Uruguay: Paradis de la diversité sexuelle ?

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Marcha por la diversidad 2018 – Copyright © Intendencia de Montevideo / Artigas Pessio

Déjà novateur sur des sujets comme la légalisation de la Marijuana et l’avortement, l’Uruguay s’engage pour les droits de la communauté LGBT avec sa nouvelle Loi Intégrale pour les Trans. Explications.

Par Mathilde Maurice

C’est une nouvelle marée humaine, joyeuse et colorée qui a déferlée le 28 septembre sur les principales rues du pays à l’occasion de la « Marche pour la Diversité », version uruguayenne de la GayPride. Originellement nommée Marcha por Orgullo LGBT (Lesbiennes, gays, bisexuels et trans), comme ses voisins argentins et brésiliens, dès 2006, l’évènement a changé de nom afin de rassembler autour de toutes les diversités, et pas seulement sexuelles. Le slogan de cette édition : « Leytransya » ou « loi trans maintenant », afin de motiver le Parlement uruguayen à voter une loi intégrale pour lutter contre les discriminations envers les personnes trans (c’est-à-dire transsexuelles et transgenres).

Que contient ce projet de loi ? La création d’une réparation pour les victimes de discriminations d’ordre public durant la dictature, des quotas dans les emplois publics et dans les facultés, des bourses d’études, la mesure la plus polémique étant la possibilité pour les mineurs d’accéder à des traitements hormonaux et interventions chirurgicales sans l’autorisation de leurs parents. Le projet de loi devrait permettre aux adolescents de réaliser la demande d’adéquation de sexe en présence de leurs représentants légaux. Il serait néanmoins possible, en cas de refus de ces derniers, de passer par la loi n°17.823 (Code l’enfance et de l’adolescence) et de saisir un Tribunal afin que leur demande soit jugée ou non favorable.

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Marcha por la diversidad 2018 – Copyright © Ariel Fernandez

Cette mesure trouve ses arguments dans le rejet familial que connaissent les adolescents trans, qui se manifeste par un abandon ou par des violences. Laisser ces adolescents avoir le contrôle de leur corps serait donc un moyen de permettre l’accès à leurs droits et garanties essentiels. Selon ses promoteurs, la mesure réduirait l’exclusion et l’exploitation sexuelle infantile que beaucoup de personnes trans subissent. Cette proposition a été rejetée par les signatures de 5605 citoyens présentées à la Commission Sénatoriale en charge de cette loi, avec comme argument principal que ce type de décision peut être différée à la majorité du sujet. De plus, le vice-président de la Commission a avoué que l’utilité de cette proposition n’était pas démontrée, aucune demande d’actes chirurgicaux de la part de mineurs n’ayant été recensée.

Quels droits pour les minorités sexuelles ?

Depuis 2004, la lutte contre toutes les formes de discrimination et plus particulièrement la discrimination en raison de l’orientation sexuelle et l’identité de genre est déclarée d’intérêt national dans la loi. La loi intégrale pour les personnes trans est dans la continuité d’un mouvement de régularisation des droits sociaux des minorités sexuelles et de genre. Les personnes trans peuvent dans les faits changer leur état civil (nom et sexe) depuis 2009. Les minorités sexuelles ne sont pas en reste : cette même année, l’adoption a été ouverte aux couples homosexuels. (En France, l’adoption pour les couples de même sexe n’a été permise qu’avec la légalisation du mariage pour tous, en 2013). Ceux-ci en 2013, ont pu également accéder au mariage.

En Amérique latine, seuls l’Argentine, le Brésil, la Colombie, une partie du Mexique et l’Uruguay ont légiféré en faveur du mariage homosexuel. Le reste du continent se situant entre la non-criminalisation et la légalisation d’union entre ces couples. L’Uruguay a fait figure de pionnier dans l’inscription des droits de la communauté LGBT avec l’ouverture de l’union de concubins aux homosexuels en 2007.

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Le comment du pourquoi.

Pourquoi ce petit pays est-il plus enclin à faire des droits des minorités sexuelles une de ses priorités politiques ?

Premièrement, l’arrivée du Front large (Frente Amplio) au pouvoir en 2004 et surtout la présidence du célèbre Pepe Mujica a permis au pays de se lancer dans la construction d’une société plus égalitaire. La lutte contre la pauvreté et contre les discriminations (envers la communauté afro, les femmes, les minorités sexuelles) est un des piliers du parti, qui n’a pas été délogé du pouvoir depuis 2005 : la stabilité politique engendrée a donc été favorable à la création de politiques en faveurs des droits sociaux donc l’illustration la plus probante a été la création d’un Ministère du Développement Social (MIDES) cette même année.

Deuxièmement, l’apparition et la médiatisation croissante de mouvements féministes et en faveur des droits de la communauté LGBT ont permis l’ouverture du débat public. Des collectifs comme l’Association Trans d’Uruguay, le collectif Mouton Noir, l’Association « Appelle le H » militent continuellement afin de rendre visible la réalité des personnes LGBT. Leur acceptation et leur insertion dans les activités du MIDES ont généré une institutionnalisation nécessaire pour la mise sur l’agenda politique des droits sociaux pour les femmes et la communauté LGBT.

Troisièmement, l’Uruguay est un des pays les plus laïques de l’Amérique latine. Le processus de sécularisation a été mené jusqu’au bout, et même les fêtes religieuses ont été laïcisées : La Semaine Sainte est dénommée Semaine du Tourisme, et le jour de Noel le jour de la Famille. 38% de la population se déclare athée, et 41% catholique, un des chiffres les plus bas de la région. L’Eglise catholique n’a donc que très peu d’empreinte sur les politiques publiques uruguayennes, contrairement à l’Argentine (La Constitution argentine reconnaît le catholicisme comme religion d’Etat), le Brésil ou le Chili.

Quelles réalités ? 

Alors, l’Uruguay est-il le paradis des gays, lesbiennes et trans ? Pas si sûr. Si sur le papier, les droits sont présents, il reste que la réalité n’est pas toujours arc-en-ciel. Selon le premier recensement de cette population en 2016, seul 16% des personnes trans arrivent à l’âge de 50 ans, et 70% ont ou ont déjà exercé la prostitution. La discrimination reste bien réelle, et surtout au sein des familles, ce qui provoque des situations d’extrême fragilité et détresse chez les plus jeunes, contraints de fuir ou expulsés de leur foyer familial. La loi intégrale pour les trans n’est donc pas superflue. Pour les homosexuels et les bisexuels, la situation est bien moins critique. L’orientation sexuelle dérange moins en Uruguay que le changement de genre. D’ailleurs le « tourisme gay friendly » attire de plus en plus d’étrangers latino-américains, à la recherche de plus d’ouverture légale. 250.000 visiteurs attirés par la culture LGBT sont décomptés chaque année.

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Montevideo Nation arc-en-ciel / Copyright © Jimmy Baikovic

Dans ce contexte, quel est l’avenir de la Loi Trans intégrale ? Le projet a bel et bien été accepté par la Commission du Sénat, avec toutefois quelques modifications : seuls les traitements hormonaux pourront être effectués sans accord des parents avec une demande légale. Les interventions chirurgicales devront être faites avec l’accord des représentants légaux. Avec cette nouvelle loi intégrale pour les trans, l’Uruguay s’engage encore plus sur le chemin de la reconnaissance des droits LGBT et la création d’une société plus égalitaire.

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