « il parle bien espagnol pour un haïtien », « Il n’est pas trop mal habillé pour un migrant ! » La couleur de peau est un marqueur social : quand on est noir, on est vu comme un  pauvre, un moins que rien. On leur rappelle sans cesse qu’ils doivent avoir honte d’eux.  

Après mon séjour dans ce pays, j’établis un triste constat. Le Chili n’est pas un pays où il fait bon vivre pour tous. D’ailleurs, un chanteur haïtien Black Peat, vivant au Chili depuis trois ans écrit une chanson « Vida Extranjera » qu’il dirige au potentiel migrants qui voudraient venir au Chili. Dans sa chanson, il avertit que la vie en tant qu’étranger  est dur, et que le Chili est loin d’être un paradis quand on est noir. 

“Vie étrangère, une vie compliquée. Votre couleur de peau ne vous sauvera de rien : ni de l’humliliation ni des discriminations », Extrait de la chanson Vida Extranjera. 

Oui, la discrimination et l’humiliation font partie de la routine des migrants noirs. Dans une vidéo percutante, AJ+ Espagnol interroge trois migrants sur leurs expériences au Chili, démontrant encore une fois la violence du racisme envers les migrants noirs.
Dans cette vidéo, on peut entendre une femme afro-colombienne,  raconter une anecdote. Un jour, dans la rue, un homme lui met la main aux fesses, la femme lui dit de ne pas la toucher,  et l’homme répond : « Tu ne viens même pas d’ici ». La femme s’interroge alors : « Quel est le rapport entre le fait qu’on me touche et que je ne sois pas d’ici? » Il est vrai que la réponse de l’homme est assez invraisemblable : insinue t-il que les hommes ont le droit d’harceler et de manquer de respect aux femmes étrangères [noires]? On entend aussi le témoignage d’un migrant haïtien, et comment il a été rejeté par la famille de sa petite-amie chilienne. 

Heureusement, quelques migrants haïtiens arrive à prendre la parole au nom de leur communauté, tel que Jean Jacques Pierre Paul, ce médecin et poète qui rappelle : 

« Le monde doit savoir que je fais partie du présent et du futur du Chili. Tout ce qui fait mal au Chili, me fait mal aussi. Je fais partie de la beauté du Chili. Personne ne peut changer cela »

Il combat les préjugés qui touchent les migrants haïtiens. Dans une lettre ouverte datant de Mars 2018, dont une partie fut retranscrite dans le journal chilien La Hora,  le poète s’exprime simplement mais va à l’essentiel :

 

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Jean Jacques Pierre Paul, poète et médecin Haitien, crédit : La Hora 

 

« Pourquoi personne ne parle de ceux qui quittent [le Chili] ? Ceux qui partent on le droit, et ceux qui arrivent non? Une société qui c’est construit sur la migration peut-elle souffrir de xénophobie? 90 % de population chilienne pense que la migration correspond à la migration haïtienne. 90% de la population croit que les européens n’émigrent pas : ceux sont soit des touristes, soit des conquistadors.  90% des chiliens ne connaissant pas l’origine et l’histoire de la migration. 90% des chiliens ont exprimé un certain degré anti-migratoire [des haïtiens], avec une opinion basée sur ceux qui se raconte quotidiennement à la télé et sur les réseaux sociaux. 10% de la population seulement sait que les races n’existent pas. Et si on explique aux gens que la race est seulement une construction sociale, seul 10 % le comprendra. C’est peut être pour cela [que le Chili est xénophobe]. »

Les haïtiens représentent seulement 0,06 % du total de la population chilienne : « l’invasation » haitienne est un mythe 

Entre 2005 2017, la résidence permanente a été concédée à 11.277 haïtiens (selon le Departamento de Extranjeria y Migracion). Entre 2016 et 2017, on enregistre une augmentation de 208% de ce type de régularisation chez les haïtiens. Un chiffre qui dérange la majorité des chiliens, alors que pour une population totale estimé à 17 508 260 habitants, ce chiffre est dérisoire. Les haïtiens représentent seulement 0,06 % de la population totale. Parler d’une « identité menacée », d’une « invasion » est disproportionné. Cette image relève d’un fantasme exacerbé par les médias, les politiciens, et reproduit dans les discours des citoyens.
Depuis la réforme migratoire impulsée en Avril 2018 qui impose des mesures restrictives (et discriminantes) envers les haïtiens avec l’instauration de procédure spécifiques les concernant,  l’entrée des haïtiens sur le territoire ont drastiquement baissé au Chili. En revanche, cette communauté se tournent vers l’Argentine. En 2017, ce pays enregistrait 221 cas de haïtien ayant obtenu la résidence permanente, contre 900 au cours des sept premiers mois de 2018, ce qui coïncide avec le changement de gouvernement au Chili. 

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