Un aperçu des injustices sociales au Brésil depuis le quartier Alto da Terezinha

Santa Terezinha aujourd’hui. Crédit photo: D.R Association Criança e Família

Le candidat d’extrême droite qui pourrait remporter les élections présidentielles du 28 octobre prochain menace de revenir sur les quotas permettant aux afro-descendant.es d’avoir plus de chance d’accéder à l’Université. Il affirme que le Brésil n’a aucune dette historique envers cette population. Une immersion dans le quartier Alto da Terezinha nous permet d’imaginer le risque que de tels discours représentent pour ces populations.

 

Par Juliette Ponce-Porcheron

C’est à Salvador de Bahia que débarquaient des navires chargés de centaines de milliers d’africains arrachés de leurs terres par la Couronne portugaise pour travailler dans les plantations de canne à sucre. S’il a été aboli en 1888, l’esclavage n’en a pas moins laissé des séquelles profondes dans la société brésilienne. Le contraste entre la précarité des favelas où s’agglutinent majoritairement des afro-brésiliens et les riches quartiers du centre-ville où ne vivent quasiment que des descendants d’européens, en est l’illustration frappante.

Carte de la métropole de Salvador de Bahia. Alto da Terezinha se situe dans la banlieue ferroviaire qui longe la Baie de Tous les Saints.

Il faut compter un peu moins d’une heure, depuis le centre ville, pour se rendre à la favela Santa Terezinha en bus. Parfois, une demi-heure suffit, mais on ne sait jamais quand arrivera le bus ni comment nous traitera le monstrueux trafic de Salvador et sa périphérie.

Les habitants de Alto da Terezinha ne vont jamais au centre ville. Certain.es parmi les plus âgé.e.s, m’ont même confié.e.s qu’il.les n’avaient jamais vu la plage de Barra . Il.les affirment qu’il.les adoreraient connaître cet endroit, mais que le billet de bus, qui coûtait alors 3,60 réais (environ un euro) est trop cher.

Lorsque l’on remonte la Baie de Tous les Saints en direction de Santa Terezinha, on parcourt une étendue gigantesque de ces quartiers auto-construits, qui composent la majeure partie de la métropole de Salvador et qui abritent soixante-dix pourcent de sa population. Les habitant.es, pour leur immense majorité, sont Noirs ou Métisses. Dans ces quartiers, le revenu moyen de la population ne va pas au-delà de deux salaires minimums. Beaucoup ne survivent que grâce aux allocations attribuées pendant les mandats de Lula .

Métamorphoses d’un quartier livré à lui-même

Santa Terezinha en 1987 Crédit photo: D.R association Criança e Familia

Alto da Terezinha est un quartier situé dans la banlieue ferroviaire de Salvador, la zone la plus pauvre de la métropole. Les favelas de Salvador sont nées du boom démographique qui commence entre 1940 et 1950 et qui s’intensifie à partir de la décennie de 1960 et jusqu’à 1990. Les vagues de migration d’une population pauvre issue des milieux ruraux (les « travailleurs sans toit ») transformèrent de manière accélérée la morphologie de la ville. Entre 1960 et 1990, la population a quadruplé, passant de 600 000 habitants à plus de deux millions. Cette croissance galopante atteint son apogée entre 1970 et 1980, où près de 30 millions de brésilien.ne.s arrivent dans la ville. Cette dernière s’est alors étendue de plus en plus sur la baie atlantique, où de nouveaux logements destinés aux classes moyennes ont vu le jour.

Cette politique urbaine liée en partie aux intérêts du capital immobilier a exclu une partie de la population la plus pauvre, qui est allée vers les périphéries plus distantes et non-urbanisées. Des occupations spontanées, directes et collectives, se sont multipliées dans les vallées et le long de la Baie de tous les Saints. Selon la législation brésilienne, les forces de polices ne peuvent pas opérer l’expulsion immédiate d’une occupation illégale qui possède « une porte et des fenêtres ». A l’aide de terre et de tôles, les maisons furent donc construites à très vive allure, pourvu qu’il y ait une porte et des fenêtres…

Les habitants de Alto da Terezinha me montrent les photos de l’époque qui suivit les deux vagues d’« invasions urbaines » qu’a connues le quartier ; la première dans les années 1970, et la seconde dans les années 1980-1990. Construites sur une zone marécageuse, les maisons s’inondaient régulièrement. Il a donc fallu détourner le fleuve « Rio Sena » et élever le niveau des maisons. Cela n’a été possible qu’avec la bétonisation des rues, qui facilita l’arrivée des briques et du matériel nécessaire à la construction. Peu à peu, les pouvoirs publics ont installé des égouts et des centres de soins.

