Colombie: la difficile expérience de la réconciliation dans un quartier de Bogota

Santa Rosa, quartier défavorisé de Bogotá, a accueilli au cours des années du conflit colombien des victimes venues de tout le pays. Face à l’absence de l’État, une association développe des projets d’inclusion sociale dans ce quartier pour recréer du lien entre des communautés qui se connaissent mal.

Félix Neto et Danica Djeric

« Huerta Urbana en Santa Rosa » . Etienne Chaudeurge 2017

Un quartier délaissé où cohabitent victimes, bourreaux, et anciens ennemis

Ce quartier cristallise les clivages du conflit le plus long d’Amérique latine. En effet, au cours du processus de démobilisation initié en 2002, il a accueilli des déplacés comme des démobilisés des deux camps, faisant cohabiter les victimes avec leur bourreau et les anciens soldats avec leurs ennemies d’antan. Le tout sans aucune consultation des communautés qui le peuplaient.

Situé dans l’une des localités les plus précaires de la ville, ce quartier semble délaissé par l’État colombien depuis la construction des premiers logements. En effet, une partie de ceux-ci ont été édifiés par une entreprise privée, sur un terrain inadapté et dangereux. Face aux conditions de vie qui se sont dégradées au fur et à mesure du temps, des résidents de Santa Rosa ont abandonné leurs logements. Cette situation a créé un terrain fertile au développement d’activités informelles. L’insécurité et la criminalité ont prospéré, accentuées par une faible présence policière.

Face à cette situation et au manque de services publics, la société civile s’est emparée du problème. C’est le cas, par exemple, de l’association Proyectar sin Fronteras qui opère dans le quartier de Santa Rosa depuis 2006. Le centre qu’elle a créé, COMParte,a joué un rôle important dans le développement du quartier pendant les années les plus difficiles du conflit.

Un des objectifs principaux du projet est de favoriser la réintégration des victimes, déplacés comme démobilisés. En effet, le centre propose diverses activités de formation professionnelle. L’une des plus emblématiques a été l’initiative de la marque sociale Olingo. Cette marque de textile permettait aux nombreuses femmes seules du quartier de réduire leur vulnérabilité vis-à-vis des entreprises pour lesquelles elles travaillaient en créant leur propre collection en coopération avec des artistes urbains bogotanais.


Olingo, marca social”. Elodie Llopsie 2018

Semer la confiance, la réponse agroécologique à un conflit aux origines agraires

Les déplacés du conflit présents à Santa Rosa viennent de régions rurales et disposent de connaissances en agriculture, l’association a mis en place la création de jardins partagés sur les espaces verts non utilisés du quartier,sous le nom du projet Sembrando Confianza. Dans un premier temps, ces potagers urbains visent à fournir une alimentation plus diversifiée aux habitants. Certains atteignent même une production suffisante pour être vendue, engageant dès lors leur réinsertion économique et sociale via la valorisation de leur savoir-faire. Une solution d’autant plus intéressante quand on sait que le conflit colombien est né en parti de mouvements d’autodéfense paysans.

Ces jardins permettent également de recréer le lien social entre des populations qui ne se font plus confiance, un travail qui se poursuit avec les enfants. En effet, les activités d’éducation environnementale qui sont organisées sont également le prétexte pour faire rencontrer et créer des échanges entre des jeunes issus de différentes communautés, brisant ainsi les clivages raciaux et sociaux.


« Atelier d’éducation environnementale à Santa Rosa”. Fleur Eva Jezo 2019

Ces expériences locales apparaissent primordiales pour engager le pays sur le chemin de la réconciliation. Pour beaucoup, elles sont nées en 2017, au moment de la signature des accords de paix, porteurs d’espoir. Néanmoins, un an après l’élection d’Ivan Duque à la présidence du pays, ces derniers semblent plus menacés que jamais. En effet, les initiatives de la société civile ne doivent que trop souvent se confronter à l’hostilité du gouvernement peu enclin à l’application des accords pourtant adoptés en novembre 2016. Ainsi le centre COMParte a dû fermer suite au changement de la direction de l’église dans laquelle il était abrité, mettant fin à près de 12 ans de travail et autant de projets.

Malgré tous leurs efforts, ces initiatives qui pourraient servir d’exemple de pratique à mettre en place au niveau national pour enfin sortir du plus vieux conflit d’Amérique latine, ne sont que très vulnérables lorsqu’elles restent isolées et sans soutien politique.

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