Le vent de crise qui affame l’Argentine

Depuis septembre 2018, les manifestations contre le gouvernement en place se multiplient. Source : BBC news Mundo / AFP

Les chiffres sont tombés. En 2017, un enfant argentin sur cinq souffre de carences alimentaires. Un sur deux ne mange à sa faim que grâce aux cantines populaires. Alors que le gouvernement enchaîne les coupes budgétaires et que des scandales de corruption éclatent, les souffrances vécues lors du corralito  en 2001 refont surface.

Par Robin Dequier

« Avec Cristina, on avait l’inflation mais les salaires augmentaient aussi. Depuis Macri, on a toujours l’inflation mais les salaires eux ne bougent plus » me confiait Pablo de la banque alimentaire de Buenos Aires. Pablo est responsable du contact avec les comedores – les cantines populaires – de la métropole de Buenos Aires, il est épuisé. Chaque jour, de nouvelles personnes défilent dans son bureau pour demander l’aide de la fondation. A la banque alimentaire, on a toujours un œil sur l’actualité mais on évite d’en discuter. C’est assez douloureux comme ça. L’université catholique argentine estime que près de trois millions d’argentins souffrent de la faim aujourd’hui. La formule du couple Kirchner, à la tête du pays durant douze ans, avait réussi à extraire l’Argentine d’une des plus grosses crises économiques de son histoire. La politique libérale du président actuel rompt avec celle de ses prédécesseurs et après trois ans au pouvoir, le sentiment général est celui d’un retour en arrière, vers les heures sombres de l’effondrement économique et politique de 2001.

Les enfants et les adolescents sont les premiers touchés par l’indigence Source : BBC news Mundo / AFP

Un comedor, les associations de quartier organisent des repas gratuits pour ceux dans le besoin. Crédit : lospiletones.blogspot.com

La crise, un vieux cauchemar

La crise argentine de 2001 se déclara lorsque tous les marchés financiers perdirent confiance dans le peso argentin. L’inflation explosa et le taux de pauvreté atteignit les 57% en 2002.  Le FMI voulut imposer un modèle d’austérité drastique dans le pays en échange de son aide. Le gouvernement enchaîna les augmentations de taxes et les réductions de dépenses pour tenter de réduire le déficit public. Les argentins virent les retraits bancaires gelés (le corralito) et malgré cela, le FMI refusa d’intervenir car les comptes publics présentaient toujours du déficit. (voir le documentaire La decada del saqueo )

Les argentins descendirent dans la rue des casseroles à la main pour faire entendre leur colère. Le président de la Rúa répondit par des répressions sanglantes et dut finalement fuir du palais présidentiel en hélicoptère sous les cris « Que se vayan todos » (qu’ils dégagent tous) de la foule. Suite à deux années où les gouvernements et les réformes s’enchainèrent, le contexte international favorable permis aux Kirchner de renouer avec la croissance par des politiques de type keynésiennes. Le gouvernement dévalua le peso, investit dans l’éducation, la santé et le parc industriel. Il engagea les entreprises étrangères à produire une partie de leurs biens dans le pays pour avoir accès au marché national. Entre 2004 et 2015, le pays connut une baisse du chômage presque ininterrompu selon l’INDEC le faisant passer de 14.4% à 7.1%. Le taux de pauvreté passa sous le seuil des 25% en 2011.

        Mauricio Macri gagna contre le dauphin de Cristina Kirchner aux élections présidentielles de 2015. Le pays connut alors sans surprise une rupture dans ses politiques économiques. La droite libérale s’était faite élire sur un programme d’ouverture de l’économie à l’internationale et sur un rééquilibrage du budget de l’Etat. L’Argentine allait mieux. Tout portait à croire qu’il était temps pour elle de sortir du monopartisme et de se rapprocher des marchés internationaux. Le président commença par supprimer des mesures protégeant les industries de la concurrence internationale. Il coupa de nombreuses dépenses sociales, notamment les fameuses subventions dans l’énergie permettant à tous les habitants de se chauffer l’hiver pour l’équivalent de quelques dollars.

Ces mesures firent d’abord fermer de nombreuses industries incapables de s’adapter au marché mondial. Les factures de gaz et d’électricité augmentèrent elles jusqu’à 700% dans certains cas. Macri paya aussi 4.6 milliards de dollars – sans négocier critiquent ses opposants – des dettes spéculatives que le pays conservait depuis 2001. Ce gros sacrifice lui permit de pouvoir réemprunter sur le marché des capitaux et de renouer avec le FMI.

Une population à genoux et en colère

Ces sacrifices en valent-ils la chandelle ?

Selon les discours des politiciens en place, en terminer avec le laxisme monétaire et le déficit budgétaire permettait de rompre l’inflation et de regagner la confiance des investisseurs. Cependant, si l’inflation s’élevait en moyenne à 10% par an lors du mandat de Cristina Kirchner, elle s’élève à environ 30% par an depuis l’arrivée au pouvoir de Mauricio Macri. Ce dernier doit aujourd’hui admettre l’échec de sa politique. Le peso argentin a déjà perdu 50% de sa valeur face au dollar depuis janvier, le président s’est vu obligé d’instaurer une taxe de 10% aux exportations pour trouver de nouveaux revenus et juguler la spirale inflationniste. Sans autre solution, le président multiplie ses appels à l’aide auprès des marchés financiers et auprès du FMI pour obtenir leur appui.

Mauricio Macri présente le désespoir de son pays et s’adresse aux marchés internationaux pour gagner leur confiance

Le Fond Monétaire International est encore aujourd’hui détesté des argentins. Le souvenir de la crise de 2001 est bien trop présent pour que l’on accepte à nouveau de jouer son jeu. Les coupes budgétaires ont délaissé les personnes les plus fragiles au nom de la croissance économique, cette dernière est négative tandis que le nombre de personnes vivant dans la rue lui croît. Manger ou servir dans une cantine populaire est de nouveau un quotidien pour les treize millions de pauvres du pays. Les entreprises continuent de fermer tandis que le parlement débat actuellement pour réduire le nombre de personnes recevant le minimum vieillesse. Les grèves effraient certains car elles les empêchent de se rendre au travail le matin. Ils sont cependant de plus en plus nombreux à ressortir les casseroles, fatigués des promesses de lendemains meilleurs tandis que seules les factures augmentent. « On a déjà dégagé un président en 2001, ils savent  qu’on peut le refaire s’il le faut » scandent-ils.

Trois argentins sur quatre jugent mauvais le rapprochement avec le FMI que tente d’effectuer Mauricio Macri. Source : AFP

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