L’arrivée du béton, de l’électricité, des infrastructures de base… j’interroge les habitant.e.s sur ce qu’il me semble être un « avant » et « après ». Sur leur sentiment vis-à-vis des pouvoirs publics qui semblent petit à petit prendre des mesures censées.

Mais la confiance des habitant.e.s de Alto da Terezinha envers les pouvoirs publics est loin de s’être établie. En effet, c’est peu après l’arrivée du poste de police, dans les années 1990, que la violence a quadruplé dans le quartier. D’après les habitant.e.s de Alto da Terezinha, à partir de ce moment, le trafic de drogue s’est non seulement amplifié, mais il s’est enraciné dans le quartier. Une femme d’un certain âge me montre les barreaux fixés sur toutes les fenêtres des maisons : «Il n’y avait pas ça, avant. Nous n’en avions pas besoin et tout le monde se faisait confiance. Aujourd’hui, c’est devenu trop dangereux».

La pauvreté, le chômage et l’exclusion sociale de manière générale sont les facteurs qui expliquent la violence endémique des favelas. En effet, le trafic de drogue est une source de revenus attrayante pour des jeunes marginalisés, et les violences qui en découlent en l’une des principales causes de leur mort. Au Brésil, la police est généralement mêlée au trafic de drogue. Les bénéfices tirés de la vente d’armes aux trafiquants et de la corruption sont généralement plus élevés que le salaire qu’ils perçoivent. Aussi, si ces dernières décennies la présence policière s’est accrue dans les favelas, le trafic de drogue et les violences de manière générale sont toujours très présents.

Une jeunesse aux horizons tourmentés

A Santa Terezinha le trafic de drogue « est une hécatombe» pour la jeunesse, d’après les mots de la directrice de l’association Criança e Familia, une école (la seule de Santa Terezinha) et un lieu de formation professionnelle pour les jeunes du quartier. D’après elle, quasiment toutes les familles de Alto da Terezinha sont liées directement ou indirectement au trafic de drogue. Les règlements de comptes entre trafiquants sont fréquents, et les représailles de la police sont extrêmement violentes.

Éviter que les jeunes tombent dans le trafic de drogue en leur proposant gratuitement des formations professionnelles et des activités culturelles, c’est ce à quoi s’attelle cette association de quartier, crééee à la fin des années 1990 par les familles du quartier avec l’aide d’une association catholique française. Elle offre également un espace, le « Centre Antonieta », pour les jeunes mères qui peinent à joindre les deux bouts. La responsable du Centre témoigne : « Au tout début [de l’association], il nous arrivait d’accueillir des jeunes filles de 12 ans… Aujourd’hui, les plus jeunes ont 15-16 ans … ». En effet, selon l’ONU, au Brésil, un bébé sur cinq naît d’une mère adolescente. Ce phénomène touche plus particulièrement la population pauvre et afro-descendante.
Alana est la seule jeune femme, parmi celles qui m’ont partagé leur expérience, qui m’affirme qu’elle désirait fortement tomber enceinte: « Je m’ennuyais…». Dans sa petite maison rongée par l’humidité, la jeune femme de 17 ans fabrique des objets décoratifs pour le lit de son nouveau-né. Depuis peu, elle s’est mise à vendre ses créations dans le quartier.
Un quotidien qui reflète le taux de chômage élevé dans les périphéries de Salvador (autour de 15% en 2015, d’après l’Observatoire des Métropoles). Pour remédier à des revenus trop justes ou inexistants, les habitant.e.s exercent des métiers informels. Il s’agit de métiers “de survie”, qui leur rapportent un revenu équivalent à la valeur de leurs besoins au jour le jour : vente d’artisanat, de sorbets, produits d’entretiens élaborés sur le tas…

Jeunes bénéficiaire du centre « Antonieta », qui accueille les jeunes mères en difficultés. Au Brésil, plus de 50 % des naissances résultent de grossesses non désirées. Crédit photo: Juliette Ponce-Porcheron

Dans de telles conditions de marginalisation, on comprend que la jeunesse afro-brésilienne des favelas, parmi laquelle environ 15% se trouve en situation d’abandon scolaire, voit ses perspectives futures limitées.

Ainsi, alors que les touristes se précipitent à Pelourihno pour consommer l’afro-brésilianité autour de spectacles de capoeira, de portraits de bahianaises et de dégustation d’acarajés, à quelques kilomètres de là, sur des terrains escarpés, s’amoncellent des centaines de milliers de ces vies que l’Histoire ne semble pas encore avoir autorisé à témoigner d’elles-mêmes.

Chacune de ces âmes, de par les combats qu’elle mène tous les jours et qui participe à la forger, donne l’impression d’en contenir des milliers d’autres. Chaque jour, elles font un peu plus gronder le chant menaçant de la dignité.

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